Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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14 juillet 2014 1 14 /07 /juillet /2014 23:01
L'art dans les chapelles 2014 – prier

L'art dans les chapelles 2014, du 4 juillet au 21 septembre 2014.

Juillet et août : tous les jours, sauf le mardi, de 14 h à 19 h.

Septembre : les trois premiers week-ends, samedi et dimanche, de 14 h à 19 h.

Accueil : Maison du Chapelain, lieu-dit Saint-Nicodème, 56930 Pluméliau.

 

Depuis 23 ans, L'art dans les chapelles invite des artistes à créer une œuvre pour l'une des chapelles ouvertes à l'occasion du festival. Découvrons trois d'entre elles.

L'art dans les chapelles 2014 – prier

Édouard Sautai, Miroir, Chapelle Notre-Dame des Fleurs, Moric, Moustoir-Remungol

 

Un miroir d'eau où l'on peut voir le vaisseau de la charpente à l'endroit, comme une arche de Noé – les Écritures sont à lire en miroir.

L'art dans les chapelles 2014 – prier

Élodie Boutry, Sans titre, chapelle Saint-Tugdual, Quistinic

L'art dans les chapelles 2014 – prier

On pense à Sol Lewitt, château d'Oiron, 1994. Dans la chapelle Saint-Tugdual, le trompe-l’œil prend corps. La matière se détache en volume. L'obstacle nous invite à le contourner pour accéder à l'autel d'où nous pouvons voir l'envers de décor.

L'art dans les chapelles 2014 – prier
L'art dans les chapelles 2014 – prier

Leïla Brett, Grande Nuance (096), pointe à graver, pastel à l’huile sur papier Vinci, marouflé sur toile, 310 x 130 cm, chapelle Saint-Jean, Le Sourn

 

Une porte, depuis l'entrée vers l'autel, une icône à prier.

 

A revoir : L'art dans les chapelles 2013 – figures.

 

* * *

 

Près des chapelles, les fontaines miraculeuses.

L'art dans les chapelles 2014 – prier

Chapelle de la Trinité, Cléguérec

L'art dans les chapelles 2014 – prier

Devenez mécène de L'art dans les chapelles.

Pour tout don égal ou supérieur à 100 €, vous recevrez gratuitement le catalogue de la manifestation (valeur : 18 €). Pour un don de 100 €, vous bénéficierez d’une réduction d’impôt de 66 €. Si votre aide à L’art dans les chapelles est bien de 100 €, le coût réel supporté par vous sera de 16 €.

Nous avons besoin de votre soutien pour développer, c'est-à-dire tout simplement poursuivre, cette belle aventure.

 

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10 juillet 2014 4 10 /07 /juillet /2014 23:01
Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale, Actes Sud, 2014

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Sébastien Lapaque, né à Tübingen, le 2 février 1971, est un romancier, essayiste et critique littéraire au Figaro littéraire – chroniqueur à Témoignage chrétien (jusqu'en 2012) et au quotidien brésilien O Estado de S. Paulo.

 

« Si je n'avais pas été entraîné dans quelques conflits de ce triste siècle, je crois que je n'aurais rien écrit de plus que quelques cartes postales. »

Guy Debord (A Christian Sébastiani, 3 juin 86, in Correspondance, volume 6, janvier 1979 - décembre 1987, Fayard, 2007)

 

En remontant la rue des Écoles en direction du boulevard Saint-Michel, il avait songé au livre qu'il voulait écrire, une théorie de la carte postale à laquelle il avait rêvé voici bien longtemps et qui depuis quelques mois le réveillait en pleine nuit, il en entendait le tic-tac et la mécanique.

[…]

Il se laissait faire, il oubliait qu'il avait le dessein de composer un poème sur un thème biblique, à moins que ce ne fût une pièce de théâtre, dans son idée, le héros en serait Noé, enfermé dans son arche, il s'angoisserait sous l'orage du silence de Dieu.

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

L’Arche de Noé, Église de Saint-Savin-sur-Gartempe, XIIe siècle

 

Il pensait souvent à Rabelais. […] « Nous avons vu des mots rouges, des mots verts, des mots bleus, des mots noirs, des mots dorés. Une fois réchauffés entre nos mains, ils fondaient comme neige, et nous les entendions réellement. »

On pourrait, se dit-il, écrire ses cartes postales avec un gros Bic quatre couleurs, et un feutre pour les mots dorés.

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Un ancien facteur lui avait rapporté qu'il avait existé un temps où, dans les grandes villes, les boîtes aux lettres étaient relevées six fois par jour. Autant de levées, autant de tournées. Cela éclairait ces cartes postales à l'énoncé presque fabuleux pour un spectateur du XXIe siècle : « Ne pas venir avant huit heures. »

 

Alors forcément, forcément alors, il s'était souvenu de l'épopée de l'Aéropostale, il s'était souvenu de toutes les cartes envoyées entre la France et l'Amérique du Sud aux temps héroïques de l'aviation, quand les pilotes risquaient leur vie pour que le courrier arrive à l'heure.

 

Il fait un temps à écrire des cartes postales.

 

De Quiberon, le 14 août 1929 : « Excursion magnifique. Baisers. Robert. »

 

A partir de 1909, un demi-tarif fut accordé aux cartes portant cinq mots, au maximum, plus la signature.

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Biarritz, 1951

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Aix-en-Provence, 1953

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Contrexéville, 1953

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Houlgate, 1954

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Contrexéville, 1956

 

L'histoire est inachevée.

Et combien de cartes postales lui restait-il à écrire ?

Et combien d'existences à vivre ?

Cette histoire se racontera au futur. Il aimera les cartes postales, il en écrira, il en recevra. Tout recommencera comme la première fois. Il se promènera à Paris, au cœur de l'été...

A la terrasse d'une brasserie, au carrefour de l'Odéon, il s'installera, posera ses cartes postales devant lui, commandera un vittel-menthe, et comme il aura oublié son stylo à la maison, pour la première fois il osera demander : « Garcon, de quoi écrire. » (*)

(*) Louis Aragon, Le roman inachevé, 1956

 

Un récit joliment tourné pour une plage ou une station thermale.

Le temps est venu d'écrire des cartes postales.

 

* * *

 

La production de cet article a bénéficié du mécénat de La Poste.

 

Avec l’application MaCartaMoi, envoyez de vraies cartes postales personnalisées depuis votre téléphone mobile ou Facebook. La Poste les imprime et les distribue. Pour souhaiter une fête, annoncer une naissance, ou en vacances, il y a toujours une occasion pour créer sa carte !

La Poste, 2014

 

La Poste à votre service, persévérance, ponctualité, proximité, en 2013 comme en 1904.

Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »
Sébastien Lapaque, Théorie de la carte postale – « Garcon, de quoi écrire. »

Le Dauphiné Libéré/Michel Thomas, 6 mai 2013

 

* * *

 

Les cartes postales des années 1950 viennent des collections de Wab. Qu'il en soit remercié ici.

 

_ _ _

 

ANNEXE

 

François Rabelais, Le Quart-Livre, Chapitre LVI, Comment entre les parolles gelées Pantagruel trouva des motz de gueule

 

Le pilot feist responce: Seigneur, de rien ne vous effrayez. Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut au commencement de l'hyver dernier passé grosse & felonne bataille, entre les Arismapiens, & le Nephelibates. Lors gelèrent en l'air les parolles & crys des homes & femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des bardes, les hannissements des chevaulx, & tout effroy de combat. A ceste heure la rigueur de l'hyver passée, advenente la serenité & temperie du bon temps, elles fondent & sont ouyes. Mais en pourrions nous voir quelqu'une. Me soubvient avoir leu que l'orée de la montaigne en laquelle Moses receut la loy des Iuifz le peuple voyoit les voix sensiblement.

Tenez tenez (dist Pantagruel) voyez en cy qui encores ne sont degelées.

Lors nous iecta sus le tillac plènes mains de parolles gelées, & sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Mais ne les entendions. Car c'estoit languaige Barbare. Exceptez un assez grosset, lequel ayant frère Ian eschauffé entre ses mains feist un son tel que font les chastaignes iectées en la braze sans estre entonmées lors que s'esclatent, & nous feist tous de paour tressaillir.

