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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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19 février 2015 4 19 /02 /février /2015 01:15
Dennis Lehane, Un pays à l'aube – Faudrait tous les brûler

Dennis Lehane, Un pays à l'aube (The Given Day, Dennis Lehane, 2008), traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Maillet, Payot & Rivages, 2009 – Rivages/ Noir, 2010 (855 pages)

Dennis Lehane, Un pays à l'aube – Faudrait tous les brûler

Dennis Lehane est un écrivain américain, d'origine irlandaise, né le 4 août 1965 dans le quartier de Dorchester à Boston, source d'inspiration de ses romans.

 

L’Amérique se remet difficilement de la Première Guerre mondiale. De retour d'Europe, les soldats entendent retrouver leurs emplois, souvent occupés par des Noirs en leur absence. Mais l'économie est ébranlée et la vie devient de plus en plus difficile pour les classes populaires. Sur ce terreau fleurissent les luttes syndicales et prospèrent les groupes anarchistes et bolcheviques, ainsi que les premiers mouvements de la défense de la cause noire.

En 1918, Luther Laurence, jeune ouvrier noir de l'Ohio, est amené par un étonnant concours de circonstances à disputer une partie de base-ball face à Babe Ruth, étoile montante de ce sport. Une expérience amère qu'il n'oubliera jamais.

Au même moment, l'agent Danny Coughlin, fils aîné d'un légendaire capitaine irlandais de la police de Boston, est chargé d'une mission spéciale par son parrain, le retors lieutenant McKenna : infiltrer les milieux syndicaux et anarchistes.

A priori, Luther et Danny n'ont rien en commun. Le destin va pourtant les réunir à Boston en 1919, l'année de tous les dangers.

"Une fresque flamboyante sur Boston." (Paris-Match)

"Magistral autant qu'inclassable." (Le Figaro Magazine)

4e de couverture

 

« Quand Jésus va revenir, qu'elle disait, Il arrivera de la montagne en train. »

Josh Ritter, Wings

 

when Jesus comes a'calling she said he's coming round the mountain on a train

Dennis Lehane, Un pays à l'aube – Faudrait tous les brûler

Josh Ritter, Wings

 

En raison des restrictions sur la liberté de circulation imposées à la ligue majeure de base-ball par le ministère de la Défense pendant la Première Guerre mondiale, les World Series de 1918 furent programmées en septembre et divisées en deux séries de matchs à domicile : les Chicago Cubs devaient organiser les trois premiers et Boston les quatre derniers. C’est ainsi que le 7 septembre, après la défaite des Cubs au terme de la troisième rencontre, les deux équipes montèrent ensemble à bord du Michigan Central pour un trajet de vingt-sept heures, et Babe Ruth, passablement éméché, se mit à faucher des chapeaux.

Dennis Lehane, Un pays à l'aube – Faudrait tous les brûler

La machine est en panne, on s'arrête, on fait une partie dans le pré en se rappelant les premiers matchs.

Le train repart. A peine rentré, Babe s'offre un verre au bar. Il pense à son père, mort deux semaines plus tôt dans une bagarre. Sa mère était morte pendant qu'il était à la maison de redressement où son père l'avait envoyé quand il avait huit ans. C'était triste, avait-il dit aux journalistes. Bien triste. Il attendait toujours d'éprouver quelque chose. Il attendait depuis deux semaines.

[…]

Et lui, il était là, seul au monde.

 

En septembre, Luther perdit sa place à l'usine de munitions.

C'est la fin de la guerre, les blancs vont revenir du front, ils auront besoin de travail. Seulement, les rescapés de la guerre sont mal en point. La grippe fait des ravages dans tout le pays.

Steve, l'ami de l'agent Danny Coughlin, est atteint. Il en sort estropié, il perd son emploi de policier, il désespère.

Je suis sûr qu'on peut trouver une solution..., commença [Danny].

Écoute, Coughlin, l'interrompit Steve en lui posant une main sur le bras, je t'aime bien mais faut que tu saches qu'y a pas toujours de « solution ». La plupart du temps, quand on dégringole, c'est sans filet. Sans rien pour nous rattraper. On tombe dans le vide, c'est tout.

