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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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29 juillet 2008 2 29 /07 /juillet /2008 22:09

György Ligeti, 28 mai 1923 - 12 juin 2006.

 


György Ligeti, Six bagatelles, Allegro con spirito, The Israel Quintet

Dans un bel hommage publié peu après la mort de Ligeti, G.T. écrivait
Ligeti fait figure d'électron libre [...] on ne crée jamais à partir de rien...
- une problématique qui s'articule avec l'indépendance et les sources premières.

On devient de ce qui est donné, acquis, choisi.

Ce qui est donné à György Ligeti.

Etre à la frontière, sur le fil, entre deux.
Peur de la mort et farce - émotion et pudeur, plus tard, mélodie et rupture - virtuosité et mécanique.
Il est né en Roumanie, à la frontière, dans une région précédemment hongroise et qui le redeviendra ultérieurement. Il est Hongrois de langue et de culture. Il est juif - il dit n'en avoir pris conscience qu'après les persécutions des années '40-, ce qui lui permet d'être mieux admis dans la bourgeoisie roumaine qui rejette les Hongrois plus que les juifs.
Son enfance est vécue entre plusieurs mondes et plusieurs langues. Il invente un monde imaginaire, Kylwiria, dont il crée le langage.
Ses peurs et plaisirs se fixent dans une fascination sur les araignées, dont les toiles tisseront ses œuvres, sur la mort, farce macabre impensable, sur la machine (il garde en mémoire Les Temps Modernes de Charles Chaplin en composant ses musiques mécaniques). Il est également séduit par la virtuosité des musiciens, notamment celle d'Ignaz Friedman qui, lorsqu'on lui demandait pourquoi il jouait aussi vite les Etudes de Chopin, répondait "parce que je peux le faire".
Dès son enfance, il entend en lui de la musique et croit, dit-il, que c'est le fait de tous.
Il commence à apprendre le piano à 14 ans et présente une première composition d'écolier à 16 ans.
La Seconde Guerre Mondiale envahit l'Europe. Ligeti est admis au Conservatoire de Cluj.
Au cours de la guerre, son père et son jeune frère sont déportés et tués. Il en reçoit un mélange d'émotion et de distanciation qu'il retrouve dans son œuvre.

Ce qui est acquis par György Ligeti.

Il étudie Bartok, Kodaly, le folklore hongrois, comme il sied dans une école académique.
Il découvre Palestrina et, mieux encore, Obrecht et Ockeghem, la plus ancienne polyphonie complexe en Europe et la source de sa micropolyphonie, comme les traces des Magdaléniens sont rattrapées par Keith Haring.
Deux traits de caractères fondamentaux s'affirment en lui : l'indifférence aux conventions, la volonté d'apprendre et de poursuivre la recherche jusqu'au point le plus haut. Ou bien : comment créer une musique différente sans mélodie, au sens classique du terme ?
En 1956, il connaît la révolution hongroise et la répression russe. Son évasion vers l'Autriche est chaotique : un accident qui est une chance, puis une réussite accidentelle. Une personne, une œuvre, une personne.
Il entre au Studio de Musique Electronique de Cologne, avec, notamment, Stockhausen. Ses références sont à James Joyce (Finnegans wake) et Joan Miro (pour l'anecdote, le Studio a fait émerger le groupe d'ultime avant-garde Nuova Consonanza, fondé par Franco Evangelisti et auquel adhérait Ennio Morricone).
En 1958, il crée Artikulation, dans l'esprit du Studio (on peut en avoir une idée dans le film Les Tontons flingueurs, la scène de composition musicale, qui se veut caricaturale, chez Antoine).

 


Un film de Georges Lautner, dialogues de Michel Audiard, musique de Michel Magne - on entend Claude Rich, Lino Ventura, Sabine Singen

En 1959, Apparitions marque l'entrée de Ligeti dans le monde de Ligeti. Le Premier mouvement affirme le "son Ligeti", liant de longues notes basses et des aigus rapides, instaurant une dynamique des extrêmes (fondée sur la suite de Fibonacci, 1 1 2 3 5 8 13 21 34 55 89 etc. - arithmétique et mécanique).

 


Berliner Philharmoniker, Jonathan Nott

Le Second mouvement fait entendre l'idée de continuum, fluide.

 


Berliner Philharmoniker, Jonathan Nott

Ce que György Ligeti a choisi.

Inventer plutôt que décliner -
- je préfère remettre sans cesse en question un procédé, le modifier, quitte à l'abandonner pour le remplacer par un autre
- j'avance à tâtons, d'œuvre en œuvre, progressant dans différentes directions, comme un aveugle dans un labyrinthe

Les années '60 et '70 sont le temps de l'accomplissement pour Ligeti.
Une personne, une œuvre, une personne : le monde de Ligeti.
Atmosphères, où l'on retrouve l'association émotion-pudeur-indépendance. Une musique sans commencement ni fin, un labyrinthe indéfini dans lequel la construction est toujours détournée juste au moment où une mélodie harmonique deviendrait perceptible, un travail d'orfèvre. Certains Canons de Bach.