C'estoit (dist frère Ian) un coup de faulcon en son temps.

Panurge requist Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel luy respondit que donner parolles estoit acte des amoureux.

Vendez m'en doncques, disoit Panurge.

C'est acte des advocatz, respondit Pantagruel, vendre parolles. Ie vous vendroys plutost silence & plus chèrement, ainsi que quelque foys la vendit Demosthenes moyennant son argentangine.

Ce nonobstant il en iecta sus le tillac troys ou quatre poignées. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles sanglantes, lesquelles li pilot nous disoit quelques foys retourner on lieu duquel estoient proferées, mais c'estoit la guorge couppée, des parolles horrificques, & aultres assez mal plaisantes à veoir. Les quelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon: goth, mathagoth, & ne sçay quels aultres motz barbares, & disoyt que c'estoient vocables du hourt & hannissement des chevaulx à l'heure qu'on chocque, puys en ouysmez d'aultres grosses & rendoient son en degelent, les unes comme de tabours, & fifres, les aultres comme de clerons & trompettes. Croyez que nous y eusmez du passetemps beaucoup. Ie vouloys quelques motz de gueule mettre en reserve dedans de l'huille comme l'on guarde la neige & la glace, & entre du feurre bien nect. Mais Pantagruel ne le voulut: disant estre follie faire reserve de ce dont iamais l'on n'a faulte, & que tousiours on en a main, comme sont motz de gueule entre tous bons & ioyeulx Pantagruelistes. Là Panurge fascha quelque peu frère Ian, & le feist entrer en resverie, car il le vous print au mot, sus l'instant qu'il ne s'en doubtoit mie, & frère Ian menassa de l'en faire repentir en pareille mode que se repentit G. Iousseaulme vendent à son mot le drap au noble Patelin, & advenent qu'il feust marié le prendre aux cornes, comme un veau: puys qu'il l'avoit prins au mot come un hile. Panurge luy feist la babou en signe de derision. Puys s'escria disant. Pleust à Dieu que icy, sans plus avant proceder, i'eusse le mot de la dive Bouteille.

 

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4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 23:01
Geoffrey Chaucer, The Canterbury Tales – « Of fartyng, and of speche daungerous »

Geoffrey Chaucer, The Canterbury Tales, Penguin Books, 2005

Cover : A portrait of Geoffrey Chaucer as a Pilgrim from the Ellesmere manuscript, Huntington Library, MS EL 26 C 9, San Marino, California, ca 1400

 

Une trentaine de pèlerins se rassemble dans une auberge de Southwark, avant de partir pour Canterbury afin d'y honorer le sanctuaire de Thomas Becket. La veille du départ, l'aubergiste, qui est du voyage, organise l'animation : sur la route, on se racontera des histoires édifiantes pour se désennuyer un peu. Chacun donnera deux contes à l'aller et deux autres au retour.

Les Contes ont été écrits par Geoffrey Chaucer au XIVe siècle, en moyen anglais (langue parlée entre la conquête normande de l'Angleterre, 1066, et la deuxième moitié du XVe siècle). Les manuscrits – tous différents dans le texte – qui nous sont parvenus semblent inachevés en regard du projet initial.

 

Le Conte du Meunier rapporte comment le vieux John, un charpentier d'Oxford, était cocufié par Nicholas, un jeune et bel étudiant qui lui louait une chambre.

 

Absolon, un autre beau et vigoureux jeune homme, voudrait également se faire Alison, la jeune et pieuse épouse aperçue à l'église.

 

Now was ther of that chirche a parissh clerk,

The which that was ycleped Absolon.

Crul was his heer, and as the gold it shoon,

And strouted as a fanne large and brode ;

Ful streight and evene lay his joly shode.

His rode was reed, his eyen greye as goos.

With Poules wyndow corven on his shoos,

In hoses rede he wente fetisly.

Yclad he was ful smal and proprely

Al in a kirtel of a lyght waget ;

Ful faire and thikke been the poyntes set.

And therupon he hadde a gay surplys

As whit as is the blosme upon the rys.

A myrie child he was, so God me save.

[...]

But sooth to seyn, he was somdeel squaymous

Of fartyng, and of speche daungerous.

 

Le délicat Absolon craint le pet (fartyng) et le parler rustre.

 

Nicholas, le gai luron se piquant d'astrologie, fait croire au charpentier que le déluge revient, il lui fait accrocher trois pétrins au toit, comme une nouvelle arche de Noé, où l'infortuné peut dormir tranquille... pendant que sa jeune et belle femme, Alison, s'envoie en l'air avec son amant.

 

"Now John," quod Nicholas, "I wol nat lye ;

I have yfounde in myn astrologye,

As I have looked in the moone bright,

That now a Monday next, at quarter nyght,

Shal falle a reyn, and that so wilde and wood

That half so greet was nevere Noes flood.

[…]

Yet shal I saven hire and thee and me.

[…]

"Anon go gete us faste into this in

A knedyng trogh, or ellis a kymelyn,

For ech of us, but looke that they be large,

In which we mowe swymme as in a barge,

And han therinne vitaille suffisant

But for a day -- fy on the remenant !

The water shal aslake and goon away

Aboute pryme upon the nexte day.

 

Les huches sont fixées, les provisions embarquées, la hache prévue pour rompre les cordes et mettre l'arche sur les flots, vers la terre promise.

 

And whan thou thus hast doon as I have seyd,

And hast oure vitaille faire in hem yleyd,

And eek an ax to smyte the corde atwo,

Whan that the water comth, that we may go

And breke an hole an heigh, upon the gable,

Unto the gardyn-ward, over the stable,

That we may frely passen forth oure way,

Whan that the grete shour is goon away.

 

Pendant que Nicholas et Alison sont en oraison amoureuse, Absalon se présente à la fenêtre. Il ne demande qu'un baiser. Alison se met céans le séant à l'air et Absalon pose ses lèvres sur...

 

And at the wyndow out she putte hir hole,

And Absolon, hym fil no bet ne wers,

But with his mouth he kiste hir naked ers

Ful savourly, er he were war of this.

[...]

"Tehee!" quod she, and clapte the wyndow to,

And Absolon gooth forth a sory pas.

 

Triste et humiliante épreuve.

 

Absalon revient pour se venger. Cette fois, c'est Nicholas qui se pose sur le bord de la fenêtre et envoie un « fart » bien senti au rival séducteur. Celui-ci a emprunté un fer rougi au feu et il marque Nicholas au fer rouge et aux fesses. Nicholas hurlant a le feu au cul.

Le charpentier est réveillé, il coupe la corde de son arche et tombe en se cassant le bras.

 

Thus swyved was this carpenteris wyf,

For al his kepyng and his jalousye,

And Absolon hath kist hir nether ye,

And Nicholas is scalded in the towte.

This tale is doon, and God save al the rowte !

 

Heere endeth the Millere his Tale

Geoffrey Chaucer, The Canterbury Tales – « Of fartyng, and of speche daungerous »
Geoffrey Chaucer, The Canterbury Tales – « Of fartyng, and of speche daungerous »

Pier Paolo Pasolini / Geoffrey Chaucer

 

Pier Paolo Pasolini, I Racconti di Canterbury, 1972

C'est plein de beaux jeunes gens – de jeunes beaux amants ?

L'adaptation de Pasolini est très fidèle au texte. Le conte du meunier commence à 50' 29".

 

* * *

 

Geoffrey Chaucer, The Canterbury Tales – « Of fartyng, and of speche daungerous »

Geoffrey Chaucer, Les Contes de Canterbury et autres œuvres, sous la direction d’André Crépin, Robert Laffont, Bouquins, 2010

 

* * *

 

Geoffrey Chaucer, The Canterbury Tales – « Of fartyng, and of speche daungerous »

Sur une idée de Yueyin.

 

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28 juin 2014 6 28 /06 /juin /2014 23:01
Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent, Denoël, 2010 – Illustration : © Valsecchi / Alinari / Roger-Viollet : © Malcolm Piers/Gettyimages

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Né en Normandie en 1955, Jean-Claude Marguerite commence sa première collaboration régulière avec la presse régionale alors qu’il est jeune lycéen. Écologiste, à 20 ans il publie un essai sur les méfaits du remembrement, Sauver le bocage. Il rejoint Ouest-France, puis signe ses reportages en indépendant, textes et photos, se spécialisant dans le domaine du cheval.