Jusqu'où ?

Steve ne répondit pas tout de suite. Il regarda par la vitre en pinçant les lèvres.

Là où finissent ceux qui ont pas de filet.

 

Nathan Bishop remplit une nouvelle fois son verre puis inclina la bouteille vers celui de Danny, qu'il servit tout aussi généreusement.

C'est mal, dit-il.

Quoi ?

Ce que les hommes qui ont des moyens exigent de ceux qui n'en ont pas. Et après, ils espèrent que les pauvres se montreront reconnaissants pour les quelques miettes qu'on leur jette. Ils ont l'audace de jouer les offensés si les pauvres ne jouent pas le jeu. On devrait tous les condamner au bûcher.

Danny sentait l'alcool épaissir le sang dans ses veines.

Qui ?

Les riches. (Bishop se fendit d'un sourire paresseux.) Faudrait tous les brûler.

 

A midi le 15 janvier 1919, le réservoir de mélasse de la United States Industrial Alcohol Company explosa dans le North End. […] c'était très certainement l’œuvre de terroristes.

 

D'autres complots sont déjoués.

Nom d'un chien ! Pensa Babe. C'est la terre entière qui se rebelle.

Les Rouges vont-ils prendre le pouvoir ? Les anarchistes posent une bombe à la porte du procureur.

Ce fut un été de folie.

Des grèves partout, des émeutes raciales, l'émeute se transformant en guerre et flanquant la trouille au pays entier. Même la police...

Sur des panneaux on lit en lettres de sang : Vive la révolution ! A bas la tyrannie de l’État ! Mort au capitalisme ! Mort aux esclavagistes ! Renversons la monarchie capitaliste !

Brûle, Boston, brûle !

 

Quelle époque incroyable !

 

 

Trop long pour le propos.

 

Le récit est tissé de nombreuses anecdotes, liées en échos, on boit, on trafique, on survit en refaisant le monde.

Le propos est juste : le pays à l'aube (les States) ressemble étrangement au pays à son zénith (dans les '60-'70) et à son crépuscule (parce qu'aujourd'hui, ça décline). Mais 855 pages (dans l'édition de poche), c'est trop.

 

Un grand roman, Des pas perdus l'écrit.

 

Quelques illustrations trouvées en lisant.

Dennis Lehane, Un pays à l'aube – Faudrait tous les brûler

La Pierre de Blarney (Cloch na Blarnan en irlandais, Blarney Stone en anglais) est une pierre intégrée aux créneaux du château de Blarney, en Irlande, près de Cork. Selon la légende, embrasser la pierre donnerait le don de l'éloquence.

 

Harry Von Tilzer, George Whiting, Bert Kalmar, I'm a twelve o'clock fellow in a nine o'clock town – Byron G. Harlan, dir. : Josef Pasternack, enregistré à Camden, New Jersey, Victor, 12 juin 1917

 

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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 01:15
Sylvère Monod, Madame Homais – « Qu'est-ce que Dieu ? »

Sylvère Monod, Madame Homais, Pierre Belfond, 1987

 

Dernière phrase de Madame Bovary : Homais « vient de recevoir la croix d'honneur ».

Premier chapitre de Madame Homais : Homais prépare « L'apothéose d'un apothicaire », c'est-à-dire le compte rendu dithyrambique de la cérémonie qui aura lieu le lendemain...

4e de couverture

 

On apprend ainsi tout ce que Flaubert ne nous a pas dit sur Yonville, qui n'était alors que le village de Ry, sur la femme du pharmacien qui s'appelait encore Marie Hommet, sur Delphine Bivarot qui allait devenir Emma Bovary et sur le bon Charles qui ne fut pas le seul mari trompé de la commune.

 

Avec Madame Homais, Sylvère Monod nous livre ce qui fut, en fait, la source de Madame Bovary.

Voici comment Madame Homais a inspiré Flaubert !

