Lou

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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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Survival

 

Uncontacted tribes

 

Un lien en un clic sur les images.

14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 05:59

 

Jean-Bernard Pouy, Samedi 14

Jean-Bernard Pouy, Samedi 14, Éditions La Branche, 2011 – scions la branche, selon Jean-Bernard Pouy, La Librairie francophone, France Inter, 15 octobre 2011

 

Jean-Bernard Pouy, Mauves-sur-Loire, 2011

Jean-Bernard Pouy, Mauves-sur-Loire, 2011 – Photo Presse Océan - Olivier Lanrivain

 

« Terrassé par les habitudes

de maux qui tentent d'aboutir

le pauvre dans sa solitude

attend le moment de partir... »

Raymond Queneau, Les Ziaux.

 

Ce putain de lumbago.

Au réveil, faut déplier la carcasse avec précaution, en espérant que ça ne couine pas trop, en guettant les coups de poignard dans le bas du dos, et il faut mettre en pratique toute une stratégie ergonomique pour enfiler les chaussettes. Mais on tient le choc, car on pense au café brûlant qui va suivre, au long moment pendant lequel on va l'aspirer, les lèvres en cul de dinde, le regard perdu en direction de la petite fenêtre de bois bleu, vers les noisetiers immobiles, les bourdons bedonnants, coincés dans les fleurs de balsamine, et les roses trémières avec les merles qui cavalent dessous.

Une journée se profile alors, une journée de plus. Hier, c'était soi-disant un jour béni. Mais rien n'est venu troubler ma verte retraite, en bien ou en mal, chance ou malchance, ça fait quatre ans maintenant que les jours ressemblent aux jours, que j'ai quitté la noirceur de ma vie d'avant. Je ne regrette rien car je l'ai bien mérité, ce repos de l'âme. C'est une décision intime. Un jour, le couvercle de la marmite a sauté. A peine cinquante balais, une petite bicoque prêtée par un pote définitivement parti pour les Iles se dorer la couenne et le RSA qui tombe aussi régulièrement que la pluie, bien suffisant à une survie de quasi-stylite. De temps en temps, je pense à mon vrai boulot, mais comme ma spécialité est le plomb, pas celui des dentistes, non, celui des imprimeurs, ce n'est donc pas souvent.

 

Aubusson, Creuse

La bicoque du stylite.

Les stylites sont des ermites chrétiens des premiers siècles s'installant au sommet d'une ruine, d'un portique ou d'une colonne pour vivre mieux à l'écart du monde.

 

Saint Siméon le Stylite, Salle de Qabr Hiram, Musée du Lo

Anonyme, Saint Siméon le Stylite, Salle de Qabr Hiram, Musée du Louvre, plaque d'argent, VIe siècle

 

Maurice Lenoir s'est donc mis au vert, près de La Souterraine dans la Creuse. Un père tranquille, retiré avec Pierrot mon ami, de vieux disques de rock, quelques pieds de chanvre au fond du jardin.

Et surtout, le travail, n, i, fini. Ça aussi, c'est difficile au début, c'est ardu de remplir sa journée quand on n'est pas obligé de pointer. Le travail obligatoire empêche l'homme de se poser des questions. Ne pas travailler est un vrai taf pour qui n'est pas prévenu. Après on s'habitue. Le loisir devient roi.

Un jour sur deux, le guignolet avec les petits vieux d'à côté, Monsieur et Madame Kowa.

Même un vendredi 13... Seulement, le vendredi 13 mars 2009, un nouveau ministre de l’Intérieur a été nommé, Stanislas Favard, le fiston des voisins (qui avait pris, pour fomenter son ambition, le nom de sa mère). Le lendemain, dès l'aube, les schtroumphs occupent le terrain pour assurer la sécurité des parents.

Maurice Lenoir est un chevelu, barbu, éleveur de hautes herbes prohibées. Voué à la garde à vue ! Il est inquiet. Vous rappelez-vous le collectif Van Gogh, ces agités qui enlevaient nos grands patrons, hauts fonctionnaires, politiciens et nous les rendaient après leur avoir coupé une oreille ? Leur tête pensante, Maxime Gerland, oui, c'est lui. Heureusement, on ne l'a pas reconnu, mais une fois en cellule... la parano m'a gagné.

On a oublié de l'enfermer à double tour après lui avoir apporté une soupe, et une cuillère en alu. Il n'a pas oublié. Rien ne se perd et rien ne se crée. Rien de secret.

J'ai pris mes affaires et je suis sorti, lentement, étudiant les bruits, rasant les murs, passant devant la salle de garde où deux pandores tétanisés avaient les yeux rivés sur un grand pré vert électrique.

Il rentre chez lui, tout simplement.

Au matin, l'évadé laisse entrevoir à un pantin en civil, Jean-Alain Dormeaux – de la DCRI –, une faute professionnelle grave. Le type s'est mis à réfléchir. Dans sa tête, ça devait être la bataille de Wagram plus celle d'Eylau. Eylau, le soleil brille, brille, brille.

Maurice-Maxime se retrouve en liberté surveillée. Statu quo.

 

 

Status Quo, Rossi, Young, Caroline, 2003

 

Le rock & roll en zone rurale, y a que ça de vrai.

 

J'étais comme pestiféré. Ils se méfiaient. A présent, j'étais le type qui sortait des cellules comme dans un roman de Marcel Aymé. Une sorte de Garcimore anarchiste.

 

Et Stanislas Favard ? Ce type était apparemment un genre de requin aux dents longues et à l'haleine de hyène. Grimpette accélérée dans les sphères du pouvoir. Populiste à cran, extrême droitier parfois, chrétien de gauche de temps en temps. Réactionnaire se faisant toujours passer pour progressiste. Cinquième maroquin. Sans parler du nombre de Marocains qu'il avait déjà fait raccompagner dans leur beau pays.

Rien à voir avec un ministre de l'Intérieur bien connu.

Laisse aller, c'est une valse.

 

Juliette Gréco, Complainte 255

 

 

Raymond Queneau, Joseph Kosma, Juliette Gréco, Complainte, 1957

 

Et hop, en deux ou trois jours, j'ai décidé de me barrer... un petit sac à dos... mon Victorinox... quelques fringues... un livre... la Pléiade des romans de Raymond Queneau... et un souvenir... un doudou... ma petite vache de métal.

 

A la gare, le vendeur de billets regardait un match, sur une petite télé. Décidément. On en était à la seconde mi-temps.

Le foot avait définitivement remplacé Chateaubriand.

 

Le temps m'égare, le temps m'étreint. Le temps m'est gare, le temps m'est train... Je crois que c'est Prévert qui avait écrit ça.

 

Dans une de ses anciennes caches, près de Lorient – et d'une petite gare, toujours, il récupère quelques billets et un passeport. Je vais passer de l'autre côté, signer une déclaration de guerre. Moi contre tous.

Y a pas de raison.

C'est eux qui avaient commencé. J'avais réussi à les oublier et à me moquer de leurs petites existences. C'est eux qui étaient venus me chercher, bordel.

 

Gerland envoie le récit de son évasion au Canard enchaîné, couvrant la police, la gendarmerie et les « officines » de honte et de ridicule.

Il a dû récupérer une nouvelle identité. […] Ce qui remettait une couche supplémentaire de noir sur l'obscurité générale. Un vrai Soulages.

Dormeaux, sur l'ordre de son chef, Yvonne Berthier, se retrouve au placard à Saint-Hilaire-de-Riez en Vendée, là où il espérait passer ses vieux jours.

Yvonne Berthier aime les fromages – comment le dire ? – qui ont vécu : un Camembert marchant tout seul, un Livarot « puissant », un Rocamadour « quasiment orangé » et « un chèvre d'exception. […] c'était comme si un militaire venait de se déchausser dans les parages. ». Avec « un imposant bol de café », et « un grand verre de Brouilly ». Une femme qui en a, quoi !

 

Devenu Patrick – comme Patrick Raynal, directeur de la collection Vendredi 13, Gerland s’installe au pied du Stromboli, dans la baie de Naples, à Ginostra, le village où Ingrid Bergman et Rossellini ont vécu pendant le tournage du film.

Il rencontre une jeune femme. Après quelques vers de Queneau et quelques verres de ce vin blanc métallique de Salina, ils se tutoient.

 

Tu t'appelles comment ?

Justine. Mais rien à voir avec Sade.

Avec Lawrence Durrell, alors.

Avec qui ?

 

Justine est Béatrice Kowa, la petite sœur du nouveau locataire de la place Beauvau... Aimant la liberté, n'aimant pas son frère, elle a tout plaqué, incognito : Quand on veut être seule et tranquille, on pète les ponts.

Randonnée nocturne au sommet du volcan, tendre fin de séjour.

Justine... J'aime pas les traînes de comète.

Dernière terrasse de café. Photos des amoureux, en souvenir...

 

 

Fenesta che lucive, chanson napolitaine, int. Enrico Caruso, 1913

 

Elles sont envoyées à Voici, et publiées. La petite sœur du ministre et le terroriste le plus recherché, ensemble !

Vous pensiez à une coïncidence ? Vous lisez trop les romans de la collection Nous Deux.

 

Entre Dormeaux et Berthier, en revanche, ce n'est pas l'amour fou...

Et la Justine ? La Béatrice ?

Effondrée.

Elle s'est bien fait baiser.

Je vous en prie, Dormeaux. Elle s'est fait avoir, c'est tout.

 

Maxime Gerland avait trouvé Béatrice par hasard, grâce à une affiche de rock qui lui rappelait... Comme quoi le rock & roll sert toujours à quelque chose.

 

La cavale était comme une douce psychanalyse. Pour me pister, pour qu’un profiler quelconque prévoie ma prochaine étape, bon courage. Le zigzag analytique comme style de vie.

 

« Je ne pense pas non plus qu’il va se relancer dans des actions violentes ou subversives. Il va simplement tenter de nous emmerder un maximum, avait dit la DCRI. »

 

Les médias sont informés de diverses casseroles attachées au ministre de l’Intérieur. Secrets d'alcôve, secrets de banque et... dans le salon des Favard, un Girodet, valeur inestimable, tableau répertorié faisant partie des œuvres disparues pendant la guerre, chapitre vols de biens juifs, catalogue établi par la célèbre Rose Valland.

La panique !

 

J'ai passé de longues heures dans des salles moites de cinéma. Le nombre de merdes que j'ai vues... Ca ne s'arrangeait pas. Le monde disparaissait peu à peu des écrans au profit d'un autre figé dans le toc, le mensonge, le mythe, même actuel, le postmoderne clinquant en trois dimensions.

 

Le lendemain du vendredi 13 novembre [...] le ministre de l'intérieur, Stanislas Favard, [… avait présenté] sa démission au premier ministre qui, visiblement soulagé, l'avait acceptée séance tenante. C'était, d'après les dires du démissionnaire, pour éviter une déstabilisation de notre chère république, une et indivisible, mais toujours très fragile. Bref, il se sacrifiait. Pour, sans doute, rejoindre immédiatement un de ces cabinets de gestionnaires internationaux qui, eux, travaillent vraiment pour notre beau pays. Avec en plus, un salaire bien plus conséquent, c'est connu.

D'un vrai Soulages... à un visible soulagement.

 

Et ça finit comme ça ? Meuh non, sots ! Ça finit bien pour les tourtereaux, on a pensé à vous, et il y a une surprise à la fin...

 

* * *

 

Jean-Bernard Pouy le dit, à La Librairie francophone, il est facile de déstabiliser un gouvernement, cela s'est déjà fait (après un lundi 13), il faut de la stratégie et de la tactique, un plan et une réserve d'improvisation.

 

Une écriture caustique, réjouissante.

 

Ne pas se faire d'illusion.

Le lendemain du vendredi 13 novembre [...] le ministre de l'intérieur, Stanislas Favard, [… avait présenté] sa démission au premier ministre qui, visiblement soulagé, l'avait acceptée séance tenante. C'était, d'après les dires du démissionnaire, pour éviter une déstabilisation de notre chère république, une et indivisible, mais toujours très fragile. Bref, il se sacrifiait.

Tout le monde adopterait la version officielle, entre deux entrées de foot. Ne sommes-nous pas en démocratie ?

Qu'attendez-vous pour partir ?

 

Jean-Bernard Pouy, précédemment

 

Jean-Bernard Pouy, Marc Villard, Ping-Pong

 

Jean-Bernard Pouy, Spinoza encule Hegel – l'éthique reprend ses droits

 

* * *

 

J'connaîtrai jamais le bonheur sur terre

je suis bien trop con

Tout me fait souffrir et tout est misère

pour moi pauvre con

Tout ce qui commenc' va trop mal finir

toujours pour les cons

Tout plaisir s'efface, après c'est bien pire

du moins pour les cons

L'angoisse m'étreint m'étrangle et j'empire

de plus en plus con

Je ne sais que faire ou pleurer ou rire

comme font les cons

Quelquefois c'est bleu puis c'est noir de suie

la couleur des cons

On voudrait chanter mais voilà la pluie

qui arrose les cons

On voudrait danser, le sol est de boue

pataugent les cons

Nous sommes idiots bouffant la gadoue

nous sommes des cons

L'amour se balade en un autogyre

au-dessus des cons

Qui lèvent le nez 'vec un doux sourire

sourire de cons

Attendant encor la belle aventure

illusion de cons

Car ils sont réduits à leur seule nature

nature de cons

Les roses les fleurs et les clairs de lune

c'est pas pour les cons

Les cons ils y croient, mais c'est pour des prunes

aliment de cons

Raymond Queneau, Joseph Kosma, Juliette Gréco, Complainte, 1957

 

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 00:01

 

Catherine Leroux, Le mur mitoyen 357

Catherine Leroux, Le mur mitoyen, Québec, Alto, 2013

 

Catherine Leroux, 2013 357

Catherine Leroux est née en 1979 non loin de Montréal, où elle vit aujourd’hui avec un chat et quelques humains. Elle a été caissière, téléphoniste, barmaid, commis de bibliothèque. Elle a enseigné, fait la grève, vendu du chocolat, étudié la philosophie et nourri des moutons puis elle est devenue journaliste avant de publier La marche en forêt. Finaliste au Prix des libraires du Québec, ce roman d’une grande humanité a charmé le public et la critique. Le mur mitoyen est son second roman.

 

Prenons la route (Jack Kerouac est mentionné dans l'aventure) en musique, avec les airs que l'on entend au fil des pages.

 

 

Willie Nelson, Crazy, int. Patsy Cline, 1961

 

Le vent qui tournoie vient encercler les chevilles d'Angie qui se surprend de cette onde au ras du sol. Le vent ne s'attarde pas au pied des gens, d'habitude. Sauf celui, bas et puissant, que produit le train qui passe. Comme un croc-en-jambe.

 

Quatre petites phrases, pour dire un commencement et une fin. Une écriture au petit point, d'un fil ténu et délicat. Un petit monde qui se décline en craquements, tremblements, vieillissements – signes de la déliquescence de la planète.

 

La vérité dans le minuscule. The devil in the details.

 

A neuf ans, Angie est aussi noueuse qu'une vieille.

[…]

Elle attend sa petite sœur [Monette] en scrutant les mouvements indolents du saule, leur arbre, le plus grand de la rue.

 

La rue est scindée de manière si déséquilibrée qu'on croirait qu'elle va basculer, comme une embarcation où tous les passagers se tiendraient du même bord. Du côté est, les maisons sont étroites, vétustes, la plupart revêtues d'une peinture qui se détache en délicates plumes blanches ; de l'autre, elles sont massives, impérieuses, couronnées d'un assemblage complexes de balcons et de baies vitrées. Mam prétend que c'est la voie ferrée qui justifie la modestie de la rangée est. Aucun bien nanti n'est prêt à s'installer là, juste à côté des rails. Pourtant, se dit Angie, les habitants d'en face doivent bien entendre, eux aussi, le sifflement du train et ses gémissements.

 

Le saule est un personnage, comme les jonquilles. Le renard, le chat, les abeilles sont des personnages. Le phare est un personnage.