Par défi, il entreprend des études de gestion et change de métier, passant de témoin à acteur en devenant le conseil en communication de plusieurs haras, puis crée sa propre agence généraliste. Cette activité l’incite à quitter la campagne normande pour Paris, en qualité de concepteur-rédacteur free-lance. Très vite, il préfère abandonner le monde de la publicité pour celui de l’édition, et se fait graphiste, maquettiste, responsable technique…

Habitant en Île-de-France, il enseigne la P.A.O. à Paris III. Parallèlement à l’écriture, il poursuit toujours son travail de photographe.

Le Vaisseau ardent, écrit sur une période de dix-huit ans, est son premier roman, un projet unique dans la littérature française contemporaine.

Photo : © Paul Marguerite

 

Yougoslavie, fin des années cinquante. Dans un petit port de l’Adriatique, Anton et Jak, dix et onze ans, assouvissent leurs rêves de piraterie en volant des bijoux, de l’argent et des instruments de navigation sur les bateaux qu’ils astiquent pendant le jour – tout un butin qu’ils entreposent dans une cave laissée à l’abandon.

Alors qu’ils doivent cesser leurs cambriolages, car pêcheurs et miliciens recherchent activement les voleurs du port, les deux garçons font la connaissance d’un ivrogne. En échange d’alcool, le vieil homme leur raconte l’épopée du Pirate Sans Nom, un forban hors du commun qui aurait disparu sans laisser de trace, tout en emportant avec lui son trésor, le plus fabuleux de l’histoire de la piraterie.

Pour Anton, ce qui n’est sans doute qu’une légende va devenir sa principale raison de vivre. Devenu un pirate des temps modernes, un pilleur d'épaves, sa quête le mènera aux quatre coins de la planète, et il découvrira que derrière l’énigme du Pirate Sans Nom s’en cache une autre, bien plus ancienne, celle du Vaisseau ardent…

De l’Égypte pré-pharaonique à l’Amérique contemporaine, en passant par l’âge d’or des Caraïbes et les glaces du Groenland, Le Vaisseau ardent nous embarque pour la plus grande chasse au trésor jamais contée. Mais quelle est la nature réelle du trésor ?

4e de couverture

 

Tout n'a pas été dit au sujet du Manuscrit de l'île Éléphantine.

[…]

La première légende interdisait de s'approcher de l'île du Chaos noir, que cernait un lac d'où se déversait un fleuve moribond.

[…]

L'île vomissait des crocodiles par dizaines.

 

Des scorpions en surgissaient, des milans noirs s'envolaient jusqu'à obscurcir le ciel.

 

La seconde légende rapportait que cet oasis n'était pas une île, mais l’œuvre des Anciens. Au temps où le ciel crachait des pierres embrasées et où le fleuve Océan avait recouvert la Terre pour la protéger de cette furie incendiaire, de leurs mains ils avaient édifié cette forme stupéfiante, l'arche.

[…]

Le jeune scribe, habile, qui tira ces légendes de l'oubli, fut attaché au service de l'ancêtre du premier pharaon. Leur transcription avait troublé le monarque, elles faisaient écho au songe prémonitoire qui l'obsédait depuis sa prime enfance.

Il se voit, non comme « un jeune garçon », mais comme « un vieillard, faible et esseulé, et qui semble égaré ». Ses yeux « sont attirés par la ronde joyeuse de dix enfants nus, qui s'éloignent tout en chantant. » Il découvre à ce moment la « mystérieuse vision qui les fascine : une barque enflammée, au brasier fantastique, mais dont le bois regorge d'eau. »

[…]

Ce vaisseau ardent m'étonne et me subjugue.

[…]

Voici qu'il s'approche de la nef incendiée […], il touche de ses mains le bois qui ne se consume pas. Aussitôt, dans un grand éclat, il recouvre la vigueur et la brillance de sa jeunesse ! […] Alors, m'élevant de la fournaise, je triomphe de l'épreuve, non plus comme un enfant, non pas comme un vieillard, mais en dieu, immortel et bienveillant, qui prodigue prospérité et gloire à ma terre d’Égypte !

 

L'île du Chaos noir a disparu.

 

Or, près de l'actuelle île Éléphantine, à l'endroit où les recherches les plus pertinentes situent l'île du Chaos noir, se trouve un îlot sans nom dont les pierres érodées figurent très fidèlement une tortue se tenant à fleur d'eau, symbole d'éternité.

 

L'Ivrogne était tombé à la manière d'un tabouret de bar.

[…]

Anton s'était précipité […].

[…] Jak décida qu'il valait mieux attendre qu'Anton remonte de lui-même à la surface plutôt que de se lancer à sa recherche. D'ailleurs, il ne savait pas nager […].

 

Cette nuit lointaine sur le quai a décidé de son existence. Décidé ? Oui, probablement. Car depuis, les mensonges du vieil historien – affabulations, élucubrations et autres divagations éthyliques – pimentent ses souvenirs et modèlent ses plans. […] « Et si c'était vrai ? »

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Anton est devenu le commandant Petrack.

Il se souvient de la « grotte aux trésors », aménagée cinquante ans auparavant par Jak et lui – Jak avait onze ans, Anton, dix ans –, derrière la cave du restaurant tenu par les parents de Jak et donnant, par une porte dérobée, sur un puits.

 

Il fait sien « le serment des Pirates » : « Il suffit de le vouloir vraiment ! »

 

Les larcins des « gamins » se fondent sur « la stratégie de l'innocence », « une stratégie unique, simple, efficace... l'innocence... ils étaient innocents. »

 

L'Ivrogne : « Pirates du soir, bonsoir ! »

Il sait. Il a volé leur trésor et il sait qu'ils ne sont pas innocents.

 

Anton se demande : « Est-ce cela, grandir ? Devenir étranger de soi-même, un autre si proche ? »

« Partir, il en a conscience depuis longtemps, était un mot grave qui exprimait qu'il devait cesser de jouer, qu'il quittait déjà l'enfance. »

« Peut-être faut-il devenir père à son tour pour renouer avec cette part enfouie de soi ? »

 

C'est l'histoire d'un passage.

 

L'Ivrogne est un « passager » sur le yacht d'un milliardaire américain que les gamins sont venus piller. Après tout, c'est leur voilier, ils doivent le reprendre, s'y embarquer, et partir, non plus comme petits mousses voués aux corvées à l'ancre, mais comme passagers, en haute mer, seuls maîtres à bord.

L'Ivrogne est « un Malouin de pure souche […], […] un originaire de Saint-Malo, France. Oui, matelots. Mes ancêtres avaient pour nom Jean Bart et Robert Surcouf ! »

En échange de flacons de rhum – un tord-boyaux piraté aux aubergistes, les parents de Jak –, l'Ivrogne se raconte.

« N'est-ce point le propre de l'enfance que de toucher les frontières d'un monde enchanteur à la première évocation des mots : pirate, île au trésor, vaisseau fantôme... […] le sang noir des pirates […] : leur sens absolu de la liberté […]. »

« Devenir pirate, c'est être seul, à tout jamais, c'est entrer en guerre contre le monde entier. »

« Ne suis-je pas devenu comme eux, finalement ? Ivrogne, à mon tour... Avec pour tout public deux matelots, pas un de plus. Deux apprentis pirates qui rêvent plus qu'ils ne m'écoutent […]. »

« Au Pirate Sans Nom ! lança-t-il jusqu'aux étoiles dans un enthousiasme théâtral. »

 

Né peu après le siècle, l'Ivrogne débarquait à la gare Montparnasse au début des années folles.

[…]

Près du jardin du Luxembourg, les plaques émaillées de deux rues voisines de chez lui portent les noms de Jean-Bart et de Duguay-Trouin. Il est étudiant en histoire, à la Sorbonne, il prépare une thèse sur les pirates : « Faits historiques, effet légendaire ».

Faits légendaires, effets historiques ?

Son directeur de recherche l'associe à la rédaction d'une Histoire mondiale de la piraterie.