 


BWV 1072, Musica Antiqua Köln, Reinhard Goebel

Ses liens avec le mouvement Fluxus transparaissent dans une performance comme celle du Poème symphonique pour cent métronomes. Ligeti a reconnu cette pièce dans le corpus de ses œuvres et il y a là quelque chose qui sublime l'angoisse de la mort, fortement présente en lui, très jeune.

 


Poème symphonique pour cent métronomes, début, après quelques minutes, fin, Métronomes, Françoise Terrioux

Les Aventures et Nouvelles Aventures intègrent - à nouveau - un langage imaginaire comme celui de Kylwiria, une atmosphère prenant source chez James Joyce et la première concrétisation de son idéal de virtuosité (un peu comme celle des Sirènes dans Ulysse de Joyce : « Bronze et Or proches entendirent les sabots ferrés, cliquetantacier... »).

Requiem, Lux aeterna, Lontano prennent source auprès d'Ockeghem.

 


Lontano, extrait, Berliner Philharmoniker, Jonathan Nott

Continuum est encore un labyrinthe en hommage aux constructions improbables du dessinateur Maurits Escher.

 


Continuum, Pierre Charial, Barrel Organ

Dans le balancement déjà noté, Melodien veut renouer avec la tradition de la ligne claire de la mélodie, comme Mantra de Stockhausen, à la même époque.

C'est à ce moment que Ligeti entre sans le demander ni l'autoriser dans l'histoire du cinéma : Stanley Kubrick n'ayant trouvé aucun musicien pour composer comme Ligeti emprunte des extraits originaux d'Atmosphères, Aventures, Requiem, Lux aeterna dans 2001 : l'Odyssée de l'espace. Seulement, si la musique soutient l'image dans un film, l'image porte la musique : il en résulte un effet d'illusion.

 


Requiem, extrait, dir. Michael Gielen

Avec l'approche du Rock (Les Beatles, Sergeant Pepper...) et des rythmes africains, avec son opéra Le Grand Macabre, adapté d'une pièce de théâtre écrite par Michel de Ghelderode (dramaturge du grotesque tragique) dans les années '30, avec Hungarian Rock, une pièce festive et bien une création reconnue par son auteur, Ligeti poursuit le mouvement perpétuel de l'invention depuis la Messe de Tournai (la plus ancienne messe complète dans l'histoire de la polyphonie occidentale).

 


Hungarian Rock, extrait, Pierre Charial, Barrel Organ

 


Messe de Tournai, extrait du Gloria, Ensemble Organum, Marcel Pérès
 



Pour les accros :
Pierre MICHEL, György Ligeti : compositeur d'aujourd'hui, Minerve, 1986 (épuisé)
Richard TOOP, György Ligeti, Phaidon, 1999 (en anglais)
György Ligeti, Neuf essais sur la musique, Contrechamps, 2001

 

 

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commentaires

lou 10/01/2009 15:21

 Merci de ta lecture, Fabienne, à bientôt. 

Fabienne 10/01/2009 03:44

Bravo pour cet article très bien construit. Il donne envie, pour ceux qui, comme moi ne connaissent pas Ligeti (pas très calée en musique contemporaine), d'aller plus loin. C'est un joli cadeau fait à ce compositeur et aux personnes qui le liront dans le même état d'esprit que moi (écouter, regarder, apprendre et se réjouir pour continuer à grandir). Merci donc.

G.T. 03/08/2008 21:52

Oui, je regarde ma boite aux lettres... pourquoi, il y a un message auquel j'ai oublié de répondre ? Si c'est le cas, je suis désolé, mais je suis vraiment débordé ces "vacances" qui n'en sont pas pour moi, et il est possible que j'ai reporté à plus tard la réponse à un mail, et qu'il se soit "perdu" dans les pages précédentes de ma boite...

lou 03/08/2008 23:58



Pô grave :)



DavidLeMarrec 03/08/2008 21:25

Pour la petite histoire, en écoutant la Musique des Sphères de Langgaard, Ligeti s'est écrié qu'il en était l'héritier sans le savoir. On retrouve les mêmes procédés que dans sa musique orchestrale par "nuages". Quelque part entre Atmosphères et l'Acte Préalable de Scriabine, c'est très étonnant, et intéressant à écouter pour voir quelles expérimentations ont pu précéder Ligeti sans même qu'il en ait eu connaissance.

lou 03/08/2008 23:56



Merci, David, de cette mise à jour. Tu avais évoqué le lien dans un article sur Langgaard.
A bientôt.



G.T. 01/08/2008 23:40

Je t'avais dit à l'époque que ton commentaire mértierait d'être un article... et c'est fait ! Avec les exemples musicaux, en plus... Très bel article, donc... c'est même un régal ! J'ai lu (et relu) tout ça avec "délectation". Quand j'aurais le temps, j'écouterai les extraits - avec déléctation là encore... même si je connais la plupart d'entre eux.A bientôt !

lou 02/08/2008 20:27



Merci G.T., j'ai bien donné le lien vers ton article qui a initié le mien.
[tu regardes, des fois, ta boîte aux lettres ?]

A bientôt !



 


 
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