Sur la pointe, le phare se tient comme un rappel d'humanité.

 

Le décor est craquelé, fissuré, crevassé. Les personnages sont comme des mauvaises herbes : Mam enseigne à aimer ces modestes pousses. Monette sait lire les lignes du trottoir.

 

C'est l'histoire de Madeleine et Madeleine, Ariel et Marie, Simon et Carmen.

Madeleine réunit en elle des jumelles qui ont fusionné avant la naissance et laissé un double code génétique. Son fils, Édouard, toujours errant, lui envoie des voyageurs croisés en chemin – ses cartes postales. Il revient chez elle au moment où il cherche un donneur en vue d'une greffe de rein.

Ariel est un militant, bientôt élu premier ministre. Marie, sa femme, est également son double, Tous les deux sont des enfants adoptés, ils ignorent leur origine familiale.

Simon et Carmen, frère et sœur, n’ont jamais connu leur père. Ils vivent entre des séismes, ceux de leur terre, en Californie, de leur mère et de leur existence.

Monette et Angie sont un peu les sœurs dans les murs. C'est un conte. Deux petites filles maltraitées par leurs parents se réfugient à l'intérieur d'une cloison dont elles ont trouvé l'entrée cachée aux autres. Elles disposent du garde-manger grâce à des fissures. Ceux qui ont l'oreille fine peuvent entendre un rire étouffé, une coquille d’œuf qui craque, le froissement d'une jupe et une main qui tourne une page grande comme un mur.

 

Ces personnages ne vivent pas au même endroit : on les trouve de Bathurst à San Francisco, de la Géorgie aux plaines de la Saskatchewan en passant par Montréal.

Les tranches de vie qui nous sont données ne se situent pas à la même époque : Angie et Monette sont des enfants en 1997, Madeleine retrouve son fils à la même époque (Édouard aperçoit les fillettes sur la voie ferrée), Simon et Carmen entendent à la radio un discours de Barack Obama, Ariel fête ses trente-cinq ans en même temps que son élection – Marie était âgée (comme Ariel) de quatre ans le jour où le World Trade Center est tombé.

Pourtant, d'une manière ou d'une autre, ils se croisent, sur la ligne, sur le fil, sur la voie, dans un roman polyphonique au tissage complexe.

 

Un univers usé : vieux, las, maigre, élimé, déchiré, mâché, raté, fendillé, gris, mort, détérioré, malade, désespéré  à la télévision passent des images d'enfants chauves qui demandent à réaliser un dernier souhait –, jonché de débris rejetés, homards complètement déroutés, calamars échoués, insectes nécrophages, cadavres d'animaux, charognards, puanteur de la mort, guerres, bidonvilles, cancers environnementaux, orage, morts-vivants, misère, abandonné, dépouillé, fatigué, morne, terrible, courbé, épuisé, terne, douloureux, avachi, fracturé, triste, froid, stérile, engourdi, lézardé, malodorant, éteint, grinçant, vide, cassant, froissé, déchirant, insalubre, fétide, mangé par la rouille, rétréci, fêlé, ravagé, exténué, défoncé, rongé par les fissures, délavé, moisi...

Même le chat se nomme Miteux.

Une mélodie s'échappe, tout en mineur, la gamme qui ne trouve jamais le bonheur mais qui ne désespère pas.

 

 

Neil Young, Cinnamon Girl, Live At The Cellar Door, 1970

 

Et le mur ? C'est ce qui sépare et rapproche : l'horizon, la frontière, l'instable symétrie du ciel et de la mer, la rivière qui sépare les vivants des éternels, une gigantesque haie...

 

Le train vient scier l'espace en deux.

 

Chacun a le sentiment d'une chute initiale et en même temps la foi en l'amour.

 

L'image du double est au cœur du récit (on ne peut pas tout révéler).

 

Joanna, une voyageuse de passage, dit à Madeleine : « Les victimes et les bourreaux vivent souvent en une même personne. »

Et Madeleine à son fils, après la greffe : « Maintenant, nous avons tous les deux un autre être en nous. »

 

La question de la filiation, de l'identité se pose pour chacun.

 

Un jour, le gardien du phare offre à Madeleine une pierre où le bleu et le blanc se mélangent en une sorte de spirale minérale.

« Je l'ai ramassée il y a bien longtemps sur la grève. »

 

Le mur mitoyen est un roman noir où l'espoir sourit, parfois au détour d'un trait d'humour.

Madeleine : « C'est vrai que les homards sont beaucoup plus sympathiques que les moules. »

La cuisine n'est pas oubliée et les mets sont animés, comme des gens.

Des lasagnes aux aubergines truffées de basilic, des tajines si épicés qu'ils donnent le vertige, les pains qui soupirent en sortant du four, des feuilletés aux légumes qui craquent comme des feuilles mortes tirées des pages d'un vieux dictionnaire.

 

Des questions graves.

La parenté vient-elle d'une définition génétique (parfois troublée) ou de l'histoire vécue ?

Le jeu de l'amour et du hasard est-il compatible avec les règles du jeu social ?

L'invraisemblable se rencontre-t-il en vrai ?

En fin de volume, Catherine Leroux rapporte les événements réels qui ont inspiré les passages les plus incroyables du récit. De cette manière, et avec quel esprit ! elle donne une apparence historique aux éléments imaginaires.

 

Écoutons Catherine Leroux – La Presse+, Josée Lapointe, Édition du 22 septembre 2013.

Une composition méditée et contrôlée.

« J'avais écrit La marche en forêt sans attente et sans pression, en improvisant un peu, même si je savais où je m'en allais. Cette fois, le processus a été différent, je dirais que j'étais plus consciente que j'écrivais. »

 

La famille ?

« Je ne sais pas pourquoi j'y reviens toujours. En même temps, la question ne se pose pas, on est tous formatés par nos familles d'une façon fondamentale. Et même quand on arrive à se détacher d'un héritage dont on ne veut pas, c'est quand même cette lutte qui définit notre existence. »

 

Ses personnages ?

« J'aime les rencontrer à des moments importants et décisifs de leur vie. Je m'intéresse à ce qu'on appelle dans les cours de philo les situations limites... »

 

Elle prépare son prochain roman, « sur la même longueur d'onde ».

 

« Après La marche en forêt, j'avais commencé un roman avec un couple qui vivait de façon assez isolée. Mais j'ai arrêté parce que je m'ennuyais ! On dirait que je ne suis pas capable d'attaquer la réalité, ou la vérité que je cherche à cerner, d'un seul angle. Il faut que j'y aille par plusieurs côtés, que je prenne plusieurs voix pour le faire. »

 

Quels murs ?

« Il y a des murs, mais ce sont nos murs à tous. C'est ça, le mur mitoyen, il est entre nous, mais il nous appartient à tous les deux. C'est ce qu'on a en commun, et c'est ce qui nous sépare. C'est un beau paradoxe. »

 

Walking the line ?

 

 

Johnny Cash, I walk the line, 1956

 

* * *

 

Précédemment dans Libellus : Catherine Leroux, La marche en forêt – C'est...

 

Karine est « sous le charme ».

 

Jules est « flabergastée ».

 

« Une merveille » pour Yueyin.

 

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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 00:01

 

Philip K. Dick, Ubik 357

Philip K. Dick, Ubik, 1969 – Traduit de l'américain par Alain Dorémieux, Robert Laffont, 1970 – Illustration © J. Paternoster, Ubik

 

Philip K. Dick

Philip K. Dick

 

L'action se passe en 1992.

 

Deep Purple, Blackmore, Gillan, Glover, Lord, Anya, album The Battle Rages On, 1992

 

1.

Les amis, tout doit disparaître !

Nous soldons la totalité

de nos Ubiks électriques, silencieux,

à des prix défiant toute concurrence.

Oui, nous liquidons l'ensemble de nos articles.

Et n'oubliez pas que tous les Ubiks de notre stock

ont été utilisés conformément au mode d'emploi.

 

Les annonces se terminent par un avertissement de précaution.

 

A 3 h 30 du matin la nuit du 5 juin 1992, le principal télépathe du système solaire disparut de la carte dans les bureaux de Runciter Associates à New York.

 

Glen Runciter, le directeur mondialement connu d'un organisme anti-psi, en est bouleversé. S. Dole Melipone a manifesté une aura télépathique exceptionnelle de 68,2 unités blr. Edie Dorn, l'une des anti-téléps de la Société, a perdu sa trace dans un motel nommé Les Liens de l'Expérience Érotique Polymorphe. Or, les télépathes et précognitifs menacent l'équilibre de la société – secrets industriels et vie privée : ils doivent être nullifiés par des neutraliseurs tels que ceux de Runciter Associates.

Ella Runciter, la jeune femme défunte de Glen, est maintenue en semi-vie au Moratorium des Frères Bien-Aimés– de Zurich, en Suisse – dont Herbert Schönheit von Vogelsang est propriétaire.

Glen vient la consulter.

 

2.

Le meilleur moyen de commander une bière,

c'est de dire : Ubik.

 

Debout dans son cercueil transparent, enrobée dans un effluve de brume glacée, Ella Runciter reposait les yeux fermés, les mains levées en permanence vers son visage impassible.

En rêve, lui reviennent des images du Bardo Thödol, Livre des morts tibétain, qu'elle lisait au moment de sa mort.

S. Dole Melipone a disparu sans laisser de traces, lui dit Glen.

– S. Dole Melipone, qu'est-ce que c'est que ça ?

Une voix vient ainsi interrompre l'entretien, celle de Jory Miller, un gamin mort à quinze ans, voisin de cercueil cryonique d'Ella et qui, parfois, imprègne Ella d'une émission de pensée plus forte.

 

3.

Ubik instantané possède tout l'arôme

du café filtre fraîchement moulu.

 

Joe Chip, un employé aux mesures chez Runciter, se réveille dans son conapt. Il écoute les potins de l'homéojournal :

« Londres (A.P.). Qu'est-ce que Stanton Mick, le spéculateur et financier universellement connu, peut bien s'apprêter à faire ? Stanton Mick, qui avait proposé un jour de faire construire gratuitement une flotte spatiale permettant à Israël de coloniser les déserts de Mars e de les fertiliser, aurait demandé (et, paraît-il, obtenu) un prêt ahurissant d'un montant sans précédent, pour »

 

A huit heures moins vingt, G. G. Ashwood, un collègue, se présente en compagnie d'un sujet d'avenir, Pat Conley. Le café a pris dix cents, la porte en demande cinq pour s'ouvrir, tout se paie en ce monde. Joe n'a plus de pièces, on ne lui fait plus crédit, il est toujours fauché.

Elle resta un moment immobile à dévisager Joe, pas plus de dix-sept ans d'allure, mince et la peau cuivrée, de grands yeux noirs.

[…]

Joe s'adressa à la fille :

– Votre tenue est bizarre.

– Je m'occupe de l'entretien des réseaux vidphoniques souterrains au kibboutz de Topeka, dit Pat.

[…]

– Cette inscription sur votre bras, ce tatouage [« Caveat emptor »], dit Joe. C'est de l'hébreu ?

 

Les parents de Pat travaillent pour Hollis, l'employeur de psis. Ils ignorent la venue de Pat chez Joe. Elle ne comprend pas elle-même son pouvoir.

– Je ne sais pas ; ça semble tellement négatif. Je ne possède aucun don ; je ne sais ni soulever les objets, ni changer les pierres en pain, ni donner naissance sans fécondation, ni enrayer les maladies. Je ne sais pas non plus lire dans les esprits ou dans le futur... pas même des pouvoirs aussi ordinaires que ça. Je ne fais que nullifier les facultés des autres. Ça a l'air... (Elle eut un geste de la main.) Un peu ridicule.

Elle peut changer le passé, et, de ce fait, le présent.

Joe établit un rapport favorable se terminant par deux signes, XX, connus seulement de Runciter et de lui-même : « A surveiller. Cette personne représente un risque et peut être dangereuse pour la firme. »

 

4.

Découvrez la nouvelle sauce salade Ubik,

un délice pour le palais.

 

Runciter, revenu de Zurich, reçoit une nouvelle cliente, Miss Wirt – elle a « quelques ennuis avec les télépathes ». Elle se présente comme l'adjointe de Mr Shepard Howard. En fait – Runciter l'apprend de sa télépathe personnelle –, elle est l'associée de Stanton Mick dans un projet de recherche sur un système de propulsion interstellaire nouveau permettant la colonisation de masse, actuellement monopole des gouvernements. Le Centre est situé sur la Lune. Un gros contrat se prépare.

En même temps, Pat Conley est engagée par Runciter.

 

5.

Si vous dites à votre femme :

« Chérie, je ne suis pas bien, j'ai mal à l'estomac. »

Vite, qu'elle vous fasse prendre Ubik !

 

Tippy Jackson, une anti-télépathe, fait un rêve étrange. Elle est chargée de nullifierun employé mythique de Hollis, doté de pouvoirs psioniques énormes.

– Je ne suis plus moi-même quand vous êtes là, l'informa son nébuleux adversaire.

Sur son visage apparut une expression de haine qui le faisait ressembler à un écureuil psychotique.

Dans son rêve, Bill, qui avait plus ou moins l'air d'être le jumeau du télépathe, déclara :

– « Moi qui suis démuni de cette harmonieuse proportion, privé d'avantages par la trompeuse nature... »

[…]

C'est dans Richard III, expliqua-t-il à Tippy.

Elle croit n'avoir jamais lu Richard III.

 

Runciter la convoque en vue de « l'opération montée pour Mick ».

 

L'équipe choisie pour la Lune se réunit avec Runciter : Edie Dorn, Al Hammond (un très grand Noir), … Là, Pat « fait quelque chose », et le présent change : Joe Chip et elle sont mariés depuis un an (elle porte une alliance), Stanton Mick a choisi un autre organisme de protection...

Ma femme [pense Joe] est un être unique ; elle peut accomplir quelque chose que personne d'autre sur Terre n'est capable de faire. En ce cas, pourquoi ne travaille-t-elle pas pour Runciter Associates ? Quelque chose n'est pas normal.

Pat remet les choses comme elles étaient, sa démonstration est faite, mais elle garde l'alliance. L'équipe est de retour (ils ont le souvenir, fugitif, de l'expérience) : Jon Ild, Francesca Spanish, Tito Apostos, Don Denny (un anti-animateur, le seul), Sammy Mundo (Une fois, à lui seul, il avait nullifié S. Dole Melipone), Wendy Wright (Joe Chip la voudrait bien pour maîtresse et même pour femme), Fred Zafski (un anti-parakinésiste).

 

6.

Le rasage que nous vous offrons est sans précédent.

[…]

Avec la lame Ubik en acier chromé de fabrication suisse,

finis les jours de joues qui grattent.

 

– Bienvenue sur la Lune, dit allègrement Zoe Wirt dont les yeux joyeux étaient grossis par les verres triangulaires de ses lunettes à monture rouge.

Joe prend la mesure du champ psi émis dans les parages : « Il n'y a pas de champ. »

Stanton Mick les rejoint.

Runciter a un pressentiment : « Rentrons sur Terre. »

Stanton Mick se met à flotter, jusqu'au plafond...

– J'ai entendu parler de ça, cria Runciter à Joe. C'est une bombe humanoïde à autodestruction. Tous hors d'ici ! Ils viennent de la mettre en automatique ; c'est pour ça qu'elle s'est mise à monter en l'air.

La bombe explosa.

 

 

Jimi Hendrix, Star Spangled Banner, Live at Woodstock, 1969

 

Tous sont blessés, Runciter est mourant.

Ils parviennent à rejoindre le vaisseau où ils placent Runciter en capsule cryonique. Ils s'étonnent que les autres les laissent repartir : ils n'ont rien prévu d'autre que la bombe qui devait les tuer.

 

Vous suivez ?

L'histoire ne fait que commencer...

 

Revenir en arrière pour changer le présent ? « Il est trop tard maintenant, dit Pat. »

 

7.