En raison de son imagination facétieuse, l'Ivrogne est dit Bouffon-savant.

Il part pour les Caraïbes – les tropiques, les tempêtes, les cyclones. L'eau turquoise, le rhum, les cartes – au poker, on ne le voit pas venir, un ivrogne invisible, et il gagne tout à la dernière mise. Il s'appelle maintenant Qui-perd-gagne.

Après trois années, il se remet à ses recherches quand la légende vient à lui sous la forme d'un manuscrit : le Manuscrit de l'île Éléphantine.

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Hergé, Le Secret de La Licorne, 1943 (pré-publié en noir et blanc du 11 juin 1942 au 14 janvier 1943 dans les pages du Soir)

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence
Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Un hommage à Albert Dubout

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Hergé, l'art du mouvement

 

Le Pirate Sans Nom serait à Tortuga, l'île de la Tortue.

Selon Jak : « le Pirate Sans Nom n'a jamais existé ! »

« – T'es-tu jamais demandé qui faisait l'Histoire ? […] Ceux qui écrivent l'Histoire, ce sont les historiens. Personne d'autre ! Les grands noms de l'Histoire n'existent que par la plume de leurs biographes. Voilà la vérité. »

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Le Pirate Sans Nom serait-il vivant sous un déguisement ? Aurait-il fondé Libertalia, cette colonie libertaire où il prétendait affranchir les esclaves arrachés aux négriers ? Ne les a-t-il pas abandonnés après leur avoir repris les richesses que les trafiquants s'étaient appropriées ?

Un libérateur ou un monstre ?

 

Anton, devenu le commandant Petrack, est tout à la fois le jeune pirate, l'Ivrogne, le Sherlock Holmes des mers, l'enquêteur bien connu.

A l'aube de la soixantaine, il pense :

« Je suis trop vieux pour un nouveau voyage. »

[…]

Avec les années de recul, le commandant Petrack se félicite de cet apprentissage tortueux, car tout enfant il avait réinventé l'un des systèmes les plus sophistiqués de l'art de la mémoire, lequel consiste à disposer les choses dans des pièces familières en les liant par une histoire aussi personnelle et individuelle qu'un souvenir intime dans lequel on prend plaisir à déambuler. Anton avait substitué aux pièces des univers entiers, et il les avait rattachés en empruntant l'autre aspect de leur réalité, en décrochant.

[…]

Le « Vaisseau ardent » n'était que la juxtaposition de l'arche du Déluge et du buisson ardent.

 

Nathalie... Nathalie, le nom de son voilier... Nathalie... Nathalie Derenoy, vingt à vingt-cinq ans, tout au plus, presque encore une adolescente – sa jeunesse insolente.

 

Serait-elle... enfin ?

 

Elle se présente, une étudiante, il la reçoit. Délicieux instant. Ils parlent de poésie.

 

« Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi. »

Jean Cocteau, Discours de réception à l’Académie Française

 

Nathalie, Nathalie ! Je te sauverai !

La limousine aux vitres teintées stoppe dans un crissement de pneus.

 

« T'y comprends quelque chose ?

C'est le nom qui me dit quelque chose.

On ramène de tout dans nos filets.

Des fois, des marins perdus écrivent en pensant à leur femme ou à leur fils. Et puis, ils confient leur message à la mer.

C'est con. Les poissons font pas le facteur.

Oui, c'est con. Mais ça fait du bien.

A qui ? Allez, t'emmerde pas avec ça, fous-la à la baille ! Aux sirènes de s'en charger...

Tais-toi. T'as personne à qui t'aimerais causer une dernière fois ?

Ça changerait quoi, je te demande ? T'es mort, t'es mort. Non ?

Petrack... C'est le nom qui me dit quelque chose. Mais d'où ?

Si ça se trouve, ton gars il est connu. Tiens, on va la garder, ta lettre... Hé, t'imagines qu'on se fasse du fric avec !

Ça nous changerait du poisson. »

 

Jean-Claude Marguerite, Le vaisseau ardent, bande-annonce

 

Le Vaisseau ardent de Jean-Claude Marguerite est une histoire commencée sous forme d’un conte pour son fils Paul, alors âgé de huit ans, et terminée pour ses deux filles, Miriam et Raquel, treize et onze ans.

 

Comme en un rêve.

La vie est un rêve, le rêve est une vie. L'histoire avance d'écueil en écueil, d'échec en victoire, de mensonge en vérité, une histoire sans fin.

 

Comment parler d'un chef-d’œuvre, un conte pour enfants, un roman curieux, classique dans l'écriture (encore que...) ? Comment souquer ferme de page en page ? 1290 pages. On peut avoir le mal de la marée dans le flux et le reflux de l'histoire.

Jean-Claude Marguerite, Le Vaisseau ardent – la stratégie de l'innocence

Et yo-ho-ho ! Et une bouteille de rhum !... Quand le capitaine rejoint la légende, quand la légende devient vérité.

 

Efelle en a parlé.

 

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 23:01
Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris – Ah ! ces gonzesses...

Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris (Poison Ivy, 1937), Gallimard, Série noire n° 1, 1945

Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris – Ah ! ces gonzesses...

Une nuit, dans un cabaret, Mickey s'est fracassé le crâne, tout seul, bien sûr, en trébuchant contre une vitre – un malheureux accident, il était ivre. Dans son délire létal, il parle d'un convoi d'or, d'une attaque. Le F.B.l. envoie Lemmy Caution.

 

Service du chiffre

[…]

L'agent spécial Samuel H. Caution se rendra à New-York afin d'y prendre secrètement contact avec l'agent fédéral spécial Myras Duncan, délégué des services fédéraux de Chicago, lequel lui fournira toutes instructions ultérieures.

L'agent spécial Caution adoptera l'identité de Perry Charles Rice, courtier en valeurs ; ville natale, Mason-City, Iowa.

[…]

A lire. A retenir. A brûler.

 

Dans un bar, Chez Moksie, Lemmy rencontre Myras qui lui donne rendez-vous au Select Club de Joë Madrigaul, un faisan Grec. Au comptoir, il prend un verre avec Jerry Tiernan, reporter à la Gazette de Chicago, dit Gueule de Bois ou G.D.B., toujours entre deux cuites – un gars régulier. Dans la salle, paraît une poule de classe, Carlotta, la Môme Vert-de-Gris, une chanteuse (la sœur de Mickey). Myras est troué debout dans une cabine téléphonique du cabaret : Lemmy pose une pancarte « En dérangement ». Un de lessivé.

 

La Môme Carlotta entre en scène.

 

Bernard Borderie, La Môme vert-de-gris – Michel Emer (auteur), Jeff Davis (compositeur), Seule dans la foule, int. Dominique Wilms (Carlotta de La Rue, dite La Môme vert-de gris)

 

Jean-Marc Tennberg (G.D.B.) : « Ah ! ces gonzesses... »

 

Lemmy est envoûté, Willie le Pigeon est effondré, silencieusement, la poche du smoking de Saltierra est mitée – il était dans la loge de Carlotta, une « garce », dont il est « cinglé », le machiniste confirme l'alibi.

 

Coups de poing, bains forcés, mitraillages, Lemmy s'en sort toujours.

 

Gueule de Bois, toujours dans le cirage, est-il vraiment franc ?

Carlotta, la belle, est-elle vraiment garce ?

 

Mais pourquoi l'appelle-t-on Vert-de-Gris ?

Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris – Ah ! ces gonzesses...

Bernard Borderie, La Môme vert-de-gris, 1952 (sortie en salles, 1953)

Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris – Ah ! ces gonzesses...

Dominique Wilms, la Môme vert-de-gris

Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris – Ah ! ces gonzesses...

Eddie Constantine, Lemmy Caution, archétype du détective « cigarettes et whisky et p'tites pépées »

Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris – Ah ! ces gonzesses...

Jean-Marc Tennberg, G.D.B.

 

Peter Cheyney, La Môme vert-de-gris – Ah ! ces gonzesses...

Sur une idée de Yueyin.