4e de couverture

Sylvère Monod, Madame Homais – « Qu'est-ce que Dieu ? »

Sylvère Monod est né le 9 octobre 1921 à Cannes. Il a longtemps enseigné la littérature anglaise à l'Université de Caen, puis à la Sorbonne. Traducteur, critique et historien de la littérature, il donne, avec Madame Homais, son premier roman.

4e de couverture

 

Sylvère Monod est le fils de Samuel William Monod, dit Maximilien Vox, grande figure de la typographie au XXe siècle, le frère de l'universitaire Richard Monod, de l'auteur Flavien Monod, du graphiste Blaise Monod, de Martin Monod, et le neveu du savant, naturaliste et explorateur, Théodore Monod.

 

« Au lieu de faire une œuvre, il est peut-être plus sage d'en découvrir de nouvelles sous les anciennes. »

Gustave Flaubert, lettre du 30 janvier 1847 à Louise Colet

 

« On peut […], par exemple, récrire Madame Bovary en quittant le point de vue d'Emma. »

Gérard Genette, Palimpsestes

 

I

Enfin ! Mais pourquoi ?

« Regarde, mon amie, regarde ! N'est-ce pas bien tourné ? Et ce titre ? Crois-tu que je puisse aller jusque là ? »

Le titre de l'article destiné au Journal normand et qu'il tendait à sa femme avec un sourire épanoui (plus souvent exhibé au bénéfice de clients importants ou de personnalités en vue qu'offert à la compagne de ses jours) s'étalait en travers de la page manuscrite, calligraphié avec amour : L'Apothéose d'un apothicaire.

[…]

Tu peux me faire confiance, n'est-ce pas ? Il s'agit, bien entendu, du compte rendu de la cérémonie de remise de ma croix...

[…]

Tu as d'ailleurs eu l'amabilité d'y mettre la main. Je ne parle pas des taches de graisse sur un feuillet que je t'avais apporté dans la cuisine, saisi par mon enthousiasme d'auteur inspiré devant la beauté d'une de mes phrases, alors que tu lardais notre rôti.

[…]

Voilà qui met en appétit. Lisons donc ton ouvrage. Donne-moi ce fameux compte rendu.

 

M. et Mme Leblanc, le commis principal de la perception de Forges-le-Eaux et son épouse ont une fille : ils la prénomment Marie-Delphine-Juliette.

Bons chrétiens aimant le blanc virginal des fleurs blanches, des cierges, des robes blanches des enfants aux messes des premières communions, ils placent tout naturellement leur fille chez les Ursulines dès ses sept ans, pour son instruction : « Qu'est-ce que Dieu ? »

 

Deux ans plus tard, Mme Leblanc se retrouve écrasée sous un échafaudage aux poutres mal assujetties.

.

La toujours candide orpheline s'interroge, sa foi chancelle, elle rencontre Hugues et connaît son premier baiser. Hélas ! Hugues est un jeune homme de peu de foi, il entre au Grand Séminaire, quel gaspillage !

 

M. Leblanc donne un dîner. Hommet est invité. Il a tout pour plaire à Marie : il est incroyant, et pour Marie, c'est l'essentiel. Pour lui, la dot est satisfaisante.

Au début de mars 1827, Jules Leblanc mourut paisiblement dans son sommeil […]. Le mariage eut lieu quelques semaies plus tard, le 14 mai 1827 ; il n'y aut qu'une brève cérémonie civile et laïque...

 

Mme Auguste Hommet, née Marie Leblanc, est déçue. Il ne lui reste qu'à attendre la mort de son époux âgé de vingt et un ans de plus qu'elle, dans la confiance consolante des statistiques.

Un soir où il se sentait las et un peu abattu après l'exercice rituel, l'apothicaire lui avait décoché une formule latine : « Que veux-tu, ma bonne, Hommet animal post coitum triste ! »

 

Et Delphine Bivarot ? demandez-vous.

Elle est infidèle, elle prend une poudre blanche, elle meurt.

 

M. Auguste Hommet expira au milieu de la nuit du 7 au 8 mai 1857.

Ses derniers mots furent à « Fol... bert... »

 

C'est délicieux !

 

Pour Yueyin, c’est le bonheur tout simplement. Magistral !