Ravivez vos parquets ternis en employant Ubik,

le nouveau revêtement plastique miracle,

extrabrillant, facile à appliquer, antidérapant.

 

Depuis le vaisseau, Joe Chip cherche à appeler le Moratorium des Frères Bien-Aimés – de Zurich, en Suisse.

Joe tapa sur le clavier sui, puis zur, et enfin mor fre bnaim.

– C'est comme de l'hébreu, dit Pat derrière lui. Les condensations sémantiques.

A l'astroport de Zurich, la cafétéria automatique est rapace : Joe se demande quand on en finira avec la tyrannie des machines homéostatiques. Tout son argent, pièces et billets, a vieilli : il n'a plus cours. Ils ont tous vieilli après l'explosion.

Il prend une chambre à l'hôtel, il attend Wendy.

 

8.

Vos problèmes financiers vous préoccupent ?

Visitez la société d'épargne et de crédit Ubik.

 

Wendy n'est pas venue. Joe Chip décroche le vidphone et entend la voix de Runciter. Il ne comprend pas. Il n'y a rien dans l'homéojournal. Von Vogelsang vient le voir : Runciter a une activité cérébrale mesurable mais on ne peut communiquer avec lui pour le moment. Les neutraliseurs sont rentrés à New York, sauf Wendy Wright puisqu'elle a passé la nuit avec Joe.

 

A partir de ce point, le texte passe en écriture sympathique. Si vous souhaitez garder toute la fraîcheur d'une première lecture, vous ne lirez pas maintenant ce qui suit : on ne vous cache rien. Autrement, il vous suffit de survoler la page avec votre souris pour voir apparaître la suite – certains passages ne sont pas masqués.

 

Wendy... On la retrouve dans la penderie, desséchée – à la suite de l'explosion, une réaction nucléaire à l'échelle micronique.

Al Hammond est en réunion avec les neutraliseurs. Joe les rejoint bientôt. Ils ont observé une série d'incidents depuis l'attentat : cigarettes desséchées, annuaire périmé, monnaie démodée, denrées putréfiées – un phénomène de vieillissement, et une curieuse annonce :

DOUBLEZ VOS REVENUS SANS PEINE !

Mr Glen Runciter du Moratorium des Frères Bien-Aimés, de Zurich, en Suisse, a doublé son chiffre d'affaires une semaine après avoir reçu notre panoplie de chaussures gratuite...

Ils ont également des pièces et des billets récents à l'effigie de Glen Runciter.

Al et Joe partent pour Baltimore, une ville inconnue pour eux, afin de voir ce qu'il en est là-bas des produits « anormaux ».

Joe entend en mémoire le Dies irae du Requiem de Verdi.

 

9.

Mes cheveux sont secs et cassants,

Ils sont incoiffables.

En pareil cas que peut faire une femme ?

C'est très simple :

appliquez-leur la crème Ubik revitalisante.

 

Ils choisirent le Supermarché des Gens Heureux à la périphérie de Baltimore.

La situation est la même qu'à Zurich et à New York.

Le mode d'emploi fourni avec un magnétophone hors d'âge, vendu pour neuf, indique : fabriqué par Runciter à Zurich, service d'entretien à Des Moines.

Ils décident de partir pour Des Moines, mais les transports régressent de manière inquiétante. Aux toilettes, on peut lire des graffiti, de l'écriture de Runciter :

JE SUIS VIVANT ET VOUS ÊTES MORTS !

Al croit comprendre :

– Nous sommes en semi-vie. Sans doute toujours à bord du Pratfall II ; nous revenons probablement de la Lune à la Terre, après l'explosion qui nous a tués – qui nous a tués, et pas Runciter. Et il essaie de capter le flux de nos protophases.

Al se dessèche et meurt.

Le groupe a disparu de la salle de conférence.

Joe est seul.

 

10.

Vous êtes sujet aux odeurs de transpiration ?

Ubik déodorant, spray ou stick,

vous évitera tout inconvénient,

et grâce à lui dorénavant

vous n'aurez plus peur d'aller en société.

 

A la télévision, un reportage montre l'enterrement de Runciter à Des Moines, sa ville natale, en présence de tout le groupe, sauf Wendy, Al et Joe.

Runciter apparaît dans une publicité pour Ubik – qui annulerait les effets de la régression dans tous les domaines.

« Qu'est-ce que c'est que cet Ubik ? demanda Joe. »

Il se sentit tout d'un coup pareil à une phalène impuissante, voletant contre la vitre qui la sépare de la réalité tout en ne voyant que confusément celle-ci de l'extérieur.

 

Tout régresse dangereusement autour de Joe : le conapt, l'immeuble, l'aéroport.

Chez lui se trouvait un échantillon d'Ubique, revenu à sa version XIXe siècle (même pour l'orthographe) et inutile pour lui, avec un mot de Runciter : « Il y a un autre moyen. Essayez encore. Vous trouverez. »

 

11.

Absorbé conformément au mode d'emploi,

Ubik procure un sommeil ininterrompu

garanti sans torpeur matinale.

 

Décor 1939 : pour le conduire à Des Moines, Joe trouve un vieux coucou des années 1930, et son pilote accepte de l'emmener en échange du vieux flacon d'Ubique.

A l'arrivée, Bliss, de la Maison Mortuaire du Simple Berger, l'accueille et le conduit en voiture à la cérémonie. Ils évoquent la guerre qui vient de commencer et dont Joe connaît le déroulement.

Bliss :

– Ce sont les communistes le vrai danger, pas les Allemands. Prenez le sort des Juifs. Qui est-ce qui en fait tout un plat ? Les Juifs de ce pays, dont la plupart ne sont pas des citoyens américains mais des réfugiés qui vivent sur le dos de la communauté.

Le groupe est bien à la Maison Mortuaire. Après un moment, Edie Dorn, qui se sent fatiguée, s'en sépare. Elle meurt, desséchée.

 

12.

La savoureuse crème Ubik à tartiner,

uniquement à base de fruits frais

et de matières grasses végétales,

fera de votre petit-déjeuner un régal.

 

Les uns après les autres, se dit Joe.

 

Après une infraction bénigne au volant, Joe reçoit une contravention, où il peut lire : « Vous êtes beaucoup plus en danger que je ne le pensais. Ce qu'a dit Pat Conley est ». Au bas de la feuille : « Essayez le drugstore Archer. »

Sur l'étiquette d'une boîte de poudre Ubik, l'étiquette donne la suite du message : « entièrement faux. Elle n'a pas – je dis bien elle n'a pas – cherché à utiliser son pouvoir... »

Fred Zafsky est mort.

Joe avec Denny. Ils parlent de Pat. Elle survient.

C'est vous qui faites ça, n'est-ce pas, Pat ? C'est vous, votre pouvoir. Nous sommes ici à cause de vous.

– Et vous nous exterminez, dit Don Denny. Un par un.

[…]

– C'est pour ça que vous vous êtes fait engager par Runciter ? demanda Joe. […] C'est G. G. Ashwood qui vous a amenée. Il travaillait pour Hollis, c'est ça ? C'est bien ce qui nous est arrivé en réalité ? Ce n'était pas la bombe, c'était vous ?

Pat eut un sourire.

Le vestibule de l'hôtel explosa à la figure de Joe Chip.

 

 

Led Zeppelin, Whole Lotta Love, album Led Zeppelin II, 1969

 

Vous êtes sûr que vous suivez ?

Mettez-vous bien dans la courbure.

 

13.

Vos seins seront les plus beaux du monde

avec le nouveau soutien-gorge Ubik

en tissu spécial extra-aérien.

 

L'obscurité vrombissait autour de lui […].

– Qu'est-ce qu'il y a, Joe ? (La voix de Don Denny, chargée d'anxiété.) Qu'est-ce qui ne va pas ?

– Ça va. […] Je suis simplement fatigué.

[…]

Durement Don Denny dit à Pat :

– Qu'est-ce que vous lui avez fait ?

– Elle ne m'a rien fait, dit Joe en essayant de parler fermement.

[…]

– C'est exact, dit Pat. Je ne lui ai rien fait. Ni à personne d'autre.

 

Vous suivez bien ? Pat n'a rien fait. Il ne s'est rien passé.

 

Denny a trouvé une chambre pour Joe. Il part chercher un médecin et laisse Joe seul avec Pat. Elle l'accompagne vers sa chambre. Dans l'escalier, il est à bout de forces.

– Notre théorie, fit Joe, était la...(Il prit une inspiration encore plus profonde.) bonne, parvint-il à achever. (Il gravit une marche, puis, au prix d'un effort immense, encore une autre.) Vous et G. G. Avez tout combiné avec Hollis. Pour nous avoir.

– Exact, approuva Pat.

 

Un souci ? Un doute ? L'ombre d'un doute ?

 

Joe s'affaiblit. Il se dessèche.

– Je veux vous regarder, Joe, à cause de votre sordide petite combine à Zurich. Quand vous vous étiez arrangé pour que Wendy Wright vienne passer la nuit dans votre chambre.

Jo se hisse en haut de l'escalier, il atteint sa chambre en rampant, il parvient à entrer.

A l'intérieur, dans un fauteuil l'attend Glen Runciter. Il pulvérise le produit d'un atomiseur Ubik vers Joe.

 

14.

Mettez vos aliments hermétiquement à l'abri

grâce au sac plastique Ubik.

 

– Vous avez une cigarette ? demanda Joe.

Runciter est vivant, il est assis dans le salon de consultation au moratorium. Les autres membres de l'expédition sont également en semi-vie. Runciter paraît sûr de lui.

 

Et vous ?

 

– Vous n'en savez pas plus que moi, fit Joe.

[…]

– Qu'est-ce que c'est qu'Ubik ?

Il n'y eut pas de réponse de Runciter.

– Ça non plus vous ne le savez pas, dit Joe.

[…]

– Il y a deux forces à l’œuvre, comme l'avait deviné Al ; une qui nous aide et une autre qui nous détruit.

[…]

– Êtes-vous sûr, demanda-t-il à Runciter, absolument sûr, d'être le seul sans nul doute possible à avoir survécu à l'explosion ?

[…]

Ils sont tous en capsule cryonique au Moratorium des Frères Bien-Aimés ?

– A une seule exception près, répondit Runciter. Sammy Mundo … il est tombé dans un coma dont on dit qu'il ne sortira jamais … plus rien ne se produit dans le cerveau de Mundo, pas la moindre chose.

Retirant de son oreille le disque de plastique de l'écouteur, Glen Runciter prononça dans le micro :

– Je vous reparlerai plus tard.

[…]

– Vous avez sonné pour m'appeler, monsieur ? (Herbert Schönheit von Vogelsang pénétra en hâte dans le salon de consultation, obséquieux comme un courtisan médiéval. Dois-je remettre Mr Chip avec les autres ? Vous avez réussi, monsieur ?

– J'ai réussi.

– Vous avez pu le... ?

– Oui, je l'ai contacté normalement.

 

Vous êtes rassuré maintenant.

Le système est stable, non ?

 

15.

Est-ce que par hasard j'aurais mauvaise haleine, Tom ?

Si tu t'inquiètes, Ed, c'est bien simple :

essaie le nouveau dentifrice Ubik,

à la puissante mousse germicide à action instantanée.

 

Retour à la vieille chambre d'hôtel.

Denny revient avec le médecin qu'il est parti chercher. Joe lui raconte l'entrevue avec Runciter, le bienfait apporté par l'atomiseur Ubik et il lui demande d'utiliser le reste de la bombe sur lui.

Denny accepte. Denny n'est pas Denny. Dans les vapeurs d'Ubik apparaît Jory. Il a mangé tous les autres – il a mangé ce qu'il leur restait de vie pour se prolonger lui-même.

Toute l'aventure est un produit de l'imagination de Jory, gamin mal élevé, capricieux, farceur. Il maintient un pseudo-univers en 1939 parce qu'il ne peut pas empêcher les objets de reculer dans le temps.

Joe veut tuer Jory. Une bagarre s'ensuit. Jory a mordu Joe mais il doit lâcher prise.

 

Joe sort de l'hôtel.

 

16.

Dès le réveil, un plein bol de bons flocons Ubik,

la céréale pour adultes,

plus croustillante, plus délicieuse, plus nutritive.

 

Dans la rue, Joe voit une jeune fille. Il l'invite à dîner. Elle se nomme Ella Hyde Runciter.

Elle peut donner à Joe le moyen de s'approvisionner en Ubik, à vie. Elle se prépare à une nouvelle naissance et demande à Joe de la remplacer le moment venu, pour conseiller Glen et lutter contre Jory.

 

Qui a créé Ubik ? Des semi-vivants, notamment Ella, pour lutter contre Jory.

 

17.

Je suis Ubik.

Avant que l'univers soit, je suis.

 

Au moratorium, Runciter veut revoir sa femme.

Un employé la prépare.

– Voici pour vous, dit Runciter en lui tendant plusieurs pièces de cinquante centsqu'il avait sorties de ses poches. Je vous remercie d'avoir été aussi rapide.

[…]

Joe Chip sur une pièce de cinquante cents ?

C'était la première fois qu'il voyait de la monnaie Joe Chip.

[…]

Tout ne faisait que commencer.

 

- - -

 

Le narrateur est Joe Chip. Philippe K. Dick, son prophète, nous berce de mirages.

 

Le récit est une enquête : qui ? pourquoi ? se demande-t-on – nous avons indiqué une méthode précédemment.

 

Il y a des personnages – Runciter, von Vogelsang, Chip, etc., et des fonctions – menteur ou menteuse, séducteur ou séductrice, jaloux ou jalouse, etc., et, bien sûr, ange et démon, deux forces, une qui nous aide et une autre qui nous détruit.

 

Cherchons les personnages sans fonction.

 

Un univers libéral.

Les grands patrons gouvernent le monde : Walt Disney (en effigie sur la monnaie), Stanton Mick (préparant la colonisation de Mars par Israël), Ray Hollis (employeur de psis pour l'espionnage), Glen Runciter (fournisseur d'anti-psis pour l'équilibre de la société).

L'argent commande l'histoire (un contrat pour la Lune), comme le moindre moment de la vie quotidienne (tout est payant).

Le premier geste de Joe Chip promu maître du jeu est de battre monnaie.

 

Un univers discontinu, des univers parallèles.

Le récit avance au gré de temps forts que sont les renversements de situation (changement de trame ou d'époque).

6. La bombe explosa.

9. Je suis vivant et vous êtes morts.

12. Le vestibule de l’hôtel explosa à la figure de Joe Chip.

Le monde oscille entre Présent et Passé, Réel et Imaginaire, Vrai et Faux, dans un temps qui régresse (vieillissement, mort, renaissance) – les objets retournent à des formes qu'ils ont connues, ce qui ne modifie pas le présent à venir et ne génère pas de paradoxe temporel.

 

Un univers religieux.

Monde de la Bible : des psis pourraient donner naissance sans fécondation ; à un moment, et pour Joe Chip, Glen Runciter a donné sa vie pour sauver la nôtre.

Bardo Thödol : Ella Runciter annonce sa prochaine renaissance.

Références musicales : Missa Solemnis de Beethoven, Requiem de Verdi.

 

Je suis Ubik.

Avant que l'univers soit, je suis.

 

Ce qui suit est masqué...

 

Le monde est créé, imaginé, maintenu par des semi-vivants, parmi lesquels se poursuit une lutte entre les forces qui construisent et les forces qui détruisent.

La vie naît d'une tension entre Bien et Mal, Vide et Plein.

Ceux qui paraissent à l'extérieur sont des fantômes.