 

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16 juin 2014 1 16 /06 /juin /2014 23:01
Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule (Il Senso della Frase, Feltrinelli, 1995), traduit de l'italien par Gérard Lecas, Éditions Payot & Rivages, 1998

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

Andrea G. Pinketts, 2000

 

« Pour me plonger dans un récit, il faut d’abord que je plonge physiquement dans le milieu que je veux décrire. C’est pourquoi j’ai vécu parmi les satanistes de Bologne – qui d’ailleurs ont pu être arrêtés par la suite grâce à mes recherches – ou encore parmi les SDF de la gare de Milan dans les années 1990. C’était très dangereux. En effet, je me suis vraiment infiltré dans ce milieu et j’ai vécu en contact étroit avec eux. Ma mère se rongeait les sangs. Elle ne songeait qu’à une seule chose : avais-je bien mis mon maillot de laine ? Mais elle n’imaginait pas un instant les rixes quotidiennes au couteau. » (Andrea G. Pinketts, in Polar et pasta, un documentaire de Susanne Dobke).

 

Andrea G. Pinketts naît à Milan en 1961. Élève rebelle, il s'intègre difficilement au milieu scolaire. Il continue sur cette lancée et, à 17 ans, sera responsable de dégradations sur la devanture d'un cinéma, puis, plus tard, désertera pendant son service militaire. Ses enquêtes dans l’hebdomadaire Esquire lui ont permis de développer l’art du transformisme en revêtant tour à tour différentes identités.

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant
Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

 

Fred Buscaglione, Leo Chiosso, Eri piccola così, 1959

 

Je ne sais pas skier, je ne joue pas au tennis, je nage couci-couça mais j'ai le sens de la formule.

[…]

Il y avait tellement d'histoires, tellement de femmes, de coups de poing et de whisky comme dans les chansons de Fred Buscaglione, mais surtout, tellement de discours. Certains se cristallisaient, d'autres s'atomisaient en paroles. Paroles bourrées des germes du sens de la formule. Nos paroles, les mots qui étaient les nôtres, n'étaient pas de l'argot. Ils constituaient une liturgie. Ils nous servaient de boucliers contre ceux qui ne savaient dire que « putain », « y a qu'à » et « j'veux dire ». Nous avions déjà réduit à merci les « à la limite », terrassé les « ça m'interpelle » et autres « au niveau du vécu ». Cela ne signifiait nullement que nous ne disions jamais « putain ». Non. Mais pas toujours. Nous l'utilisions dans la conversation uniquement s'il nous en venait la fantaisie, une putain de fantaisie. Une des contributions majeures à notre vocabulaire fut apportée par Pogo le Juste : Diulio Pogliaghi pour l'état civil. Diulio pour sa famille, mais Pogo le Juste pour le reste du monde.

 

Lazare Santandrea, « après avoir été successivement intervieweur de starlettes télé pour un hebdo spécialisé, auteur de thèses de doctorat signées par d'autres, professeur d'arts martiaux, chanteur à la voix rauque et faiblarde dans un piano-bar, extrémiste, amoureux, propriétaire d'une boîte de nuit tombée en faillite, détective privé de licence dont je n'avais d'ailleurs jamais été titulaire, mannequin pour catalogues de mode, héritier aux abois, écrivain underground... », a le sens de la formule.

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

Au Rose & Crown, « un hybride entre le pub et le dancing » :

De l'autre côté du bar, une femme. […] Elle s'appelait Silvana […]. La nuit d'avant, j'avais commandé une bière, et tandis qu'elle me la tirait, elle m'avait demandé :

De quel signe es-tu, beau brun ?

Lion.

Baiseur exceptionnel, avait-elle constaté.

[…] sans parler des Gémeaux aux attributs absolument uniques.

 

En posant son séant sur une absence de chaise, Lazare s'est cassé le coccyx. Convalescent, il lit au lit, il téléphone au hasard et à une inconnue, Leone, qui lui dira peut-être : « lève-toi et marche ! »

Elle vient le voir. Leone, c'est la fille de la couverture. Elle tire de son petit sac une paire de ciseaux et les plante dans l'épaule de Lazare.

J'avais le sens de la formule, la conscience du séant et des ciseaux dans l'épaule.

Lazare retient l'inconnue aux ciseaux pendant quelques jours : elle devient « la prisonnière ». Elle ne s'appelle pas Leone, elle s'est enfuie de chez sa cousine, Leone. Lazare la reconduit. Ils se revoient autour de bouteilles de vin blanc dans un petit café d'une ruelle.

 

Vient alors, d'un récit d'Ivan – qui s'appelle Caroli, « blessure d'automne », la troisième « invention » avec « sens de la formule » et « conscience du séant ».

Leone, la cousine de « la prisonnière », est une sociologue nymphomane.

Bientôt Noël ! Les Pères Noël sont dans la rue. Lazare croise Ulli (Ulriche, ou Sabina, sa sœur, elles se ressemblent tellement : « tout le monde nous confond ») : 1 m 75, 90, 65, 90, yeux bleus, cheveux châtain foncé, déguisée en Père Noël.

Deux autres Pères Noël, un Sicilien et un de Bergame, en veulent à Caroli. Caroli est un acteur qui ne joue pas mais qui joue aux courses et ne rembourse pas ses dettes de jeu. Les Pères viennent le flinguer, au moment où Lazare vient voir son ami.

Andrea G. Pinketts, Le Sens de la formule – la conscience du séant

De bar glauque en café exotique, Ulli et Lazare se retrouvent : « Je t'aime. »

 

Mais... tu me laisses comme ça ? Tu ne me dis rien de gentil... une phrase...

Tu te contenterais de cela ?... une phrase ?...

Oui, s'il te plaît, répondit Ulli, une de tes petites formules.

Une formule, s'il suffit d'une formule, bien sûr...

Silence.

Et alors, Lazare ?

Aucune formule ne me venait à l'esprit. Je ne sais pas skier, je ne joue pas au tennis, je nage couci-couça mais j'ai le « sens de la formule ». Mais à présent les formules n'avaient plus, n'ont plus aucun sens.

 

Une histoire de doubles.

Santandrea est maître de kendo, comme Pinketts. Les identités sont flottantes : Leone aux ciseaux ou sa cousine Leone, Ivan le blessé ou Caroli, le vrai-faux acteur, Nicky, la mythomane, ou la nouvelle Nicky, son clone mental...

 

Litanies des formules, liturgie de la formule : une écriture liturgique en litanies.

Et le narrateur, le grand prêtre des mensonges de Nicky et de Dieu qui n'existaient pas, les déclamait à voix haute, comme une liturgie obsessionnelle, afin qu'au moins UN être vivant, même incrédule, les apprenne par cœur pour en assurer la pérennité.

 

Vérité et mensonges.

La vérité peut cacher un mensonge. Un mensonge recèle la vérité.

 

Lire la chronique de Des pas perdus, que nous remercions de nous avoir fait connaître ce roman extraordinaire, un thriller, si l'on veut, pour la trame, un récit tissé d'une réflexion sur le semblant, le faux-semblant, le ressemblant – en vérité comme en mensonges, au fil d'une écriture en jeu : un jeu d'écriture, une didactique, menant au « sens de la formule » par la « conscience du séant », en pansant, en repensant, la « blessure d'automne ».

 

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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 23:01
Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »

Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien, Casterman, 1987

Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »
Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »

Nouvelle-Angleterre, début du XVIIe siècle, quelque part sur la frontière. Au cours de l’été finissant, le viol d’une jeune fille blanche par deux jeunes guerriers indiens, puis leur exécution sommaire par Abner Lewis, un colon blanc des environs témoin de la scène, rompt la cohabitation pacifique mais fragile qui s’était instaurée entre les Indiens et les Blancs.

 

Les neuf premières pages sont muettes, le dessin de Manara est narratif.

Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »

L'histoire se passe à New Canaan, où vivent Shevah, la nièce du révérend Black, Abner, Jéremie, Eliah, Phillis et sa mère Abigail, marquée au fer rouge du signe de Lilith.

Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »

A quoi rime cette histoire. Ce révérend Black, qui est-il, en réalité ? Que représente-t-il pour nous ? Qu'est-il pour toi et Phillis ?

C'est une histoire sordide, Eliah, tout ce qu'il y a de pire dans le genre.

La famille, originaire du Kent, a été vendue à de riches colons de Nouvelle-Angleterre.