 

Et Madame Bovary ? Elle vient d'entrouvrir son volet.

 

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11 février 2015 3 11 /02 /février /2015 01:05
Gustave Flaubert, Madame Bovary – portes, fenêtres, volets

Gustave Flaubert, Madame Bovary, Michel Lévy Frères, 1857

Gustave Flaubert, Madame Bovary – portes, fenêtres, volets

Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary changea d'allure. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours plus libres ; elle eut même l'inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde ; enfin, ceux qui doutaient encore ne doutèrent plus quand on la vit, un jour, descendre de l'Hirondelle, la taille serrée dans un gilet, à la façon d'un homme ; et madame Bovary mère, qui, après une épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée.

Première partie, Chapitre 14, Illustration de A. Richemont, gravée à l'eau-forte par C. Chessa, Paris, F. Ferroud, 1905.

 

Gaetano Donizetti, Lucie de Lammermoor, 1835, scène de la folie, L'Autel rayonnesoprano : Mlle Yvonne Brothier, de L'Opéra Comique ; orchestre, dir. G.Diot, flûte : Marcel Moyse – Gramophone, Mat. CT-4029-1, 7 juin 1928

 

Emma, de même, aurait voulu, fuyant la vie, s'envoler dans une étreinte.

Deuxième partie, Chapitre 15.

 

C'était comme l'initiation au monde, l'accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par cœur des couplets qu'il chantait aux bienvenues, s'enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l'amour.

 

Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n'avait point de fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur.

 

Ils étaient à l'hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops à la glace, qu'on leur apportait dès le matin.

 

Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la chaloupe, où la lune entrait par un des volets ouverts.

 

Madame Bovary, c'est une histoire de portes, fermées, ouvertes, de fenêtres, entrouvertes ou fermées, de volets où l'on peut lancer des cailloux pour se faire connaître. On en trouvera toutes les occurrences chez Madame Bovary.

 

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7 février 2015 6 07 /02 /février /2015 01:15
Gianni Celati, Le Avventure di Guizzardi – non me la fanno più

Gianni Celati, Le Avventure di Guizzardi, Storia d'un senza famiglia, Feltrinelli, 1989

Gianni Celati, Le Avventure di Guizzardi – non me la fanno più

Gianni Celati, Les Aventures de Guizzardi, traduit de l'italien par François Dupuigrenet Desroussilles, Salvy, 1991

Gianni Celati, Le Avventure di Guizzardi – non me la fanno più

Gianni Celati, né à Sondrio en 1937, est découvert par Italo Calvino qui fait publier son premier livre, Comiche, en 1971.

Les Aventures de Guizzardi forment le premier volume d'une trilogie intitulée Parlements burlesques.

(rabat de 4e de couverture de l'édition Salvy)

 

Arnold Schönberg, Pierrot lunaire, Op. 21, I, Mondestrunken, 1912 – Ensemble Musique Oblique, Marianne Pousseur, soprano, dir. Philippe Herreweghe, Harmonia Mundi, 1992

 

In breve

 

Un personaggio inventato dalla fantasia di Celati, un senza famiglia a metà tra l'attore Harry Langdon e un suo parente un po' matto.L'autore narra inizialmente le vicende di Guizzardi agli amici, pian piano i suoi racconti diventano libro.

 

Il libro

 

A quei tempi andavo al cinema tutti i giorni, e amavo molto i vecchi film comici. Volevo scrivere qualcosa ispirato a quei film, e allora ho cominciato col personaggio di Guizzardi, che per me somigliava all'attore comico Harry Langdon, ma parlava come un mio parente un po' matto. E ogni settimana recitavo a un gruppo di amici la continuazione delle avventure di Guizzardi, come un teatrino a puntate. Volevo scrivere una trilogia, con un Inferno, un Purgatorio e un Paradiso. Guizzardi era l'eroe di un inferno da ridere ma anche da piangere : l'inferno della meschinità, diffidenza e avarizia inculcate in noi dalla scuola e dalla famiglia. Nel mio assolutismo giovanile trovavo queste miserie così asfissianti, che la solitudine e la mattolica di Guizzardi erano per me un sollievo. Una cosa che detestavo particolarmente erano le lamentele sulla vita dei padri di famiglia. Pensavo che in questa trilogia bisognava passare attraverso l'inferno e il purgatorio, per smetterla una buona volta con tutte le lamentele sulla vita. E poi che bisognava scrivere storie cadendo in uno stato di dormiveglia, per dimenticarsi tutto e trovare così la strada verso una 'vita nova' – come avverrà nel terzo libro, Lunario del paradiso (almeno secondo le mie idee di allora). Gianni Celati