 

* * *

 

Suppléments

 

Deep Purple, Deep Purple, 1969 357

Deep Purple, 1969

 

 

Deep Purple, Concerto for Group and Orchestra, "First Movement" : Moderato-Allegro, Royal Philharmonic Orchestra, Royal Albert Hall, 1969

 

 

<span style="background-color: #e1e1e1;" _mce_style="background-color: #e1e1e1;"><span style="background-color: #e1e1e1;" _mce_style="background-color: #e1e1e1;"><span style="background-color: #e1e1e1;" _mce_style="background-color: #e1e1e1;"><span style="background-color: #e1e1e1;" _mce_style="background-color: #e1e1e1;"><span style="background-color: #e1e1e1;" _mce_style="background-color: #e1e1e1;"><span style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;" _mce_style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;">Deep Purple,</span> <em style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;" _mce_style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;"><span style="color: #000000;" _mce_style="color: #000000;"><span style="font-family: Arial, sans-serif;" _mce_style="font-family: Arial, sans-serif;"><em>Concerto for Group and Orchestra</em></span></span></em><em style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;" _mce_style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;"><span style="color: #000000;" _mce_style="color: #000000;"><span style="font-family: Arial, sans-serif;" _mce_style="font-family: Arial, sans-serif;"><span style="font-style: normal;" _mce_style="font-style: normal;">,</span></span></span></em> <span style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;" _mce_style="font-size: 12pt; font-family: arial, helvetica, sans-serif; text-align: justify;">Live At Royal Albert Hall, 1969 (intégral)</span></span></span></span></span></span>

Deep Purple,  Concerto for Group and Orchestra, version intégrale

- - -

 

Deep Purple, The Battle Rages On 357

 

Blackmore, Gillan, Glover, Lord, Anya, album The Battle Rages On, 1992

 

I'm so far away
From everything you know
Your name is carried on the wind
Your ice blue waters Anya
Where do they flow
Where have they been
Where have they been

A hidden passion
Touching a spark
Flame of revolution
Burning wild in your gypsy heart
Your gypsy heart

Anya - The spirit of freedom
Anya - Oh Anya

The light of freedom buried
Deep within your soul
Across the puszta plain to see
The rhapsody of angels
Refuse to dance alone
What do they mean
What do they mean

Your jewel flashing
Across the dark
Forbidding distance
I love your gypsy heart
Your gypsy heart

Anya

 

- - -

 

Led Zeppelin, Whole Lotta Love, album Led Zeppelin II, 1969

 

You need coolin', baby, I'm not foolin',
I'm gonna send you back to schoolin',
Way down inside honey, you need it,
I'm gonna give you my love,
I'm gonna give you my love.

[Chorus]
Wanna Whole Lotta Love

You've been learnin', baby, I've been yearnin',
All them good times, baby, baby, I've been yearnin',
Way, way down inside honey, you need it,
I'm gonna give you my love... I'm gonna give you my love.

[Chorus]

You've been coolin', baby, I've been droolin',
All the good times I've been misusin',
Way, way down inside, I'm gonna give you my love,
I'm gonna give you every inch of my love,
Gonna give you my love.

[Chorus]

Way down inside... woman... You need... love.

Shake for me, girl. I wanna be your backdoor man.
Keep it coolin', baby.

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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 00:01

 

Un souci de lecture ? Un clic !

 

F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique

F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique – The Great Gatsby, 1925 , traduit de l'anglais États-Unis par Michel Laporte, Hachette, 2013

 

F. Scott Fitzgerald, ca 1925

F. Scott Fitzgerald, ca 1925 Hulton Archive/Getty Images

 

F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, film

Baz Luhrmann, The Great Gatsbyint. Tobey Maguire, Leonardo DiCaprio, Carey Mulligan, Joel Edgerton, 2013

 

Porte le chapeau d'or si ça doit l'émouvoir ;

Si tu peux sauter haut, bondis pour elle, aussi,

Qu'elle crie : « Amour, amour chapeauté d'or qui saute haut,

Il faut que tu sois mien ! »

Thomas Parke d'Invilliers.

 

Long Island, New York, été 1922.

Nick Carraway, jeune diplômé, est venu s'installer à Long Island avec le projet de se consacrer au courtage en bourse. Sur West Egg, le quartier des nouveaux riches, il a trouvé une petite maison coincée entre deux énormes bâtisses qui se louaient douze ou quinze mille dollars la saison.

 

Long Island, The Guggenheim Estate, Sands Point, NY, c. 192

 

Celle de droite était une chose colossale à tous points de vue – c'était l'imitation fidèle d'un certain hôtel de ville de Normandie –, avec, sur un côté, une tour flambant neuve sous une mince barbe de lierre sauvage, une piscine en marbre et plus de seize hectares de pelouses et de parc. C'était la demeure de Gatsby.

[…]

De l'autre côté de la baie minuscule, les palais blancs du secteur à la mode d'East Egg scintillaient le long de l'eau, et l'histoire de cet été-là commence ce soir où je m'y rendis pour dîner avec les Tom Buchanan.

 

Gatsby incarnait la richesse, et pourtant, malgré sa répulsion, Nick le disait : « il y avait en lui quelque chose de magnifique ».

Daisy Buchanan était une petite cousine de Nick et Tom, une connaissance depuis l'université. Sa famille était colossalement fortunée.

 

Long Island, Groton Farm

 

Leur maison était encore plus recherché que je l'avais imaginé, une grande bâtisse chaleureuse, rouge et blanche, de style néo-colonial, qui dominait la baie.

 

Daisy est en compagnie de Jordan Baker, une « équilibriste » – elle se prépare pour le tournoi de Westchester.

Au cours du dîner, on entend :

La civilisation part en miettes ! intervint Tom avec violence. J'en suis arrivé à être terriblement pessimiste à propos de tout. As-tu lu L'Ascension des Empires de Couleur, de ce type, là, Goddard ?

Ma foi, non ! Répondis-je, assez surpris par son ton.

Eh bien ! c'est un bon livre et chacun devrait le lire. L'idée est que, si nous n'y prenbons pas garde, la race blanche sera... sera totalement submergée. C'est un fait scientifique, c'est prouvé.

 

Jordan apprend à Nick : « Tom voit une femme à New York. »

 

Daisy se confie à son cousin : « – Eh bien ! j'ai eu des moments très pénibles, Nick, et je suis devenue joliment cynique à propos de tout. »

 

Depuis le train, on voit les immondices cachés de la ville.

A mi-chemin entre West Egg et New York, la route rejoint brusquement la voie ferrée et la longe pendant un quart de mile, comme pour se tenir au plus loin d'un lieu particulièrement désolé. C'est une vallée de cendres […].

[...]

Les yeux du docteur T.J. Eckleburg sont bleus et gigantesques.

Ils veillent sur la route depuis l'immense panneau d'un oculiste disparu.

 

Un dimanche, Tom emmène Nick à New York par le train et l'invite, en cours de route, à faire la connaissance de sa petite amie, Myrtle, une femme un peu corpulente, sans le moindre éclat de beauté, mariée à un garagiste stupide, Georges B. Wilson. Tom demande à Myrtle de les suivre, sous le prétexte d'aller voir sa sœur.

A l'appartement alloué à ses escapades viennent se joindre Catherine, la sœur, le voisin du dessous, Chester McKee, et sa femme, Lucille. Tout est clinquant, médiocre, vulgaire comme Myrtle.

Mme Wilson avait changé de toilette ; elle était désormais attifée d'une robe de cocktail sophistiquée en mousselin crème qui produisait un frou-frou constant quand elle naviguait à travers la pièce.

[...]

Ma chérie, dit-elle à sa sœur en criant d'une voix maniérée, la plupart de ces gens te rouleront chaque fois. Tout ce qu'ils ont en tête, c'est l'argent. J'ai eu une bonne femme qui est montée ici la semaine dernière pour s'occuper de mes pieds, et quand j'ai vu sa facture, tu aurais cru qu'elle m'avait opérée de l'appendicite !

Comment s'appelait cette dame ? demanda Mme McKee.

Mme Eberhardt. Elle vient s'occuper des pieds des gens à domicile.

[…]

A un moment, aux environs de minuit, Buchanan et Mme Wilson se firent face et discutèrent avec passion pour savoir si Mme Wilson avait le moindre droit de mentionner le nom de Daisy.

Daisy ! Daisy ! Daisy ! se mit à crier Mme Wilson. Je le dirai auitant que je voudrai ! Daisy ! Dai...

D'un geste bref et bien calculé, Tom lui cassa le nez avec le plat de la main.

Alors il y eut des serviettes ensanglantées sur le sol de la salle de bains, des voix de femmes qui grondaient et, par-dessus toute cette confusion, un long cri discontinu de douleur.

 

 

George Gershwin, Rhapsodie in blue, Paul Whiteman and his Concert Orchestra, Ross Gorman, George Gershwin, 1924

 

Il y a eu de la musique chez mon voisin tout au long des soirs d'été. Dans ses jardins bleus, des garçons et des filles allaient et venaient comme des papillons de nuit parmi les chuchotis, le champagne et les étoiles.

 

Tous les week-ends, le palais s'illumine et s'anime de danses, de lumières, de cocktails somptueux. Lorsque Nick, seul invité dans les formes – les autres viennent, simplement –, rencontre Gatsby pour la première fois, il remarque son sourire étonnant, un sourire rassurant.

Les légendes courent : il tient sa fortune du kaiser... un jour il a tué un homme... c'est un bootlegger... Cueille-moi une rose, mon chou, et verse-moi une dernière goutte dans le verre en cristal que voici, disent les jeunes femmes.

 

Un jour, Gatsby prétend parler franchement à Nick pour dissiper les rumeurs :

Je suis le fils de gens riches du Middle West... tous morts, à présent. J'ai grandi en Amérique mais, parce que mes ancêtres y allaient depuis de très nombreuses années, j'ai fait mes études à Oxford. C'est une tradition familiale.

Gatsby dit avoir besoin de sa confiance pour lui demander un grand service.

A midi, pour le déjeuner, Nick rejoint Gatsby avec Jordan Baker dans une cave de la 42e rue. Il croise Meyer Wolfshiem, un homme d'affaires (quelles affaires ?) en lien avec Gatsby, puis Tom, toujours en chasse.

Jordan, chargée de mission, fait part à Nick de la demande de Gatsby : il s'agit d'inviter Daisy à prendre le thé. Gatsby viendra... en voisin. Elle lui raconte qu'en 1917 Daisy a connu Gatsby. Il est parti à la guerre. Elle ne l'a pas revu. Elle a épousé Tom Buchanan – un mariage princier pour la presse. Le jour de ses noces, elle a reçu une lettre de Gatsby : il parlait de son absence et annonçait son retour.

Elle a pleuré et pleuré.

Il est venu s'installer à East Egg, juste en face de chez les Buchanan, de l'autre côté de la baie, pour Daisy...

 

Quand je suis rentré chez moi ce soir-là, j'ai craint, un moment, que ma maison ne soit en feu. Deux heures du matin, et toute la pointe de la péninsule était embrasée d'une lueur qui tombait de façon irréelle sur les massifs d'arbustes et faisait s'étirer des étinvcelles sur les fils le long de la route. Au sortir d'un virage, j'ai vu que c'était la maison de Gatsby qui était éclairée de la cave au grenier.

 

Le surlendemain, Daisy et Gatsby se retrouvent – tous les deux embarrassés. Gatsby invite Nick et Daisy à visiter la maison.

 

Avec des murmures de ravissement, Daisy a admiré tel ou tel aspect de la silhouette féodale qui se détachait sur le ciel, admiré les jardins, l'odeur pétillante des jonquilles, celle, vaporeuse, des aubépines et des fleurs de pruniers et celle, pâle et dorée, du chèvrefeuille d'hiver.

 

 

Elizabeth Grant, Rick Nowels, Young and Beautiful, int. Lana Del Rey, 2013

 

Luxe, volupté, musique.

 

Nick s'éclipse, en les laissant là ensemble.

 

Plus tard, on apprend la vie rêvée conçue depuis son enfance par Jay Gatsby, James Gatz, fils de fermiers pauvres, sans éducation, livré à l'errance jusqu'à sa rencontre avec Dan Cody, un millionnaire qui court les mers sur son yacht, et les femmes. Il le sauve d'un naufrage probable et reste auprès de lui pendant cinq ans – serveur, secrétaire, pilote, jusqu'à sa mort. La dernière femme reçoit l'héritage. Jay Gatsby se retrouve dans la misère il a seulement appris à paraîtreen société.

L'été suivant, il est à la Une des journaux : d'où vient sa fortune ?

 

Gatsby voit Daisy régulièrement. Elle voudrait s'enfuir, il voudrait revivre le passé.

 

Ensuite... Un soir... Une virée dans le centre... Myrtle Wilson s'enfuit... Dans la nuit... Sous les yeux de l'oculiste... Daisy...

 

Tandis que j'étais assis là, à ruminer sur cet ancien monde inconnu, j'ai songé à l'émerveillement de Gatsby, quand il avait découvert la petite lueur verte au bout du ponton de Daisy.

[…]

Gatsby avait foi en la lueur verte, le futur orgastique qui, année après année, recule devant nous. Il nous a échappé ? Peu importe : demain nous courrons plus vite, nous étendrons plus loin nos bras... Et par un beau matin...

Ainsi louvoyons-nous, barques à contre-courant, ramenés sans cesse dans le passé.

 

* * *

 

Nick Carraway écrit ce qu'il a vécu. Il le dit lui-même : il est à la fois dedans, un personnage, et dehors, un observateur – qui écrit.

Des couples se forment : Daisy et Jay, Tom et Nick, Fitzgerald et Zelda.

Parmi les personnages, il est un figurant muet qui anime toute la machine : l'alcool – une fortune pour quelques uns, la misère pour d'autres.

 

Le film apparu en 2013 est un produit éblouissant – ce qui veut dire qu'on y perd la vue si l'on n'est pas déjà aveugle, comme des critiques en délire (et non des moindres) – pratiquement tous, sauf les Américains...

C'est chic, clinquant, canaille – tout ce que marque le roman.

Au générique, la section Digital effets / Visual effects est plus longue que tout le reste : cela se voit à l'écran.

Laissons reposer la sauce rap. Il y a Gershwin, qui n'est pas d'époque (de l'époque du film) et deux ou trois chansons intéressantes, que l'on n'entend pas, ou pas vraiment, au cours du film.

Ce qui est très bien, c'est le texte : il est de F. Scott Fitzgerald, un écrivain.

 

* * *

 

N'oubliez pas. N'oubliez pas vos mouchoirs, parce qu'il y a tout de même l'histoire, une histoire de F. Scott Fitzgerald, un écrivain. Prenez de vrais mouchoirs, à ce point-là ! vous éviterez la déforestation de la planète.

 

Pour les cœurs sensibles, une histoire vraie, comme celle de Fitzgerald.

 

 

Amy Winehouse, Mark Ronson, Back to Black, 2006

 

_ _ _

 

FS Fitzgerald & ses contemporains-Asphodèle 357

Connaissez-vous le Challenge Fitzgerald imaginé par Asphodèle...

 

FS Fitzgerald et les enfants du jazz 357

et découvert par le Lou grâce à Natiora ?

 

 

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25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 00:01

 

 

Bernard Herrmann, Psycho, 1960

 

William Faulkner, Une rose pour Emily

William Faulkner, Treize histoires (These Thirteen, 1931), traduction de R.N. Raimbault et Ch. P. Vorce avec la collaboration de M.E Coindreau (Gallimard, 1949), Club Français du Livre, 1964

 

William Faulkner 357

William Faulkner, 1931, photographie de J. R. Cofield

 

Les histoires sont distribuées en trois divisions, selon l'époque, le lieu ou le sujet.

Dans la première partie, l'écrivain témoigne – avec Victoire :

Alec, le mort-vivant du 11 novembre 1918, avait depuis longtemps découvert que personne n'a de courage, mais que n'importe qui peut choir aveuglément dans l’héroïsme, comme on dégringole dans un regard d'égout ouvert au milieu du trottoir.

Dans la seconde, où l'on trouve Une rose pour Emily, le récit se situe à Jefferson, dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, Mississipi, dont Faulkner a donné la carte dans Absalom ! Absalom !

 

Yoknapatawpha, 1936 h357

William Faulkner, Yoknapatawpha, in Absalom ! Absalom !, 1936

 [image cliquable, pour une plus haute résolution]

 

Yoknapatawpha, 1946 h357

William Faulkner, Yoknapatawpha, 1946

 [image cliquable, pour une plus haute résolution]

 

Dans la troisième partie, le fil – musical – est celui de l'amour.