Le vieux Black tourmente et séduit la jeune fille. Le fils l'oblige à faire des choses défendues, quand le père n'est pas là.

Un seul ami, le secrétaire du révérend Black, Cosentino.

A cette même époque arriva un chasseur français. Il était bel homme. Après son départ, je découvris que j'étais enceinte.

Et tu vins au monde, mon chéri !

Le fils Black poursuit l’œuvre du père. Il en naît Phillis.

Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »

L'inceste... Mais ça veut dire quoi ? Quelle importance ? Les Saintes Écritures sont remplies de personnages incestueux : Anah, descendant d'Esaü, était le fils de la mère de son père...

Sennachérib, Noé, Yéhoyakin, Haran, Abraham avec sa demi-sœur Sarah, Loth avec ses deux filles... Caïn et Abel, avec qui ont-ils fait l'amour si ce n'est avec leurs deux sœurs jumelles, Lebhudha et Qelimath...

Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »

Phillis se sacrifie.

Hugo Pratt, Milo Manara, Un été indien - « Quels Indiens ? »

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 23:01
Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse – la vie au conditionnel passé

Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse1761 – Librairie de Firmin Didot Frères, 1843

Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse – la vie au conditionnel passé

Maurice-Quentin de La Tour, Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, pastel sur papier marouflé sur toile, ca 1764 – © Musée Jean-Jacques Rousseau

« M. de La Tour est le seul qui m’ait peint ressemblant. »

 

On trouvera un résumé détaillé ici.

Le texte intégral est en ligne.

Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse – la vie au conditionnel passé

Charles-Édouard Crespy Le Prince, Promenade de Julie et Saint-Preux sur le lac de Genève1824 – Photo : Didier Fontan, Musée Jean-Jacques Rousseau, Montmorency

 

Livre IV, Lettre XVII, à Milord Edouard

 

Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau; et, en m'asseyant à côté d'elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait [– empathie de la nature]. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.

Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux qui remplissaient alors mon âme s'y retracèrent pour l'affliger ; tous les événements de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs,

E tanta fede, e si dolci memorie,

E si lungo costume

ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. C'en est fait, disais-je en moi-même ; ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. Hélas ! Ils ne reviendront plus ; et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos cœurs sont toujours unis ! Il me semblait que j'aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin d'elle. Quand je gémissais dans l'éloignement, l'espoir de la revoir soulageait mon cœur ; je me flattais qu'un instant de sa présence effacerait toutes mes peines ; j'envisageais au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien. Mais se trouver auprès d'elle, mais la voir, la toucher, lui parler, l'aimer, l'adorer, et presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi ; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m'agitèrent par degrés jusqu'au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et, dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d'y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement sa main, pour passer à la pointe du bateau.

Là mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme, l’attendrissement surmonta le désespoir, je me mis à verser des torrents de larmes, et cet état, comparé à celui dont je sortais, n'était pas sans quelques plaisirs. Je pleurai fortement, longtemps, et fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis, je revins auprès de Julie ; je repris sa main. Elle tenait son mouchoir ; je le sentis fort mouillé. « Ah! lui dis-je tout bas, je vois que nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre ! – Il est vrai, dit-elle d'une voix altérée ; mais que ce soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton. »

 

La lune (la mère ?), l'eau, le silence, le rêve, l'empathie de la nature, le cœur douloureux, le souvenir, le passé, le conditionnel passé, les torrents de larme que rejoignent les flots mélancoliques : Saint-Preux parle au passé, dans une nature éternelle.

Julie parle au présent impératif (« que ce soit ») d'un futur antérieur.

 

Jean-Jacques Rousseau (Saint-Preux) vit sur le mode du « si ».

 

On peut l'observer dans les Confessions, qui ne sont pas un Journal, mais l'aveu d'une complaisance dans l'échec.

 

Le rêveur solitaire raconte sa Cinquième promenade :

De quoi jouit-on dans une pareille situation? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même & de sa propre existence; tant que cet état dure, on se suffit à soi-même comme Dieu.

 

Le promeneur, comme Saint-Preux, ignore l'autrui, il est dans le « comme », il ne saurait être dans son temps. Il vit dans le souvenir d'un passé figé pour toujours. Julie connaît la nostalgie, mais elle vieillit dans son temps, au présent.

 

Ludwig van Beethoven, Sonate pour piano n° 17 en ré mineur, op. 31 n° 2 (La Tempête), 1802, 1er mouvement : Largo - Allegro, piano : Daniel Barenboim, Staatsoper Unter den Linden, Berlin, 2006

 

On peut également penser à Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck, contemporain du roman, et proche de l’œuvre par le sujet.

 

Christoph Willibald Gluck, Orphée et Eurydice, opéra créé à Vienne en 1762 – Opéra Garnier, 2008

 

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 23:01
Jean Nocher, Hitler est vivant – Nous remettrons ce monde à l'endroit

Jean Nocher, Hitler est vivant, Le pamphlet atomique n° 5, 15 septembre-15 octobre 1947 – écrit à Paris, 15-18 août 1947, Illustrations de Colette Canty

Jean Nocher, Hitler est vivant – Nous remettrons ce monde à l'endroit
Jean Nocher, Hitler est vivant – Nous remettrons ce monde à l'endroit

Hitler est vivant : telle est la révélation que je vous apporte aujourd'hui.

Depuis plus de deux ans, l'Intelligence Service britannique, l'O.S.S. Américain, le 2e Bureau français et la Section allemande du N.K.V.D. Russe se sont livrés à des investigations gigantesques pour « résoudre l'énigme », comme disent nos reporters spécialisés dans les grands crimes et dans les petites fautes de langage...

[…]

La vérité est qu'Hitler est vivant – et en pleine santé : j'en apporte ici la preuve décisive, et je nommerai les pays où le Führer de toutes les Allemagnes se promène en liberté, à la barbe des hommes et des femmes qui ont souffert dans leurs amours et dans leur chair pour abattre le monstre. Hitler est non seulement en vie, mais il est présent dans les pensées et dans les actes des nouveaux maîtres du monde […].

Je vais prouver qu'Hitler est le premier acteur du drame terrible dont nous sommes les futures victimes, et je démontrerai que ce génie du mal a déjà presque réalisé son rêve de fou, qu'il assiste avec insolence à de nombreux conseils internationaux, qu'il a introduit ses hommes dans presque tous les gouvernements, et que s'il a peut-être perdu la bataille d'Allemagne, il a sans doute déjà gagné la guerre – la guerre mondiale, la guerre qui vient.

Je vous dirai où se cache Hitler, je vous mènerai jusqu'à lui ; et je vous inviterai à lui donner enfin le dernier coup : le coup de grâce...

Mais d'abord : a-t-il perdu la bataille d'Allemagne ?

 

Entre 1933 et 1947, l’Allemagne a grandi en population de 67 à 75 millions d'habitants – alors que plus de vingt millions de personnes ont disparu du seul fait de la guerre, sa puissance industrielle a considérablement augmenté. Son armée s'est reconstituée sous l'égide de Yalta * et de Staline.

* [note de Jean Nocher] c'est en revenant de Yalta que Roosevelt prétendit siffler le Général de Gaulle comme un subordonné pour lui signifier après coup les décisions prises sans la France...

 

Qu'on ne nous raconte pas d'histoires en voulant refaire l'Histoire : Allemands nazis ou Allemands cocos, ils resteront toujours les boches que nous avons connus à Oradour, dans le Vercors, à Buchenwald ou à Staraïa-Russia. Le gris-vert de l'uniforme et le rouge sang de la faucille se mêleront harmonieusement pour reconstituer le brun de l'ancienne chemise d'Hitler, qui est la livrée-maison de l'Allemagne éternelle.

 

Le rêve d'Hitler est devenu réalité des rives de l'Europe jusqu'à Vladivostok.

 

Je demande ici à tous les camarades qui fondèrent avec nous, jadis, le Comité antifaciste d'Amsterdam-Pleyel, […] le Secours Rouge [...], à tous ceux qui combattirent avec Borodine [...], à tous ceux qui s'envolèrent avec la Brigade Malraux pour que ne meure pas la Liberté en Espagne, à tous nos camarades F.T.P. [de garder] notre fidélité à l'Homme : ce n'est pas nous qui avons trahi nos premières amours.