 

Les Aventures de Guizzardi

 

En ces temps-là, j'allais au cinéma tous les jours et j'aimais beaucoup les vieux films comiques. Je voulais écrire quelque chose inspiré de ces films, alors j'ai commencé par le personnage de Guizzardi, qui pour moi, ressemblait à l'acteur comique Harry Langdon et parlait comme un de mes parents un peu fou.

Chaque semaine, je contais à un groupe d'amis la suite des aventures de Guizzardi.

Gianni Celati

 

Premières lignes.

 

C’era un tempo in cui ammiravo la signorina Frizzi instancabilmente come chi abbia riconosciuto i meriti di una persona e non intende poi pentirsene mai.

 

C'était le temps où j'admirais mademoiselle Frizzi ,inlassablement comme qui a reconnu les mérites d'une personne et entend bien ne jamais s'en repentir.

(traduit de l'italien par Mireille Le Fustec que nous remercions ici de nous avoir offert ce beau roman et son almanach, Lunario del paradiso)

 

Publiées pour la première fois en 1972, et revues en 1989, Les Aventures de Guizzardi ont imposé Gianni Celati comme l'un des tout premiers écrivains italiens d'aujourd'hui.

Guizzardi, héros et narrateur de ce conte, est un enfant mystérieux toujours vêtu de blanc immaculé, un Pierrot lunaire. Se croyant atteint d'une terrible maladie de la parole qui empêche ses semblables de le comprendre tout à fait, il traverse successivement les cercles d'une sorte d'Enfer dantesque et drôlatique à la recherche d'une improbable Béatrice, la chère, la très-aimée mademoiselle Frizzi qui lui donnait des leçons de langues étrangères dans le jardin public et à qui il apportait en tremblant les plus beaux bouquets du monde.

(rabat de couverture de l'édition Salvy)

 

Un roman de formation dans la tradition picaresque, un récit truculent en langue populaire.

 

Piccioli et moi étions de si grands amis que nous ne nous quittions pas un instant […]. Quand on se baladait, c'était souvent pour aller au jardin public, s'il faisait beau. […] Pendant ces escapades, j'étais toujours secoué de rires à m'en faire péter la sous-ventrière quand Piccioli, ayant examiné une passante des pieds à la tête, me demandait rituellement : « Tu sais où je vais le lui coller, mon engin ? » Et moi je disais : « Où ça ? » Il répondait : « Vlan dans les lolos ! » Voire : « Pan dans le cul ! »

 

Le pauvre Danci (Guizzardi) se fait prendre par dame Lapine, « une vraie salope », selon Piccioli. La patronne est à l'aise, elle tient son jeune amant en laisse, la maison serait confortable sans les voisins qui harcèlent le malheureux. Il s'enfuit, il se noie, une lavandière le repêche, il est presque violé par un paysan. Bondissant et valsant, il se retrouve dans un cercueil...

 

Un pas chasse l'autre...

 

L'aventurier mène sa barque vent debout, en tirant des bords.

 

« Me l'hanno fatta me l'hanno fatta ! … Però non me la fanno più ! »

 

A suivre, avec Lunario.

 

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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 01:15
Mary Shelley, Frankenstein – un éveil au monde

Frankenstein et autres romans gothiques, édition établie par Alain Morvan avec la collaboration de Marc Porée, Bibliothèque de la Pléiade, Éditions Gallimard, 2014

 

Au commencement :

 

Mary Wollstonecraft Shelley (dans l'édition de 1823), Frankenstein or The Modern Prometheus, Lackington, Hugues, Harding, Mavor & Jones, libraires londoniens, 1818 – publié anonymement.