 

Lisons Une rose pour Emily, 1930.

 

Jefferson, comté de Yoknapatawpha, dans le Sud mythique aujourd'hui disparu, enterre Miss Emily Grierson, d'une ancienne et aristocratique famille qui a connu le colonel Sartoris, avant de s'étioler, corps et biens, dans la modernité.

Emily était restée vieille fille. On avait pu croire, un temps, qu'elle épouserait Homer Barron, son amoureux, venu conduire les travaux de voirie commandés par la ville, mais un contremaître... un Yankee ! c'était impensable.

Les trottoirs une fois goudronnés, Homer n'a plus reparu. Emily a vieilli avec ses souvenirs, elle est devenue grise, comme sa vie, puis elle est morte.

 

Quand Miss Emily Grierson mourut, toute notre ville alla à l'enterrement : les hommes, par une sorte d'affection respectueuse pour un monument disparu, lesfemmes, poussées surtout par la curiosité de voir l'intérieur de sa maison que personne n'avait vu depuis dix ans, à l'exception d'un vieux domestique, à la fois jardinier et cuisinier.

 

La ville est le premier personnage : le narrateur.

 

Harvey House on Universal's Colonial Street 700

Harvey House, Colonial Street, Universal

 

C'était une grande maison de bois carrée, qui, dans le temps, avait été blanche. Elle était décorée de coupoles, de flèches, de balcons ouvragés, dans le style lourdement frivole des années soixante-dix, et s'élevait dans ce qui avait été autrefois notre rue la plus distinguée.

 

Thomas Jefferson's Monticello, West Front

Thomas Jefferson's Monticello, West Front, printemps

Thomas Jefferson's Monticello, roof

La demeure d'Emily, à Jefferson, rappelle Monticello, la demeure de Thomas Jefferson.

 

Elle semble, curieusement, proche de celle de Norman Bates, le reclus de Psychose (Psycho) – Robert Bloch, pour le roman, 1959 ; Alfred Hitchcock, scén. Joseph Stefano, pour le film, 1960.

 

Psycho, Bates Home 700

Psycho, Bates Home and Motel, night 700

Encore plus inquiétante la nuit.

 

Mais les garages et les égreneuses à coton, empiétant peu à peu, avaient fait disparaître jusqu'aux noms augustes de ce quartier; seule, la maison de Miss Emily était restée, élevant sa décrépitude entêtée et coquette au-dessus des chars à coton et des pompes à essence. Elle n'était plus la seule à outrager la vue. Et voilà que Miss Emily était allée rejoindre les représentants de ces augustes noms dans le cimetière assoupi sous les ifs, où ils gisaient parmi les tombes alignées et anonymes des soldats de l'Union et des Confédérés morts sur le champ de bataille de Jefferson.

 

C'est le tableau d'un monde en décomposition – un thème cher à l'écrivain.

Emily se tient dans le passé (le temps et l'argent), elle nie le temps qui passe et l'argent qui fond : un monument disparu, dans le temps, autrefois, sa décrépitude, parmi les tombes.

Elle vit figée dans le souvenir.

De son vivant, Miss Emily avait été une tradition, un devoir et un souci ; une sorte de charge héréditaire qui pesait sur la ville depuis ce jour où, en 1894, le colonel Sartoris, le maire  celui qui lança l'édit interdisant aux négresses de paraître dans les rues sans tablier , l'avait dispensée de payer les impôts, dispense qui datait de la mort de son père et s'étendait jusqu'à perpétuité.

Sartoris – avec sa lignée – parcourt l’œuvre de Faulkner depuis Sartoris, 1929. Le personnage tiendrait de son arrière-grand-père, William Clark Falkner, colonel lors de la Guerre de Sécession : un homme qui, dans le même temps, prend une initiative malveillante et montre sa bienveillance envers Emily – ce qui, dirait Faulkner, fait de lui, simplement, un être humain cohérent.

Quand la génération suivante, avec ses idées modernes, donna à son tour des maires et des conseillers municipaux, cet arrangement souleva quelques mécontentements.

[…]

Le conseil municipal siégea en séance extraordinaire. Une députation se rendit chez elle […]. Le vieux nègre la fit entrer dans un hall obscur d'où un escalier montait se perdre dans une ombre encore plus profonde. Il y régnait une odeur de poussière, de désaffection; une odeur de renfermé et d'humidité. […] le cuir [des fauteuils] était craquelé ; et, quand ils s'assirent, un léger nuage de poussière monta paresseusement.

[…] elle s'appuyait sur une canne d'ébène à pomme d'or ternie. […] Elle avait l'air enflée, comme un cadavre qui serait resté trop longtemps dans une eau stagnante, elle en avait même la teinte blafarde.

Le lexique tient son registre : vieux, obscur, odeur de poussière, désaffection, odeur de renfermé et d'humidité, cuir craquelé, canne d'ébène à pomme d'or ternie, cadavre.

 

Emily est encore exemptée d'impôts.

 

Ainsi, ils furent vaincus, bel et bien, comme l'avaient été leurs pères, trente ans auparavant, au sujet de l'odeur.

 

L'odeur.

Emily a perdu son père depuis deux ans. On ne voit plus son amoureux. « Pauvre Emily », dit-on.

Une nuit  un peu après minuit, quatre hommes traversèrent la pelouse de Miss Emily et, comme des cambrioleurs, rôdèrent autour de la maison, reniflant le soubassement de brique et les soupiraux de la cave, tandis que l'un d'eux, un sac sur l'épaule, faisait régulièrement le geste du semeur. Ils enfoncèrent la porte de la cave qu'ils saupoudrèrent de chaux, ainsi que toutes les dépendances. Comme ils retraversaient la pelouse, ils virent qu'une fenêtre, sombre jusqu'alors, se trouvait éclairée. Miss Emily s'y tenait assise, à contre-jour, droite, immobile comme une idole. Silencieusement ils traversèrent la pelouse et se glissèrent dans l'ombre des acacias qui bordaient la rue. Au bout d'une quinzaine, l'odeur disparut.

 

Miss Emily … immobile comme une idole, une image fixe, un tableau – une nature morte ?

 

Nous nous les étions souvent imaginés comme des personnages de tableau : dans le fond, Miss Emily, élancée, vêtue de blanc; au premier plan son père, lui tournant le dos, jambes écartées, un fouet à la main, tous les deux encadrés par le chambranle de la porte d'entrée grande ouverte.

 

Que fait son père, lui tournant le dos, jambes écartées, un fouet à la main ? Curieuse posture.

Et quel est ce caprice de l'orpheline ?

 

Le lendemain de la mort de son père, toutes les dames s'apprêtèrent à aller la voir pour lui offrir aide et condoléances, ainsi qu'il est d'usage. Miss Emily les reçut à la porte, habillée comme de coutume, et sans la moindre trace de chagrin sur le visage. Elle leur dit que son père n'était pas mort. Elle répéta cela pendant trois jours, tandis que les pasteurs venaient la voir, ainsi que les médecins, dans l'espoir qu'ils la décideraient à les laisser disposer du corps. Juste au moment où ils allaient recourir à la loi et à la force, elle céda, et ils enterrèrent son père au plus vite.

 

Elle ne veut pas se séparer de son passé, de son père, de son corps.

 

Un jour ... le jour où elle acheta la mort aux rats, l'arsenic… Le droguiste ne put lui faire dire, comme la loi l'exigeait, quel usage elle voulait en faire.

Quand, arrivée chez elle, elle ouvrit le paquet, il y avait écrit sur la boîte, sous le crâne et les os en croix : « Pour les rats ».

 

Plus tard nous dîmes « Pauvre Emily » derrière les jalousies, quand ils passaient, le dimanche après-midi, dans le cabriolet étincelant, Miss Emily, la tête haute, et Homer Barron, le chapeau sur l'oreille, le cigare aux dents, les rênes et le fouet dans un gant jaune.

 

La ville veille, derrière les jalousies. L'amoureux, Homer Barron, comme le père, porte un fouet dans un gant jaune. Emily ne l'épousera pas : il est riche, mais peuple. Et puis, Homer lui-même avait remarqué – il aimait la compagnie des hommes et on savait qu'il buvait avec les plus jeunes membres du Elk's Club – qu'il n'était pas un type à se marier.

 

Nous ne revîmes plus jamais Homer Barron.

 

De temps à autre, nous la voyions un moment à sa fenêtre, comme le soir où les hommes allèrent répandre de la chaux chez elle.

 

Quand nous revîmes Miss Emily, elle était devenue obèse et ses cheveux grisonnaient. Dans les années suivantes, elle devint de plus en plus grise jusqu'au moment où, ayant pris une couleur gris-fer poivre et sel, sa chevelure ne changea plus.

[...]

Tous les jours, tous les mois, tous les ans, nous regardions le nègre devenir de plus en plus gris, de plus en plus voûté, entrer et sortir avec son panier de marché.

[...]

Et puis elle mourut. Elle tomba malade dans la maison remplie d'ombres et de poussière avec, pour toute aide, son vieux nègre gâteux.

[…]

Elle mourut dans une des pièces du rez-de-chaussée, dans un lit en noyer massif garni d'un rideau, sa tête grise soulevée par un oreiller jauni et moisi par l'âge et le manque de soleil.

 

Nous savions déjà qu'au premier étage il y avait une chambre qui n'avait pas été ouverte depuis quarante ans et dont il nous faudrait enfoncer la porte. On attendit pour l'ouvrir que Miss Emily fût décemment ensevelie.

Sous la violence du choc, quand on défonça la porte, la chambre parut s'emplir d'une poussière pénétrante. On aurait dit qu'un poêle mortuaire, ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme pour des épousailles, sur les rideaux de damas d'un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leur dos d'argent terni, si terni que le monogramme en était obscurci.

 

Les mêmes mots, toujours : poussière, mortuaire, passé, terni, obscurci.

De la vie ne reste qu'un cheveu, un long cheveu, un cheveu couleur gris-fer.

 

La maison de Norman Bates ressemble à celle d'Emily Grierson, rappelez-vous. Les décors sont composées à partir des mêmes éléments modulables.

Et l'histoire ? Quatre hommes sont venus effacer l'odeur chez Emily. Comme ils retraversaient la pelouse, ils virent qu'une fenêtre, sombre jusqu'alors, se trouvait éclairée. Miss Emily s'y tenait assise, à contre-jour, droite, immobile comme une idole.

 

Faulkner n'entre jamais dans notre logique occidentale en quête d'une réponse à un pourquoi.

Devant l'énigme, le lecteur devrait être disponible, comme Faulkner, installé à la place du spectateur : il s'agit de décrire et non pas d'expliquer.

 

* * *

 

Voir la page de Miss Marguerite et celle de Thomas Sinaeve.

 

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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 00:01

 

Céline Minard, Faillir être flingué

 

Le chariot n’en finissait plus d’avancer. La grand-mère à l’arrière criait de toutes ses forces contre la terre et les cahots, contre l’air qui remplissait encore ses poumons.

Quand elle ne dormait pas profondément, insensible au monde, sourde, aveugle et enfin muette, elle criait furieusement dans le tunnel de toile qu’elle avait désigné comme son « premier cercueil » en s’y asseyant, au début du voyage.

 

Un petit roman parfaitement dispensable.

 

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15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 00:01

 

Amat Serra, Bogres d'Ases 1

Amat Serra, Bogres d'Ases ! – Cronica deis annadas 1927-1936 dins un village provençau, Institut d'Estudis Occitans, Colleccion « A Tots », 1974

Cuberta de Pèire François

 

Aimé Serre

 

Aimé Serre est né le 22 février 1922 à La Capelle-Masmolène dans le Gard.

Son père était ouvrier, dans une mine d'argile, et paysan, sa mère, chevrière et couturière.

Ancien élève de l’École Normale de Nîmes, il est devenu instituteur, puis, après des études à la Faculté de Lettres de Montpellier, professeur d'Histoire-Géographie et d'Occitan.

Il s'est consacré à la défense de l'occitan et de son enseignement, notamment à la calandreta (petite alouette – école bilingue franco-occitane) de Nîmes, qui porte aujourd'hui son nom et où il a développé la méthode Freinet.

Aimé Serre a participé aux mouvements de la revendication occitane, lors des manifestations dans le Larzac, au début des années 1970, et dans la création du Cercle Occitan de Nîmes, de la MARPOC (Maison pour l'Animation et la Recherche Populaire Occitane) et de l'Université d’Été occitane.

Sous le nom de plume d'Amat ou Aimat Serra (sèrra : montagne, colline, plateau, coteau), il s'est fait connaître, par ses articles, dans des journaux occitans (Jorn, Oc) et français (Éducateur, La Voix Domitienne) et, par ses chroniques, sur Radio-France Nîmes.

 

Bogres d'Ases !, Bougres d'ânes !, son premier ouvrage, est un recueil de souvenirs d'enfance et une relation de la vie quotidienne dans les campagnes de sa région au cours des années 1920-1930.

Il s'attache en particulier au portrait de son instituteur, un de ces « hussards noirs » évoqués par Charles Péguy – Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs (L’argent, 6e Cahier de la Quinzaine de la 14e série, 16 février 1913).

Mòts de Jòcs, paru en 1984, ouvrage anonyme (de Nîmes !), propose une trentaine de jeux de mots en occitan.

Les Rues de Nîmes, 1986, est un travail de recherche historique sur sa ville.

Aux côtés de son ami Robert Lafont, il a écrit Omenatge a Bigot, 1969.

Il a également participé à des ouvrages scientifiques, éducatifs (Poëtpoëta lo jardinièr, 1990), à la traduction en occitan de Ieu, Bancel, oficièr d'empèri de Jòrdi Gros, 1989.

Il est mort en 1993. Ses amis, Jorgì Peladan, Robert Lafont, Jordi Gros, ainsi que d'anciens élèves, lui ont rendu hommage.

 

A propos.

 

La creacion occitana : Lemosin e Perigòrd, Lengadòc, Miègjorn-Pirenèus e Val d'Aran : catalògue. Toulouse, 1990

Occitans ! n° 57, septembre-octobre 1993

L'Occitan, n°107, novembre-décembre 1993

Aquò d'Aquí, n°78, 1993

Lo Gai Saber, n°452, 1993

La Voix Domitienne, n°20, 1993

 

* * *

 

Per entamenar

 

Siái jamai estat bèn integrat dins lo viure francimand e pènse ara, coma que ne vire, qu’o serai pas. Pasmens, passèt un tèmps, quichave per m’ « auçar », coma cresiái, fins a la vida bèla, onorabla, la dau bèu monde que l’escòla me fasiá entrevèire. Ai fach, d’annadas e d’annadas, l’esforç que fan, crese bèn, leis Occitans per devenir Francés vertadièrs, un pauc mai monsurs e pas tant cacibralhas.

 

Avant-propos

 

Je n'ai jamais été bien intégré à la façon de vivre à la française et je pense maintenant, quoi qu'il arrive, que je ne le serai pas. Pourtant, il fut un temps, je m'efforçais de m'« élever », comme je croyais, vers la belle vie, honorable, celle du beau monde que l'école me faisait entrevoir. J'ai fait, pendant des années et des années, l'effort que font, je crois bien, les Occitans pour devenir de vrais Français, un peu plus « monsieur » et moins gueux.

 

La Capelle-Masmolène 357

La Capelle-Masmolène

 

Pasmens faudriá pas picar totjorn sus lo meteis bregand. L'escòla es pas soleta de m'aver agarrit. Davant que de i anar, a cinc ans, vesiái una umanitat estrecha, un vilatjon, La Barjèla, de quatre o cinc cènts estatjants. Lei pacans, una bòna mitat de la populacion, parlavan pas jamai francés e, levat quàuqueis uns, pauc o pron, lo comprenián. Era parièr per lei menaires que fasián l'autrat mitat. Era un univèrs pichon e totalament occitan. Des còps s'entendiá dire que lo « patoes » èra pas pèr leis enfants, alara s'ensajava bèn d'i parlar francés, mas, anatz charrar un barjadis qu'es pas lo de vòstrei gèntz, qu'avètz ausit pas qu'un pauc a l'escòla l'ivèrn, quora se podiá pas gardar lei cabras ni adjudar pèr lo terraire ! La lenga s'entrabachava e l'occitan èra lèu mai aqui.