[...]

Nous sommes les derniers hommes libres d'Europe.

 

Le monstre s'est camouflé.

 

Nous somme écœurés des horreurs, des haines, des tortures, des charniers, de ces mares de honte et de sang où baignent encore nos maisons écrasées. Nous sommes las de voir tomber les meilleurs, et nous voudrions tant voir grandir nos fils dans la vie simple et tranquille...

Voilà pourquoi, amis, nous vous appelons à la croisade contre le nouvel Antéchrist. La peste brune ronge cette terre promise à notre lumière. Désintoxiquez-vous, braves gens ! Vous savez à présent où est le mal : Hitler est en vous. Je vous avais promis de vous mener à lui : je vous ramène finalement à vous-même – à votre libre-arbitre.

 

Qui, aujourd'hui, régit le Bestiarium ? Qui gouverne la société humaine, la finance, l'industrie, l'armement ?

 

L'Histoire peut se répéter en s'inversant.

 

On se souvient qu'en temps d'Occupation, les Collaborateurs sont à l’œuvre.

 

Nous en sommes là, et notre civilisation occidentale doit savoir si elle va s'incliner devant les diktats de ceux dont l'éthique se résume en un mot : « réussir ».

[...]

Nous remettrons ce monde à l'endroit en remettant l'Homme debout.

 

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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 23:01
George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

George Orwell, A ma guise, Chroniques 1943-1947, Traduit de l'anglais par Frédéric Cotton & Bernard Hoepffner, Préface & notes de Jean-Jacques Rosat, Postface de Paul Anderson, Agone, 2008

George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »
George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

Préface

[...]

bien que rédigées au fil des semaines, ces chroniques constituent une œuvre à part entière : de même que l'Orwell des années 1930 a imprimé sa marque au journalisme de reportage (avec la relation de sa vie parmi les sous-prolétaires, son enquête sur la classe ouvrière et le récit de sa guerre d'Espagne) (1), de même l'Orwell des années 1940 se réapproprie le genre de la chronique, trop souvent voué à l'esthétisme ou aux postures d'autorité, et, au sommet de ses moyens d'écrivain (« A ma guise » est strictement contemporain de ses deux chefs-d’œuvre, La Ferme des animaux et 1984), le réinvente pour en faire l'arme d'un combat à la fois politique et moral ;

alors que se pose clairement aujourd'hui la question de savoir comment la presse et les médias pourraient mieux servir la démocratie et n'en pas être les destructeurs, les chroniques « A ma guise » offrent l'exemple d'un journalisme libre, et qui ne cesse de réfléchir aux conditions de sa propre liberté.

1. Respectivement Dans la dèche à Paris et à Londres, Le quai de Wigan et Hommage à la Catalogne.

 

La critique du journalisme

Ces quatre-vingts chroniques furent écrites pour Tribune, hebdomadaire de l'aile gauche du parti travailliste, au rythme d'une par semaine, en deux séries : de décembre 1943 à février 1945 d'abord, soit pendant la dernière phase de la Seconde Guerre mondiale, alors que les bombes volantes V-1 puis les fusées V-2 s'abattaient sur Londres ; entre novembre 1946 et avril 1947 ensuite, tandis que s'installait la guerre froide et que le nouveau gouvernement travailliste anglais lançait un programme ambitieux de nationalisations et instaurait l’État-providence.

Dressant la liste des nouvelles désastreuses ou alarmantes qui s'affichent à la une de son « quotidien du matin, un jour ordinaire peu mouvementé de novembre 1946 », Orwell laisse échapper ce commentaire : « Lorsqu'on examine ce qui s'est passé depuis 1930, il n'est pas facile de croire à la survie de la civilisation. » […] La pire menace aux yeux d'Orwell, c'est que le monde cesse d'être à la mesure des gens ordinaires, qu'il devienne impossible à chacun de vivre dans un univers proche et familier qu'il soit à même de comprendre et sur lequel il ait prise. […] En même temps qu'il entreprend la rédaction de La Ferme des animaux, puis de 1984, pour mettre en garde contre cette mort possible de la civilisation, Orwell s'engage dans le combat politique quotidien, qui prend pour lui la forme du journalisme.

 

« Ce à quoi je me suis le plus attaché au cours de ces dix dernières années, écrit-il en 1946, c'est à faire de l'écriture politique un art. »

 

Jean-Jacques Rosat, Zinal, juillet 2008

 

George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

 

On ne résume pas quatre-vingts chroniques, mieux vaut en lire quelques extraits, des années 1943 et 1944.

 

31 décembre 1943

Horreurs architecturales

Lorsque je circule en bus sur la ligne 53 matin et soir, je ne passe jamais sans un pincement de cœur – du moins s'il fait assez jour pour y voir clair – devant la petite église de St John, juste en face de Lord's. C'est une église de style Régence, une des rares de cette période, et, si vous passez un jour devant, vous devriez y entrer pour jeter un coup d'oeil à sa plaisante architecture intérieure et lire les épitaphes ronflantes des nababs des Indes orientales qui y sont enterrés. Mais sa façade, l'une des plus charmantes de Londres, a été totalement défigurée par un abominable monument aux morts érigé juste devant. Il semble que cela soit une règle à Londres : chaque fois que, par hasard, vous jouissez d'une vue pas trop désagréable, encombrez-la de la statue la plus hideuse qu'on puisse trouver. Et malheureusement nous n'avons jamais suffisamment manqué de bronze pour devoir fondre toutes ces horreurs.

 

21 janvier 1944

Éloge des rosiers

Un lecteur me reproche d'être « négatif » et « toujours en train de critiquer ». Le fait est que nous vivons à une époque où les raisons de se réjouir ne sont pas nombreuses. Pourtant, j'aime faire des éloges quand il y a quelque chose à louer. Aussi voudrais-je écrire ici quelques lignes – rétrospectives, malheureusement – à la louange des rosiers de chez Woolworth.

A la belle époque où rien ne coûtait plus de six pence chez Woolworth, un de leurs meilleurs produits était le rosier. […] Leur principal intérêt, c'était de n'être jamais, ou très rarement, ce qu'ils prétendaient être sur l'étiquette. Un rosier que j'avais acheté comme un Dorothy Perkins se trouva donner une jolie petite rose blanche au cœur jaune et être l'un des plus beaux rosiers grimpants que j'aie jamais vus.

 

28 janvier 1944

Sur quelques sornettes durables

Dans mon carnet, j'ai dressé une longue liste de ces sornettes qui m'ont été enseignées dans mon enfance non comme des contes de bonne femme mais chaque fois comme des faits scientifiques. Je ne peux pas la reproduire intégralement : mais voici quelques-unes de mes favorites et des plus tenaces :

Un cygne peut vous casser une jambe d'un simple coup d'aile.

Si vous vous coupez entre le pouce et l'index, vous attraperez le tétanos.

Le verre pilé est un poison.

Si vous vous lavez les mains dans l'eau où vous avez fait cuire des œufs – pourquoi ferait-on une chose pareille ? Mystère... –, vous attraperez des verrues.

Voir du rouge rend les taureaux furieux.

Le soufre versé dans l'eau que boit un chien agit sur lui comme un tonique.

Et ainsi de suite.

 

4 février 1944

L'histoire peut-elle être vraie ?

Parmi les millions d'exemples disponibles, j'en choisirai un parfaitement vérifiable. En 1941-1942, alors que toute la Luftwaffe était engagée en Russie, la radio allemande régalait ses auditeurs avec des récits de raids aériens dévastateurs sur Londres. Aujourd'hui, nous savons bien, nous, que ces raids n'ont pas eu lieu. […] Aux yeux de l'historien du futur, ces raids auront-ils eu lieu, ou non ? La réponse est la suivante : si Hitler survit, ils auront eu lieu ; s'il est renversé, ils n'auront pas eu lieu. La même chose vaut pour d'innombrables événements des dix ou vingt dernières années. Le Protocole des sages de Sion est-il un document authentique ? Trotski a-t-il comploté avec les nazis ? Combien d'avions allemands ont été abattus pendant la bataille d'Angleterre ? L’Europe se réjouit-elle de l'Ordre nouveau ? Pour aucune de ces questions il n'existe une réponse unique qui soit universellement acceptée parce qu'elle est vraie ; pour chacune d'elle il existe un certain nombre de réponses totalement incompatibles entre elles, dont l'une sera finalement adoptée à l'issue d'un combat physique. L'histoire est écrite par les vainqueurs.