Le roman fut imprimé à cinq cents exemplaires. Sur la page de titre de cette édition figurait en épigraphe une citation du Paradis perdu de John Milton : « T'ai-je requis, toi mon Créateur, avec mon argile / De me façonner en homme ? T'ai-je sollicité / De m'élever depuis les ténèbres ? »

(Livre X, v. 743-745)

 

Le coup de génie de Frankenstein, c'est de mettre en discours un concept fou – l'assemblage de toutes pièces, hors sexualité, d'un être humain – à la faveur d'une forme narrative aussi simple que géométriquement parfaite. Cette construction soigneusement équilibrée fait ressortir, par contraste, la hideur de cet être. Trois récits sont enchâssés avec rigueur : celui du navigateur Robert Walton, qui commence le livre et le finit, enserrant celui du personnage dont le roman porte le nom ; celui de Victor Frankenstein, donc, que Walton a recueilli à son bord et qui rend compte de ses années de formation, de son invention puis des conséquences tragiques qu'elle entraîne ; celui du monstre créé par Victor et qui donne sa version des faits (du chapitre XI au chapitre XVI, selon le découpage de l'édition de 1831), avant que Victor ne reprenne la parole.

Alain Morvan

 

Selon Maurice Lévy, Le roman gothique anglais (1764-1824), trois critères définissent le genre : l'usage d'une architecture médiévale, la présence de l'Au-Delà et une atmosphère d'angoisse et de mystère.

Les trois éléments sont présents dans Frankenstein.

 

L'oxymore (cette obscure clarté) est une clef de lecture de l’œuvre – souffrance / esprit céleste.

 

Le dérèglement des passions, l'hybris, fait glisser les personnages vers la folie. On observe l’occurrence fréquente du terme « enthousiasme » dans les propos de Walton et dans ceux de Victor lorsqu'ils évoquent leur quête – le pôle Nord magnétique pour l'un, la création d'un être pour l'autre. La créature, à sa façon, souffre elle aussi d'enthousiasme. Les trois personnes sont proches.

 

Chapitre XI

Mary Shelley, Frankenstein – un éveil au monde

H. Colburn et R. Bentley, Londres, 1831

 

« Dans la lueur de cette lumière expirante, je vis s'ouvrir l’œil terne et jaune de la créature : la chose se mit à ahaner, les membres agités d'un mouvement convulsif. […] Je quittai précipitamment la pièce. »

 

« Ce n'est pas sans de considérables difficultés que je me remémore l'époque initiale de mon existence... Il faisait sombre lorsque je m'éveillai. »

 

Il s'agit, pour la créature, d'un éveil au monde. Elle découvre les luminaires, la terre, les arbres, les oiseaux, le feu ! et la méchanceté des humains qui la chassent à coups de pierres. Elle apprend le langage articulé et s'exprime avec élégance. La brute est un hyperactif, porté à l'empathie, et disposant naturellement de valeurs morales.

 

« Je ne mange pas ce que mange l'homme : je ne tue pas l'agneau et le chevreau pour rassasier mon appétit – glands et baies suffisent à me nourrir. Ma compagne sera de même nature, et elle se contentera de la même chère que moi. Nos lits serons faits de feuilles sèches ; le soleil brillera pour nous comme pour l'homme, et il fera mûrir notre nourriture. »

 

Le monstre aspire à la pureté dans un paradis terrestre où tout n'est qu'amour.

Mary Shelley, Frankenstein – un éveil au monde

Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innocence vos premiers jours en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois dans ce lieu vos mères, vous serrant dans leurs bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois, à l’ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres qui n’avaient coûté la vie à aucun animal ! des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, de dattes, d’ananas, offraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies, et les sucs les plus agréables.

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, 1789, de l'Imprimerie de Monsieur, avec approbation et privilège du Roi.

 

Mary Shelley connaissait une riche bibliothèque. La virginité du monde et l'innocence des créatures est bien dans l'esprit gothique.

> Pauvre Charlot ! Malheureuse Elena !