Levat l'escòla e la glèisa – quora se i parlava pas latin – dins tres ostaus s'entendiá lei femnas parlar francès. Portavan pas la sopa a seis òmes, a la mana, aquélei d'aqui.

 

On pourrait s'étonner qu'en 1927, près de quatre siècles après l'ordonnance de Villers-Cotterêts, 45 ans après la seconde « loi Jules Ferry », le français soit resté ignoré dans les régions, si l'on ne retient pas que le village constitue un univers clos et que l'école n'est fréquentée qu'à la saison où les enfants ne sont pas requis pour garder les chèvres ou aider aux champs.

 

Nous ne traduirons pas le récit en francés, la langue de la honte. La lecture peut s'embrouiller, du fait que le parler des campagnes ne s'écrit pas naturellement. La question de la transcription se pose toujours, les variantes, d'une région à une autre, voire auprès de la même source, sont nombreuses : La Barjèla devient ensuite La Bargèla, Margarida Landrin, premier personnage de la galerie, se nomme également Gandrin, Aimé Serre lui-même est Amat ou Aimat Serre ou Serra ou Sèrra...

 

Les nantis parlent français, un signe extérieur de richesse parmi d'autres...

 

Una vèusa, la Margarida Landrin, vivia de sei rendas […]. Dòna Landrin avia dos pianos […], doas renguièras de platanas […], una cigònha empalhada […]. Margarida parlava francés […] a tot lo monde.

 

Dins l'ostau dei Modre i avia tanbèn un piano.

 

Una tresena femna, Raimonda Mortièr, parlava pas que lo francés ; avia ges de piano à l'ostau ela, que lo paire Mortièr sabiá, e mas n'aguesse coma un chin de nièiras, qu'un sòu es un sòu.

Raimonda desempuei sei quinze ans passava d'oras e d'oras dins la capèla de la Vèrge santa pèr aprene lo jogar de l'armonium. […] l'armonium, son piano.

 

Dans les familles de paysans, on ne parlait pas français, sauf, quelquefois, aux enfants, lorsqu'ils allaient à l'école.

 

Aimat se souvient de son maître, affermi dans son pouvoir par ses fonctions de secrétaire de la commune : son parladís totjorn francés me lo fasián botar dins la mena dei Gandrin, Modre e Mortièr, d'aitant que sa femna aviá, ela tanben, un piano.

 

A côté de La Barjèla, à cinq cents mètres, se trouvait un autre village, Lamoleda. Entre leis Arabis – vièlh escaisnom dei Lamolenencs et leis Escodats – escaisnom dei Barjelencs, les enfants des deux clans se flanquaient régulièrement la peignée.

 

Vint alors le temps d'aller à l'école, un événement ! On s'était habillé, non pas en dimanche ou comme pour jouer, mais en blouse. Le maître, Joan Baranhò, maniait prestement la règle, sur les doigts ou sur la tête. On avait peur.

L'école, un bâtiment de fière allure, dans le village, donnait l'image de l'aisance, la vision d'une société où l'on parlait et pensait autrement.

 

Autrement, à la chasse, la caça e lo braconatge – on n'a jamais fait la différence, l'Urban de l'Angièra e lo Fermin èran nòstres campions caçaires. La coutume demeure à La Capelle-Masmolène.

 

Nòstre mitan èra occitan.

[…] la lenga d'oc […]. Se disiá qu'èra pas una lenga. La pròva ? S'apreniá pas dins leis escòlas. Ansin rasonava – repapiava un rèi Ubu [...].

 

Enseignait-on Alfred Jarry et Monsieur Ubu dans les écoles ? On ne sait.

 

On l'aura compris : Bogres d'Ases ! est la complainte d'une souffrance, la souffrance d'un enfant privé de sa langue.

 

La lenga occitana, tan viva pasmens, èra mai que mai deconsiderada pèr l'escòla qu'aviá per tòca, desempuèi sa creacion, de la tuar amb l'ensenhament exclusiu dau francés.

 

Adonc la morala oficiala èra aqui per condemnar la lenga de nòstri gènts.

 

Lo mèstre èra una mena de bòn dieu ; l'idèa de contestar son vejaire nos veniá pas ; son dire aviá valor d'escrich ; parlava coma un libre : lei libres parlavan que lo francés.

 

I avia en morala, lo matin, de leiçons de cortesiá. […] Lo Barjelenc aviá pas esperat l'escòla ni lo capelan pèr aver sa pratica de la cortesiá. Cadun son saber viure.

 

S'il te plaît 357

S'il te plaît

 

La politesse se serait-elle perdue en chemin qu'il faille l'enseigner aujourd'hui ?

 

L'heure d'été – ajoutée un jour, un autre, retirée, au gré de notre histoire – fut un motif de querelles de clocher.

 

Le temps passait.

 

Les jeux de la rue l'emportaient, en saveur, sur ceux de l'école. La partie ruinée du donjon en etait souvent le terrain préféré.

 

Autres jeux : l'armée, le service, le devoir – lo dever, nos disiá lo libre de morala... la guerre, la de catorze […]. Pèr quatre cent cinquanta estajants, dètz-e-nòu tuats qu'avián son nom sus la pèira dau monument.

 

Les fêtes, leurs rites, ponctuaient les saisons : l'armistice, le 14 juillet, le 15 août, les vendanges...

L'onze de novèmbre èra lo jorn de la solemnitat granda.

 

On ne voyait guère lo progrès tecnic, on ne prenait pas lo tren et de vapor, on ne connaissait que celle de l'alambic.


 

Charles Gounod, Mireille, Anges du paradis, int. Georges Thill, 1933

 

Plus tard, un jour, à la bibliothèque, Aimat emprunte la Mirelha de Mistral.

Que se poguèsse legir la vida dau vilatge dins la lenga mienna, cresiái farfantelar. Lo « patoés » montava au gras de lenga vertadièira.

 

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11 novembre 2013 1 11 /11 /novembre /2013 00:01

 

Félix Fénéon, Nouvelles

Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, Éditions cent pages, Cosaques, 2009

 

Félix Fénéon 357

 

Félix Vallotton, Félix Fénéon à la Revue blanche, 1896

Félix Vallotton, Félix Fénéon à la Revue blanche, 1896

 

Félix Fénéon est né à Turin (Italie) le 22 juin 1861 et mort à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) le 29 février 1944.

 

Fonctionnaire discret et bien noté au ministère de la Guerre, où il a exercé de 1881 à 1894, on le connaît mieux en critique d’art et critique littéraire, anarchiste et dandy.

 

« Celui qui silence » – conjuguait Alfred Jarry en 1899 dans L'Almanach du Père Ubu, « est un homme qui préfère, en 1883, Rimbaud à tous les poètes de son temps ; défend dès 1884 Verlaine et Huysmans, Charles Cros et Moréas, Marcel Schwob et Jarry, Laforgue, et par-dessus tous Mallarmé. Découvre un peu plus tard Seurat, Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Appelle à La Revue blanche, qu’il dirige de 1895 à 1903 – oui, de 1895 à 1903 –, André Gide et Marcel Proust, Apollinaire et Claudel, Jules Renard et Péguy, Bonnard, Vuillard, Debussy, Roussel, Matisse. Comme à La Sirène, en 1919, Crommelynck, Joyce, Synge et Max Jacob. L’homme heureux ! Il est à la rencontre de deux siècles. Il sait retenir, de l’ancien, Nerval et Lautréamont, Charles Cros et Rimbaud. Il introduit au nouveau Gide, Proust, Claudel, Valéry, qui apparaissent. Nous n’avons peut-être eu en cent ans qu’un critique, et c’est Félix Fénéon. Cela fait une étrange gloire, hors des enquêtes et des anthologies, hors des académies et des journaux, hors de la vie, comme on dit, littéraire. Cela fait une gloire mystérieuse qu’il faudrait serrer de plus près, qu’il faudrait comprendre. »

Jean Paulhan, F.F. ou le Critique, 1945

 

Dès 1886, il s'est inscrit dans la mouvance anarchiste et les publications libertaires, comme L'Endehors, La Renaissance, La Revue anarchiste.

 

En 1894, le gouvernement voulait briser le mouvement anarchiste. La police a procédé à des descentes menant à des centaines d'arrestations et de comparutions devant le tribunal.

Le fameux procès des Trente s'ouvrit le 6 août 1894, devant la cour d'assises de la Seine, où comparaissaient trente inculpés – dont Félix Fénéon.

Le dialogue avec le président nous est resté :

 

Êtes vous un anarchiste, M. Fénéon ?

Je suis un Bourguignon né à Turin.

Vous étiez aussi l'ami intime d'un autre anarchiste étranger, Kampfmeyer?.

Oh, intime, ces mots sont trop forts. Du reste, Kampfmeyer ne parlant qu'allemand, et moi le français, nos conversations ne pouvaient pas être bien dangereuses. (Rires.)

À l'instruction, vous avez refusé de donner des renseignements sur Matha et sur Ortiz.

Je me souciais de ne rien dire qui pût les compromettre. J'agirais de même à votre égard, monsieur le Président, si le cas se présentait.

Il est établi que vous vous entouriez de Cohen et d'Ortiz.

Pour entourer quelqu'un, il faut au moins trois personnes. (Explosion de rires.)

On vous a vu causer avec des anarchistes derrière un réverbère.

Pouvez-vous me dire, monsieur le Président, où ça se trouve derrière un réverbère ? (Rires forts et prolongés. Le président fait un rappel à l'ordre.)

On a trouvé dans votre bureau, au ministère de la Guerre, onze détonateurs et un flacon de mercure. D'où venaient-ils ?

Mon père était mort depuis peu de temps. C'est dans un seau à charbon qu'au moment du déménagement j'ai trouvé ces tubes que je ne savais pas être des détonateurs.

Interrogée pendant l'instruction, votre mère a déclaré que votre père les avait trouvés dans la rue.

Cela se peut bien.

Cela ne se peut pas. On ne trouve pas de détonateurs dans la rue.

Le juge d'instruction m'a demandé comment il se faisait qu'au lieu de les emporter au ministère, je n'eusse pas jeté ces tubes par la fenêtre. Cela démontre bien qu'on pouvait les trouver sur la voie publique. (Rires.)

Votre père n'aurait pas gardé ces objets. Il était employé à la Banque de France et l'on ne voit pas ce qu'il pouvait en faire.

Je ne pense pas en effet qu'il dût s'en servir, pas plus que son fils, qui était employé au ministère de la Guerre.

Voici un flacon de mercure que l'on a trouvé également dans votre bureau. Le reconnaissez-vous ?

C'est un flacon semblable, en effet. Je n'y attache pas l'ombre d'une importance.

Vous savez que le mercure sert à confectionner un dangereux explosif, le fulminate de mercure.

Il sert également à confectionner des thermomètres, baromètres, et autres instruments. (Rires)

Joan Halperin, Félix Fénéon, Art et anarchie dans le Paris fin de siècle, 1991

 

Les Nouvelles en trois lignes forment une rubrique publiée dans le journal Le Matin à partir de 1905. Les dépêches reçues en dernière minute étaient traitées sous forme de « brèves », rédigées en cent à cent-trente cinq signes typographiques, dans les pages intérieures.

Félix Fénéon y a contribué de mai à novembre 1906, en glissant, entre deux dépêches rapportées de manière anodine, sa relation, caustique, de faits-divers – également authentiques.

Il attaque, au vitriol – fort prisé, semble-t-il, par les suicidaires et les femmes jalouses –, les fantômes chassés par Max Stirner dans L'Unique et sa propriété, en 1844 : miséreux et militaires, ridicules et tragiques.

 

La Patrie ! Qu'y a-t-il donc, en effet, de réel, d'humain, de scientifique, derrière ce mot sonore qui a, depuis des siècles, enflammé tant d'héroïsme mais qui a, en revanche, fait verser tant de sang et de larmes, accumulé tant de ruines, légitimé tant d'atrocités, tant de scélératesses, d'horreurs et d'infâmies ?

(signé) Hombre, La Revue indépendante, 1884

 

Cibles préférées du chroniqueur.

 

L'armée, en caserne ou en brigade, et ses alliés, les policiers.

Le clergé, ses crapauds furieux, ses grenouilles hystériques.

Les trains en folie, les automobiles meurtrières.

La République, une légende dorée dissimulant l'imposture du suffrage universel, la violence à l'encontre des vagabonds, des romanichels, de tous ceux qui ne s'attachent pas à un travail, une famille, une patrie.

Les fauteurs de misère.

 

Le recueil compte 1210 nouvelles.

 

* * *

Trois vraies-fausses nouvelles se sont glissées dans le florilège qui suit. L'information est authentique – la référence est donnée en écriture invisible après chacune de ces brèves, mais elles ne sont pas du cru de Félix Fénéon. Saurez-vous les repérer ?

 

* * *

 

Félix Fénéon, bal masqué 255

 

L'époque est au bal masqué.

 

L'infirmière Élise Bachmann,

dont c'était hier le jour

de sortie, s'est manifestée

folle dans la rue.

 

Certaine folle arrêtée dans

la rue s'était abusivement

donnée pour l'infirmière

Élise Bachmann. Celle-ci est

en parfaite santé.

 

 

Les gaietés de l'escadron...

 

Le conseil municipal

de Brest a émis le vœu que

soit supprimée la revue

du 14 juillet : elle harasse

les soldats.

 

L'affaire des détournements

à la direction de l'artillerie

de Toulon se réduirait à rien,

d'après l'enquête du directeur.

 

« Méfiez-vous de l'alcool

et de la volupté », dit,

à la 32e Division, le général

Privat dans son ordre

du jour d'adieux.

 

du commissariat...

 

En se le grattant avec

un revolver à détente trop

douce, M. Ed. B...

s'est enlevé le bout du nez

au commissariat Vivienne.

 

de la brigade.

 

Le gendarme ivre,

de Pau (Basses-Pyrénées),

s'est trompé de lit :

violation de domicile et

attouchement sexuel.

La Dépêche, 15 janvier 2011.

Des gendarmes masqués,

à Neuves-Maisons, près Nancy

(Meurthe-et-Moselle), forcent

la mauvaise porte. La Lorraine

porte plainte.

Le Midi Libre, 17 octobre 2013.

Le pasteur Démagnin,

de Saint-Laurent-du-Pape (Ardèche),

s'est indigné. Couché en joue par

un gendarme en état d’ivresse.

Brutalisé par les représentants de l’ordre.

Archives départementales de l'Ardèche, 5M13 : Le maire de Saint-Laurent-du-Pape au préfet, en date du 8 novembre 1850.

Ah ! Les belles colonies !

 

Un vieil arabe de Bugeaud

qui transportait des fagots,

à Bône, a été assommé

à la matraque par des inconnus

et dévalisé.

 

Le bourreau est arrivé

hier soir à Bougie pour y tuer

ce matin le Kabyle Igounicem

Mohammed.

 

« Que la volonté d'Allah

s'accomplisse ! » a dit le Kabyle

Igounicem, hier, à Bougie,

devant la guillotine.

 

Le typhus sévit à Sidi-

bel-Abbès, particulièrement

sur les moissonneurs

marocains, harassés par

leurs travaux.

 

 

Misère.

 

Le cadavre du sexagénaire

Dorlay se balançait à un arbre,

à Arcueil, avec cette pancarte :

« Trop vieux pour travailler ».

 

Une fillette qui avait subi

bien des outrages, a été

trouvée morte à Sallaoun

(Constantine). Manquaient

un bras, une jambe.

 

 

Le suicide se porte bien.

 

Madame Fournier, M. Voisin,

M. Septeuil, de Sucy,

Tripleval, Septeuil, se sont

pendus : neurasthénie,

cancer, chômage.