 

25 février 1944

Les intellectuels néo-pessimistes

Les idées ne changent peut-être pas mais l'accent qu'on met sur elles change constamment. On pourrait dire par exemple que ce qu'il y a de plus important dans la théorie de Marx est contenu dans l'adage : « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur. » Mais, avant que Marx ne le développe, quel pouvoir avait cet adage ? Qui y a jamais prêté attention ? Qui en avait déduit – ce qu'il implique pourtant indubitablement – que les lois, la religion et les codes moraux constituent une superstructure édifiée sur la base des relations de propriété existantes ? C'est le Christ, selon l’Évangile (1), qui a prononcé ces paroles, mais c'est Marx qui leur a donné vie.

1. Évangile selon saint Matthieu, VI, 21

 

3 mars 1944

Le déclin de la croyance religieuse

Il y a quelques semaines, une lectrice catholique de Tribune a écrit pour protester contre un article de Mr Charles Hamblett. Elle désapprouvait ces réflexions sur sainte Thèrèse et saint Joseph de Copertino, ce saint qui vola une fois autour d'une cathédrale en portant un évêque sur son dos. J'ai répondu pour prendre la défense de Mr Hamblett, ce qui m'a valu en retour une lettre encore plus indignée. Celle-ci soulève un certain nombre de points très importants, dont l'un au moins me semble mériter discussion. Le rapport entre les saints volants et le mouvement socialiste peut, à première vue, ne pas paraître évident, mais je crois pouvoir montrer que l'état aujourd'hui nébuleux de la doctrine chrétienne a des conséquences sérieuses auxquelles ni les chrétiens ni les socialistes ne font face.

Ma correspondante dit en substance ceci : il importe peu que sainte Thérèse et les autres aient ou non volé dans les airs ; ce qui compte, s'agissant de sainte Thérèse, c'est que « sa conception du monde a changé le cours de l'histoire ». Je veux bien l'admettre. Pour avoir vécu en Orient, j'ai acquis une certaine indifférence à l'égard des miracles, et je sais bien qu'avoir des hallucinations ou même être carrément fou est tout à fait compatible avec ce qu'on appelle couramment le génie. A mon avis, William Blake, par exemple, était un fou. Jeanne d'Arc était probablement une folle. Newton croyait à l'astrologie (1) et Strindberg à la magie. Cependant, les miracles des saints n'ont qu'une importance mineure. De la lettre de ma correspondante il ressort également que les doctrines les plus fondamentales de la religion chrétienne ne doivent pas être prises à la lettre. Peu importe, par exemple, que Jésus-Christ ait ou non jamais existé. « La figure du Christ (mythe, homme ou dieu, peu importe) transcende à tel point tout le reste que je souhaite seulement que chacun la considère avant de rejeter cette conception de la vie. » Donc, il se peut tout aussi bien que le Christ soit un mythe, ou qu'il ait été » simplement un être humain, ou que ce qu'on dit de lui dans les credo soit vrai. C'est ainsi qu'on en arrive à cette situation : Tribune n'a pas le droit de se moquer de la religion chrétienne, mais l'existence du Christ, dont la négation a conduit un nombre incalculable de gens au bûcher, est une question indifférente.

[…]

Si vous discutez avec un chrétien qui réfléchit sérieusement, catholique ou anglican, il se moquera généralement de vous : comment pouvez-vous être ignorant au point d'imaginer que quelqu'un ait jamais pris les doctrines de l’Église à la lettre ? Ces doctrines, comme on vous l'expliquera, ont une tout autre signification, que vous êtes bien trop rustres pour comprendre. L'immortalité de l'âme ne signifie pas que vous, John Smith, allez rester conscient après votre mort. La résurrection des corps ne signifie pas que le corps de John Smith ressuscitera pour de bon. Et ainsi de suite.

[…]

Quant aux intellectuels catholiques qui se cramponnent à la lettre des credo en les interprétant en un sens qu'ils n'ont jamais été censés avoir et qui se moquent de ceux qui sont assez simples pour s'imaginer que les Pères de l’Église voulaient vraiment dire ce qu'ils ont dit, ils ne font qu'élever des écrans de fumée pour se dissimuler à eux-mêmes qu'ils ont perdu la foi.

1. En fait, Newton s'intéressait à l'alchimie, mais pas à l'astrologie.

 

10 mars 1944

Joyce, la vie d'artiste et les nazis

Dans son livre sur Joyce, Mr Harry Levin fournit quelques données biographiques, mais il ne peut pas nous dire grand-chose sur la dernière année de l'écrivain. Tout ce que nous savons, c'est qu'à l'entrée des nazis en France, il est passé en Suisse, où il est mort environ un an plus tard dans sa vieille maison de Zurich. Apparemment, on ignore également ce que sont exactement devenus les enfants de Joyce.

Les critiques académiques n'ont pu résister à l'opportunité de donner des coups de pieds au cadavre de Joyce. Le Times lui a consacré une petite notice nécrologique aussi mesquine que prudente et, bien que ce journal n'ait jamais manqué d'espace pour publier des lettres sur les résultats du cricket ou sur l'apparition du premier coucou, il a refusé de publier la lettre de protestation adressée par T.S. Eliot. Tout cela obéit à la bonne vieille tradition anglaise qui veut que les morts soient systématiquement couverts de louanges, à l'exception des artistes. Qu'un homme politique meure et ses pires ennemis se lèveront à la Chambre des communes pour proférer de pieux mensonges en son honneur, mais un écrivain ou un artiste doit être traité avec mépris, du moins s'il a quelque talent.

[…]

Car enfin, peut-on comparer les persécutions dont Joyce, Lawrence, Whitman, Baudelaire et même Oscar Wilde ont été les victimes avec le sort des intellectuels libéraux dans toute l'Europe depuis l'accession de Hitler au pouvoir ?

 

2 juin 1944

Coutumes matrimoniales babyloniennes

Après ma lecture du Matrimonial Post la semaine dernière, j'ai consulté Hérodote dans mon édition Penguin pour y retrouver un passage, dont je me souvenais vaguement, sur les coutumes matrimoniales des Babyloniens. Le voici : « Une fois l'an, dans chaque village, les jeunes filles en âge de se marier étaient rassemblées en un certain lieu tandis que les hommes formaient un cercle autour d'elles. Puis un crieur public appelait les demoiselles une par une et les mettait en vente en commençant par la plus belle. […] La coutume voulait que, une fois la vente des plus belles jeunes filles achevée, il fît appeler la plus laide et l'offrît à qui accepterait de l'épouser en recevant pour elle la dot plus petite. […] Le prix de la dot était payé par l'argent de la vente des jeunes filles les plus belles, qui finançaient ainsi le mariage des plus laides. »

Cette coutume semble avoir très bien fonctionné et Hérodote est plein d'enthousiasme pour elle. Il ajoute néanmoins que, comme d'autres bonnes coutumes, elle commençait déjà à disparaître vers 450 avant J.-C.

 

7 juillet 1944

Voici un petit problème utilisé parfois comme test d'intelligence. Un homme sort de chez lui, marche six kilomètres plein sud et tue un ours. Puis, il marche trois kilomètres plein ouest, et enfin six autres kilomètres plein nord. Il se retrouve alors chez lui. De quelle couleur était l'ours ? Le plus curieux, c'est que, si j'en juge d'après mes observations personnelles, en général les hommes trouvent la réponse, mais pas les femmes.

 

[NDL : la réponse vous sera donnée en commentaire si vraiment aucune femme ne la trouve : - )]

 

George Orwell, A ma guise – « Dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre »

Des pas perdus, plume, mars 2014

 

Lire sa chronique : A ma guise (Georges Orwell)

 

* * *

 

Aristophane, dans son Assemblée des femmes, nous rappelle quelque chose des coutumes babyloniennes.

Bientôt, ici-même, vous entendrez parler de Hitler : Hitler est vivant.

 

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