 

Le médecin chargé

d'autopsier Mlle Cuzin,

de Marseille, morte

mystérieusement, a conclu :

suicide par strangulation.

 

Il y a mévente sur l'article de

piété. Mme Guesdon, de Caen,

en tenait boutique. En butte

à l'huissier, elle se suicida.

 

Après une absence de huit

jours, le margis-chef Retz

rentrait hier au 18e d'artillerie

(Toulouse) et se tirait

une balle au cœur.

 

Pendant une faction, Gustave

Langlois, du 4e colonial,

s'est tiré une balle Lebel

sous le menton. Sa tête vola

en éclats.

 

On inquiétait le sexagénaire

Roy, d'Échillais (Charente-

Inférieure), pour ses façons

envers sa servante, 11 ans.

Il s'est donc pendu.

 

Fuyant Poissy et des familles

sévères à leurs amours,

Maurice L... et Gabrielle R...,

20 et 18 ans, gagnèrent Mers

et s'y tuèrent.

 

Un agent de police, Maurice Marullas, s'est brûlé la cervelle. Sauvons de l'oubli le nom de cet honnête homme.

Félix Fénéon, La Revue anarchiste, 15 novembre 1893

 

 

Trains.

 

Évadée d'un train, une rame

de 32 voitures fuyait de Cuers

vers Toulon. Cinq, qui

déraillèrent, ne sont plus

que miettes.

 

Anne Meret, de Brest, voulut

sauver sa fille, 5 ans, sur qui

arrivait un train. Tamponnées,

la mère est morte, l'enfant

meurt.

 

Des trains ont tué Cosson,

à l’Étang-la-Ville, Gaudon,

près de Coulommiers,

et l'employé des hypothèques,

Molle, à Compiègne.

 

 

Nomades, go home !

 

3 phoques, 82 singes,

20 perroquets, 15 chats,

32 chiens, 63 montreurs,

et leurs 10 voitures

sont refoulés de Versailles

sur Saint-Cyr.

 

Quarante romanichels avec

leurs dromadaires et ours ont

dû, poussés par les gendarmes,

quitter Fontenay-aux-Roses

et même la Seine.

 

 

Drôles de drames.

 

M. Abel Bonnard,

de Villeneuve-Saint-Georges,

qui jouait au billard,

s'est crevé l'œil gauche

en tombant sur sa queue.

 

Par étourderie, M. Vossel,

employé à la sous-préfecture

de Wassy, a tué d'un coup

de fusil M. Champenois,

fermier.

 

Joseph Versers, de Belping

(Pyrénées-Orientales),

et Alph. Jérôme, de Pouxeux

(Vosges), se sont noyés

sans le faire exprès.

 

R. Pleynet, d'Annonay, 14 ans,

a mordu son père et un de

ses camarades. Il y a deux mois,

un chien enragé lui léchait

la main.

 

L'abbé Andrieux, de Roannes,

près Aurillac, qu'un mari

impitoyable perçait mercredi

de deux coups de fusil,

est mort hier soir.

 

La foudre a frappé,

à Dunkerque, des poseurs

de paratonnerres. L'un d'eux

tomba de 45 mètres dans

la suie sans se tuer.

 

 

Plus de frontières... plus de saisons...

 

Venue des Deux-Sèvres,

la fièvre aphteuse fait florès

dans l'arr. De Cholet ; mais

l'administration s'applique

à la contrarier.

 

Des grenouilles, prises aux

étangs belges par les tempêtes,

sont tombées en pluie

à Dunkerque sur le quartier

des rues chaudes.

 

 

Ridicule (ne tue pas).

 

Le tronc de saint Antoine

de Padoue a été fracturé

dans Saint-Germain-

l'Auxerrois. Le saint cherche

son cambrioleur.

 

Bousculé par la piété

convulsive d'un pèlerin

de Lourdes, Mgr Turinaz

s'est blessé face et cuisse

avec son ostensoir.

 

M. Mamelle symbolisera

le ministère de l'Agriculture,

le 30 septembre, auprès

des lauréats de l'exposition

d'Angers.

 

Pris dans la brume devant

Cherbourg, le K.-Wilhelm-II

révéla sa présence par

le système nouveau

de la cloche sous-marine.

 

L'adultère M. Boinet,

commissaire de police

de Vierzon, payera 1000 F

pour avoir diffamé le mari

de la femme en jeu.

 

Sans qu'aucune portât

six balles se sont échangées,

montagne du Roule,

entre le maire de Cherbourg

et un journaliste.

 

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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 00:01

 

Thomas Gunzig, Manuel de survie à l'usage des incapables

Thomas Gunzig, Manuel de survie à l'usage des incapables, Au diable vauvert, 2013

 

Thomas Gunzig

 

Thomas Gunzig (fils du physicien et cosmologue Edgard Gunzig, professeur de relativité générale à l'Université Libre de Bruxelles – après des recherches sur le vide quantique, l'inflation cosmique, la théorie du bootstrap), libraire (librairie Tropismes, Bruxelles), professeur de littérature (dans les écoles supérieures artistiques de La Cambre et de Saint Luc), écrivain (Prix Victor Rossel 2001 pour son premier roman Mort d'un parfait bilingue, Prix des Éditeurs 2003 pour son recueil de nouvelles Le plus petit zoo du monde), chroniqueur à la RTBF, est né le 7 septembre 1970, à Bruxelles.

 

« Pendant que tu te lamentes, les autres s'entraînent. »

Arnold Scwarzenegger, Pumping Iron

(un livre-reportage de Charles Gaines et George Butler, 1974, porté à l'écran en 1977 – tournage 1975 – Charles Gaines, scénario, George Butler, Robert Fiore, réalisation, avec Arnold Scharzenegger)

 

Première partie

 

Wolf regardait l'eau sombre chargée de morceaux de glace.

Il ne pensait à rien d'autre qu'au vent froid qui lui attaquait le visage. Il n'avait pas vraiment mal et ce n'était pas bon signe : ça voulait dire que les parties supérieures de son épiderme étaient gelées, ça voulait dire que c'était comme des brûlures et que la douleur ne viendrait que plus tard, ce soir, quand il serait en train de s'endormir, et que tout ce qu'il pourrait faire, ça serait mendier des aspirines au Norvégien qui dormait sur la couchette d'à côté.

 

 

Sur ce bateau, il y avait du bruit en permanence : le bruit rauque des moteurs, les bruits métalliques des câbles contre la coque, le bruit cristallin des morceaux de glace venant frapper la proue et le bruit mouillé de l'écume qui retombait de part et d'autre du bateau.

[...]

Sur ce bateau, Wolf était le moins expérimenté de tous. Les autres employés avaient déjà fait ça plusieurs fois : embarquer en Irlande sur un gros baleinier industriel et puis remonter vers le nord-est, en direction de l'Islande, passer l'île Jan Mayen pour remonter vers le Spitzberg. À partir de là, en pleine mer polaire, le seul endroit où en vertu des accords passés entre la Commission baleinière internationale, l'Organisation mondiale du commerce et les juristes de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, on pouvait attendre de tomber sur une baleine et on pouvait la harponner.

[...]

Mais le capitaine, lui, ça faisait vingt ans qu'il était en mer.

Vingt ans et pas une seule baleine.

[…]

Une baleine ! A tribord !

Le canon à harpon claque, le rorqual est touché, le capitaine le capture.

Putain de merde ! Dit-il en regardant la baleine.

Tout le monde regarda.

Elle porte un numéro de série, un code-barres, une marque (Nike) : on ne la vendrait pas. Elle s'était égarée dans des eaux de pêche.

Wolf revoit son regard.

 

Deuxième partie

 

Au début, il n'y avait rien.

Ni espace, ni lumière, ni temps qui passe.

Pas d'hier, pas de demain, pas d'aujourd'hui.

Pire qu'un jour de grève.

Pire qu'une rupture de stock.

Rien d'autre que le rien, mais bon, le rien,

c'était déjà pas mal.

Le rien, ça laisse quand même des perspectives.

 

[…] il n'y avait rien […] il y eut quelque chose […]

Mais le quelque chose qu'il y eut à ce moment, entre la fin du rien et le début du reste, c'était quelque chose qui ne ressemblait pas à grand-chose. Un frémissement de particules sans nom. Un frétillement quantique, un hoquet d'atome.

En fait, ce quelque chose-là ne ressemblait à rien.

Il y eut comme un flottement jusqu'à l'apparition du business plan... Fondations, clim, locataires, Gencode et codes-barres: tout était prêt pour ouvrir le monde !

 

Thomas Gunzig, Manuel, Un monde

 

Les années cinquante du vingtième siècle ont été décisives dans la construction du troisième millénaire : James Dean et Marilyn Monroe pour la liberté sexuelle et l'élégance de mourir jeune, Ivy Mike, la première bombe à hydrogène, sur l'atoll d'Eniwetok, James Watson et la découverte de la structure de l'ADN, Charles Phillips et le Cobol, Bernardo Trujillo, le créateur de la grande distribution.

 

Jean-Jean, devenu, après une enfance malheureuse, agent de sécurité au centre commercial de la chaîne Eichmann Frères, installe des caméras vidéo au-dessus des primeurs dont s'occupe Jacques Chirac Oussoumo, assistant chef de rayon, un géant noir à la voix douce, et de la caisse de Martine Laverdure, que le DRH veut licencier : elle est un peu lente, mais ce n'est pas suffisant. Il y a une liaison entre l'assistant des primeurs et Laverdure. Si un enregistrement montre que cette relation s'épanouit sur le lieu de travail, ce qui est interdit, on pourra la renvoyer. Jacques Chirac passera dans les dommages collatéraux : le marché est une guerre.

 

Thomas Gunzig, Manuel, Wolf

 

Pendant ce temps, quatre jeunes loups, Noir, Gris, Brun et Blanc, des enfants au code génétique open source, se préparent. Blanc et Gris n'ont pas la même conception de la guerre, Blanc étant proche de Sun Tzu, et Gris suivant Clausewitz. Le fourgon blindé Securitas quitte le centre commercial. Le braquage est violent, sanglant, sauvage. La meute rejoint sa tanière, l'appartement 117 : ils sont tranquilles, on les craint, ils sont dangereux.

 

Martine a souri à Jacques Chirac, il lui a donné un baiser dans le cou, ils sont cuits. L'interpellation au bureau du DRH se passe mal : Jacques Chirac se fâche, Jean-Jean le vise de son taser, Martine s'interpose. Elle s'écroule, sa tête heurtant brutalement le coin d'une table en verre modèle Granas de chez IKEA.

Jacques Chirac vient annoncer aux loups la mort de leur mère :

Il y a un coupable et je le connais.

Une expédition s'impose : retrouver le coupable et sa famille, les tuer et les manger.

 

Côté Eichmann... Les frères Eichmann sont des légendes vivantes.

En un demi-siècle, ils étaient parvenus à transformer une petite épicerie familiale […] en un empire d'envergure mondiale. […] En un demi-siècle, les frères Eichmann partis de rien s'étaient discrètement élevés au rang de deuxième ou troisième fortune mondiale.

 

Les centres commerciaux prospéraient sur la misère. Pour vendre aux pauvres, ils avaient embauché d'autres pauvres qu'ils faisaient bosser à des cadences infernales.

Épuisement au travail et crainte du chômage bien entretenu assuraient la paix sociale. Une seule loi : l'hyper-productivité.

 

Côté Eichmann, on enquête sur l'accident. Pour la forme. On a dépêché Blanche de Castille Dubois, une blonde un peu loutre dont Jean-Jean tombe amoureux, après une énième scène de ménage où Marianne, sa femme, qui tient du mamba vert – notamment le reflet de sa peau et le venin de sa morsure, lui inflige encore une raclée.

 

L'amour, la haine...

 

A film is like a battleground. Love. Hate. Action. Violence. Death. In one word... emotion.

Samuel Fuller, in Pierrot le Fou / Jean-Luc Godard, 1965

 

Jean-Jean reprend son travail, sous la protection de la sécurité...

 

 

La réalité semblait reprendre doucement ses droits : la perspective sur la longue rangée de caisses, les ping des scanners, l'éternel tapis musical qui tentait de couvrir d'un peu de sucre l'atmosphère morose de l'endroit, les annonces à l'enthousiasme factice pour des « affaires du jour » sur des produits dont les noms prononcés lui évoquaient ceux des talismans les plus communs à sa civilisation (Dash, Gillette, Finish, Pampers, Nivea), le brouhaha où se mêlaient le chuintement métallique des caddies, les sonneries de téléphone et les voix des centaines de clients déjà présents.

Et bientôt, les explosions, les hurlements, le crépitement du feu. Les loups sont entrés.

 

Le monde éclate...

 

Plus tard... Eichmann et Eichmann... des choses cachées depuis la fondation du monde... Blanc... et Nietzsche et la jument... battue par son maître... et la folie... l'entropie...

 

Troisième partie

 

 

IKEA... Wolf... encore...

 

* * *

 

Le Manuel est-il un ouvrage d'anticipation ?

 

1932

 

Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes

 

1944-1951

 

Clifford D. Simak, Demain les chiens


1952

 

Vercors, Les Animaux dénaturés

 

2004

 

Gregory Stock,  Vers l'humain génétiquement modifié, La Recherchen° 377, 30 juin 2004 

 

2008

 

Jean-Yves Nau, Un embryon humain génétiquement modifié a été créé aux Etats-Unis, Le Monde, 14 Mai 2008

 

Un embryon humain génétiquement modifié a été créé aux États-Unis

 

Après ceux des végétaux et des animaux, les patrimoines héréditaires des organismes humains pourront-ils bientôt être génétiquement modifiés ? Rien, désormais, n'interdit de le penser. Une nouvelle étape en ce sens vient d'être franchie, a révélé le Sunday Times, dimanche 11 mai. Selon le journal britannique, des scientifiques américains sont récemment parvenus à créer un embryon humain génétiquement modifié. Cet embryon transgénique n'a toutefois pas été transplanté dans un utérus et a été détruit après cinq jours de développement in vitro. Des expériences similaires pourraient bientôt être menées au Royaume-Uni.

 

Le travail américain avait initialement été présenté en février, lors d'une rencontre scientifique, avant de faire l'objet d'une publication dans la revue spécialisée Fertility and Sterility, sans que cela suscite d'émotion particulière au sein de la communauté des biologistes de la reproduction. Dirigés par Nikica Zaninovic, les chercheurs, qui travaillent au sein de l'université Cornell de New York, ont eu recours aux techniques de la thérapie génique. Développées depuis plusieurs décennies, celles-ci visent à corriger certaines anomalies structurelles du génome humain. Il s'agit, schématiquement, de greffer, au sein de certaines cellules cibles d'une personne malade, des fragments d'information génétique afin de corriger les effets pathologiques d'une mutation à l'origine d'une affection.

 

L'équipe américaine a mis au point sa méthode chez la souris avant de l'appliquer à l'homme, en dehors de tout objectif thérapeutique direct. Cette expérience a été menée sur un embryon humain conçu initialement dans le cadre d'un programme de procréation médicalement assistée. Les chercheurs américains annoncent être parvenus à intégrer au sein du génome de cet embryon humain, au moyen d'un vecteur viral, un gène dirigeant la synthèse d'une protéine aux propriétés fluorescentes.

 

Le même objectif pourrait être atteint en modifiant artificiellement le génome des cellules sexuelles, masculine ou féminine, avant de procéder à une fécondation in vitro. Ce type d'expérimentation a d'ailleurs été réussi aux Etats-Unis, à plusieurs reprises, en 2007, chez le poulet.

 

DANGERS POTENTIELS

 

Les chercheurs américains soutiennent que seuls de tels protocoles expérimentaux sont de nature à faire progresser la biologie humaine fondamentale et la compréhension des affections d'origine génétique. Ils ont notamment d'ores et déjà réussi à obtenir des lignées de cellules souches à partir d'embryons de souris transgéniques.

 

A l'inverse, certains observateurs soulignent les dangers potentiels qu'il y aurait à autoriser ce type de travaux sur des embryons humains. Ils font valoir, en substance, que les techniques développées permettront bientôt non seulement de corriger des anomalies génétiques mais aussi de modifier, à des fins non thérapeutiques, les performances d'un organisme humain. De fait, rien n'interdit d'imaginer que ces nouveaux outils moléculaires permettent, à terme, d'améliorer certaines caractéristiques physiques ou cognitives des êtres humains.

 

En Grande-Bretagne, où la création d'embryons chimères « homme-animal » est depuis peu autorisée, la Human Fertilisation and Embryology Authority s'est saisie de cette nouvelle question tout en refusant, pour l'heure, d'autoriser la modification génétique des cellules sexuelles humaines. En France, l'Agence de biomédecine n'a encore pris aucune position sur ces délicates questions éthiques.

 

Jean-Yves Nau

 

2010

 

Yves Eudes - Californie, envoyé spécial -  La clinique des bébés sur mesure, Le Monde, Le Monde Magazine, 31 juillet 2010 

 

Il est plus tard que vous ne pensez.

 

Le Centre commercial, la Cité, la Circulation, le Circuit informatique, le Catégorique professionnel forment un monde clos, le système de la marchandise, ici-bas et dans l'au-delà, le monde !

 

Il est plus noir que vous ne pensez.

 

* * *

 

D'autres lectures

 

Yueyin

 

Julie Désir

 

Miss Marguerite

 

* * *

 

Anticipation 2013, facebook, Julie 357

Cette chronique s'inscrit dans le challenge Anticipation proposé par Julie Désir.

 

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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 00:01

 

François Cheng, Vide et plein

François Cheng, Vide et plein – Le langage pictural chinois, Seuil, 1979, nouvelle édition 1981, Points, 1991

 

L'objet que se donne la peinture chinoise est de créer un microcosme, « plus vrai que la Nature elle-même » (Tsung Ping) : ceci ne s'obtient qu'en restituant les souffles vitaux qui animent l'Univers ; aussi le peintre cherche-t-il à capter les lignes internes des choses et à fixer les relations qu'elles entretiennent entre elles : d'où l'importance du trait. Mais ces lignes de forces ne peuvent s'incarner que sur un fond qui est le Vide : « Dans la peinture comme dans l'Univers, sans le Vide, les souffles ne circuleraient pas, le Yin-Yang n'opérerait pas. » Il faut donc réaliser le Vide sur la toile, entre les éléments et dans le trait lui-même.

C'est autour de ce Vide que s'organisent toutes les autres notions de la peinture chinoise ; celles-ci forment un système signifiant auquel François Cheng est le premier à appliquer ici une analyse sémiologique. Mais le commentaire, loin d'écraser son objet, le fait au contraire resplendir à travers d'amples citations, des reproductions, et surtout l'étude du peintre Shih-t'ao.

Quatrième de couverture

 

Je voudrais dire ici toute ma gratitude à mon maître Jacques Lacan qui m'a fait redécouvrir Lao-tzu et Shih-t'ao.

 

En Chine, la peinture est considérée comme l'art le plus élevé : une pratique sacrée et l'exercice d'une philosophie qui est un art de la vie.

 

La pensée chinoise s'articule autour d'une notion centrale : le Vide. Dans l'optique chinoise, le Vide n'est pas un néant inconsistant, il constitue le creuset où s'opèrent les transformations, où le Plein serait à même d'atteindre la vraie * plénitude, en introduisant discontinuité et réversibilité dans un processus de devenir réciproque.

* le beau toujours en relation avec le vrai

En chinois, l'expression Montagne-Eau signifie, par extension, le paysage.

 

Shih-t'ao était un personnage complexe, changeant, paradoxal. A l'âge de trois ans, il voit son père assassiné par des membres de sa propre famille dans une lutte pour le pouvoir au moment de l'invasion des Mandchous et de l'instauration d'une nouvelle dynastie. Il doit renier ses liens avec l'ancienne dynastie Ming. Recueilli comme orphelin dans un monastère où il ne se plaît pas, il quitte la discipline à sa maturité. Il passe sa vie à se chercher une identité, un lieu de séjour, un pseudonyme.

 

 

Shitao, Autoportrait 357

Shitao, Autoportrait : la plantation d'un pin, 1674 – détail

 

Le prince Yuan de Song voulait faire exécuter certains travaux de peinture. Des peintres se présentèrent en foule; ayant effectué leurs salutations, ils s'affairèrent devant lui, léchant leurs pinceaux et préparant leur encre, si nombreux que la salle d'audience n'en pouvait contenir que la moitié.

Un peintre cependant arriva après tous les autres, tout à l'aise et sans se presser. Il salua le Prince, mais au lieu de demeurer en sa présence, disparut en coulisses. Le Prince envoya l'un de ses gens voir ce qu'il devenait. Le serviteur revint faire rapport : « Il s'est déshabillé et est assis, demi-nu, à ne rien faire. »

« Excellent ! s'écria le Prince. Celui-là fera l'affaire : c'est un vrai peintre ! »

Zhuang Zi

(quatrième siècle av. J.-C.)

in Shitao, Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère

 

Trois grands courants de pensée régissent l'art chinois : confucianisme, taoïsme, bouddhisme. Trois tendances leur répondent : réalisme, expressionnisme (auquel le trait rageur de Shitao s'apparente souvent), impressionnisme.

 

Shitao, Peintre-Pêcheur

Shitao, Peintre-Pêcheur

 

Dans le monde donné à voir par la peinture, entre la Montagne et l'Eau circule le Vide représenté par les nuées : la Montagne peut se fondre en Eau et l'Eau surgir en Montagne (comme une irruption-érection dans l'oeuvre de Shitao) en traversant le Vide.

 

Dans son Propos sur la peinture, Fan Chi décrit le Vide-Plein.

 

« Dans la peinture, on fait grand cas de la notion de Vide-Plein. C’est par le Vide que le Plein parvient à manifester sa vraie plénitude. Cependant, que de malentendus qu’il convient de dissiper ! On croit en général qu’il suffit de ménager beaucoup d’espace non-peint pour créer du vide. Quel intérêt présente ce vide s’il s’agit d’un espace inerte ? Il faut en quelque sorte que le Vide soit plus pleinement habité que le Plein. Car c’est lui qui, sous forme de fumées, de brumes, de nuages ou de souffles invisibles, porte toutes choses, les entraînant dans le processus de secrètes mutations. Loin de "diluer" l’espace, il confère au tableau cette unité où toutes choses respirent comme dans une structure organique.

Le Vide n’est donc point extérieur au Plein, encore moins s’oppose-t-il à celui-ci. L’art suprême consiste à introduire du Vide au sens même du Plein, qu’il s’agisse d’un simple trait ou de l’ensemble. Il est dit : "Tout trait doit être précédé et prolongé par l'idée [ou l’esprit]." Dans un tableau mû par le vrai Vide, à l’intérieur de chaque trait, entre les traits, et jusqu’en plein cœur de l’ensemble le plus dense, le souffle-esprit peut et doit librement circuler. »

Fan Chi (dynastie Ts'ing, 1644-1911) vécut pauvre comme peintre vers la fin du XVIIIe siècle. Grand connaisseur et expert en antiquités, il laissa un court mais excellent ouvrage intitulé Kuo-yun-lu hua-lun [« Propos sur la peinture du Pavillon des Nuages Effacés »].

Présentation et traduction de François Cheng in Vide et Plein et Souffle-Esprit.

 

[…] en Chine, la peinture de paysage n'est pas une peinture naturaliste où l'homme serait dilué ou absent ; ni une peinture animiste par laquelle l'homme cherche à « anthropomorphiser » les formes extérieures d'un paysage. Elle ne se contente pas non plus d'être un simple art paysagiste qui fixe quelques beaux sites que l'homme peut admirer à loisir. S'il n'est pas « figurativement » représenté, l'homme n'en est pas pour autant absent ; il y est éminemment présent sous les traits de la nature, laquelle, vécue ou rêvée par l'homme, n'est autre que la projection de sa propre nature profonde tout habitée d'une vision intérieure.

 

Ainsi, peindre la Montagne et l'Eau, c'est faire le portrait de l'homme.

 

Wang Hui , Champs irrigués en bordure de lac 700

Wang Hui (dynastie Ts'ing, 1632-1717), Champs irrigués en bordure de lac sous la brume et la pluie

 

Marcel Dupertuis, Clairière, décembre 2009 700 +

Marcel Dupertuis, Clairière, 2009

Galleria Palladio, Lugano

 

Clairière, 2008 700 +

Clairière, 2008


La perspective s'inscrit en deux couples : li-wai « Intérieur-Extérieur » et yuan-chin « Lointain-Proche ». Différente de la perspective linéaire qui implique un point de vue unique – la place assignée au spectateur – et une ligne de fuite, la perspective chinoiseautorise le déplacement, invite à refaire le parcours de l'artiste, en déroulant le rouleau, format classique.

 

Shitao, Dix mille points méchants-partie droite 700

Shitao, Dix mille points méchants, 25,6 x 225 cm – partie droite

[un clic sur l'image pour mieux voir]

 

« Le pinceau devance le voyageur sur le long chemin du retour

Tandis que le froid étreint les viviers, son encre coule d'autant plus fluide. »

Shitao, Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère

 

Citations des anciens in Vide et Plein

 

Le Vide est le fondement même de l'ontologie taoïste. Ce qui est avant Ciel-Terre, c’est le Non-avoir, le Rien, le Vide.

L’Avoir produit les Dix mille êtres, mais l’Avoir est produit par le Rien.

Lao-tzu, XL

 

A l’origine, il y a le Rien ; le rien n’a point de nom.

Du Rien est né l’Un ; l’Un n’a point de forme.

Chuang-tzu, Ciel-Terre

 

Le Vide n’est pas seulement l’état suprême vers lequel on doit tendre; conçu comme substance lui-même, il se saisit à l’intérieur de toutes choses, au cœur même de leur substance et de leur mutation.

Le Vide vise la plénitude. C’est lui en effet qui permet à toutes choses « pleines » d’atteindre leur vraie plénitude.

La grande plénitude est comme le vide; alors elle est intarissable.

Lao-tzu, XLV

 

Le Tao d'Origine engendre l'Un
L'Un engendre le Deux
Le Deux engendre le Trois
Le Trois produit les dix mille êtres
Les dix mille êtres s'adossent au Yin
Et embrassent le Yang
L'harmonie naît au souffle du Vide médian

Lao-tzu, XLII

 

François Cheng reprend :

« C'est dans ce contexte à la fois philosophique et esthétique qu'intervient l'élément central de la peinture chinoise : le Trait de pinceau. [...] le Trait tracé, aux yeux du peintre chinois, est réellement le trait d’union entre l’homme et le surnaturel. Car le Trait, par son unité interne et sa capacité de variation, est Un et Multiple. Il incarne le processus par lequel l’homme dessinant rejoint les gestes de la Création. (L’acte de tracer le Trait correspond à celui même qui tire l’Un du Chaos, qui sépare le Ciel et la Terre). Le Trait est à la fois le Souffle, le Yin-Yang, le Ciel-Terre, les Dix-mille êtres, tout en prenant en charge le rythme et les pulsions secrètes de l’homme. »

 

Shitao, L'Unique Trait de Pinceau

 

L'Unique Trait de Pinceau est l'origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes ; sa fonction est manifeste pour l'esprit, et cachée en l'homme, mais le vulgaire l'ignore.

C'est par soi-même que l'on doit établir la règle de l'Unique Trait de Pinceau.

Le fondement de la règle de l'Unique Trait de Pinceau réside dans l'absence de règles qui engendre la Règle ; et la Règle ainsi obtenue embrasse la multiplicité des règles.

[...]

La peinture exprime la grande règle des métamorphoses du monde, la beauté essentielle des monts et des fleuves dans leur forme et leur élan, l'activité perpétuelle du Créateur, l'influx du souffle Yin et Yang ; par le truchement du pinceau et de l'encre, elle saisit toutes les créatures de l'Univers, et chante en moi son allégresse.

[...]

L'encre, en imprégnant le pinceau, doit le doter d'aisance ; le pinceau, en utilisant l'encre, doit la douer d'esprit.

 

Les conseils se font rigoureusement techniques.

 

II faut travailler avec aisance, à main levée, et le trait de pinceau sera capable de métamorphoses abruptes. Que le pinceau soit incisif dans ses attaques et ses finales, et la forme sera sans maladresse ni confusion. La fermeté du poignet permet au pinceau de s'appesantir pour pénétrer en profondeur ; la légèreté du poignet fera voler et danser le pinceau avec un détachement allègre ; le poignet rigoureusement droit fait travailler le pinceau de la pointe ; il s'incline, et le pinceau travaille de biais ; le poignet accélère sa course, et le coup de pinceau gagne en force ; de la lenteur du poignet naissent les courbes savoureuses ; les variantes du poignet permettent des effets d'un naturel plein d'abandon ; ses métamorphoses engendrent l'imprévu et le bizarre ; ses excentricités font des miracles, et quand le poignet est animé par l'esprit, fleuves et montagnes livrent leur âme !

 

Au terme « Montagne-Eau » répond le « Pinceau-Encre » et le « Trait-Volume ».

 

L'encre peut faire s'épanouir les formes des Monts et des Fleuves ; le pinceau peut déterminer leurs lignes de force, et ceci sans se réduire à un seul type partiel et limité.

 

* * *

 

Le rêve de Zhuangzi

 

Un jour, Zhuangzi dormait dans un jardin. Il faisait un rêve dans lequel il se voyait en papillon qui volait ici et là au milieu des fleurs.

Les fleurs étaient innombrables et le soleil resplendissait. Il volait vers l’Ouest, vers l’Est. Il était réellement heureux.

Puis, fatigué, il s’assoupit sur une fleur de jasmin.

Le papillon fit alors un rêve dans lequel il devenait Zhuangzi regardant les fleurs.

Les fleurs étaient innombrables et le soleil resplendissait.

Il était vraiment joyeux.

Puis Zhuangzi se réveilla.

Il ne savait plus si, à ce moment là, il était vraiment Zhuangzi ou bien le Zhuangzi rêvé par le papillon.

Il ne savait plus si Zhuangzi rêvait d’être un papillon ou bien le papillon rêvait d’être Zhuangzi.

Zhuangzi (IVe siècle avant J.-C.)

 

* * *

 

Précédemment

 

Ryokan, au-delà du vrai et du faux

discuter et rire quoi de plus merveilleux ?

ensemble, joyeux et ivres,

au-delà du vrai et du faux

 

François Cheng, Le dit de Tianyi – entre terre et ciel, brumes et nuages du mont Lu

 

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – un « grand opéra wagnérien sans musique »

 

* * *

 

A lire

 

François Cheng, Souffle-Esprit – Textes théoriques chinois sur l'art pictural, Éditions du Seuil, 1989, « Points Essais », 2006

 

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006, nouvelle édition, 2008, Le Livre de Poche, 2010

 

François Cheng, Shitao – 1642-1707 – La saveur du monde, Phébus, 1998

 

Shitao, Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère, Traduction et commentaire de Pierre Ryckmans, Hermann, 1984

 

Yi Jing, Livre des mutations, VIIIe siècle av. J.-C. (?)

 

Charles Juliet, Shitao et Cézanne – une même expérience spirituelle, L’Échoppe, 2003

 

* * *

 

Liens sur la Toile

 

BNF, Exposition Chine

 

Lacan et le monde chinois

 

Lacan, Mencius +

in François Cheng, Lacan, l’écrit, l’image, Flammarion, coll. Champs, 2000

 

Dans cette publication, François Cheng nous donne à voir la copie faite par Lacan d’un extrait du Mencius (chap.II).

 

Jean-Michel Desmicht, sa galerie virtuelle, son musée imaginaire, ses archives sonores – un site glané au fil de nos recherches

 

* * *

 

Alain Jaubert, Shitao, Palettes, 1ère partie

 

 

Alain Jaubert, Shitao, Palettes, 2ème partie

 

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