 

Mary Shelley est en révolte dans un monde où l'intérêt et la vanité ruinent l'amour : le monde de Frankenstein.

 

Emma Bovary (Gustave Flaubert, Madame Bovary, dont nous reparlerons prochainement) lit le roman de Bernardin de Saint-Pierre au couvent. Et vous saurez tout de Madame Homais.

 

Le créateur se meurt dans la glace auprès de Walton.

Sortez vos mouchoirs.

La créature s'en va mourir « vers le point le plus au nord, là où se termine notre globe. »

 

James Whale, Frankenstein, 1931

 

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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 01:07
Paul Nizon, Faux papiers – ma vie comme roman

Paul Nizon, Faux papiers, Journal 2000-2010 (Urkundenfälschung, Suhrkamp Verlag, 2012), traduit de l'allemand par Matthieu Dumont, postface de Wend Kässens, photographie de couverture : © Peter Schneider/Keystone/Corbis, Actes Sud, 2014

 

Dans ce cinquième tome du journal du grand écrivain suisse vivant à Paris, on trouve de magnifiques portraits d’artistes, des rêveries ou encore des miniatures de villes nous invitant à un départ immédiat. Puisant dans sa vie – rencontres, lectures, projets littéraires du moment –, Paul Nizon a ainsi constitué un fonds de matériaux précieux à partir duquel se crée son œuvre.

Mais ici, la matière première elle-même se révèle d’une grande valeur artistique.

Au-delà des souffrances et des doutes, l’écriture est toujours lumineuse et triomphante. Rassemblées en un volume par décennie, ces pages extraites de son journal se transforment en objet autonome dévoilant les fondements d’une œuvre sublime.

Né à Berne en 1929, Paul Nizon est considéré comme l’un des écrivains contemporains les plus novateurs. Après une thèse sur Van Gogh et des voyages à Rome et Barcelone, il se consacre pleinement à l’écriture et publie Canto (Jacqueline Chambon, 1991). Suivent plusieurs années de pérégrinations et de ruptures. En 1971, il revient à la littérature et poursuit son œuvre, pour l'essentiel publiée en français par Actes Sud.

Ses romans autofictionnels ont été récompensés par de très nombreux prix littéraires, dont, en 2010, le prestigieux Prix national autrichien pour la littérature européenne.

4e de couverture

 

4 janvier 2000, Charenton

 

Peu à peu, les gens (c'est ce qui ressort actuellement de certaines des réactions étonnamment nombreuses, en particulier dans la presse, à l'occasion de la parution de mes œuvres choisies) semblent prendre conscience de la corrélation qui, dans mon cas, unit et enchaîne la vie à l'écriture, au sens où la vie, presque dressée comme un chien, est axée sur l'écriture, et où l'écriture émane entièrement et peut-être presque immédiatement de la vie, de la consignation constante et pressante de la vie, sans laquelle elle ne serait rien, ne pourrait ni sortir au grand jour, ni être autre chose qu'une virtualité pure. Que de nos jours nul autre ne s'adonne ainsi (de façon anachronique ?) à la création littéraire, à la prose, cela est reconnu et évoqué – ce qui l'est moins, en revanche, c'est que ma condition d'être-de-langage en procède. Ma vie d'écriture et mon écriture vitale sont au fond une lutte par et pour le langage, je suis un être de langage jusqu'au bout des ongles. Et au commencement était le Verbe.

 

24 janvier 2000, Paris

 

« Mon cœur »

Juste un petit tour pour explorer les environs ? Pour se sauver. Surtout ne rien déballer, surtout ne pas disperser ce que l'on a apporté, n'y touche pas. Surtout ne rien extraire de tout cet apport qui était fait non seulement de bricoles mais de pusillanimité, et, surtout, de panique et d'angoisse.

Je commençais à comprendre que le piège que représentait à l'époque l'appartement de ma tante rue Simart était la pire des menaces – pas tant à cause de son apparente exiguïté peu engageante, car elle était à la mesure de l'angoisse qui m'accompagnait –, une cellule, une pure claustration. Je nageais alors en plein marasme sans la moindre lueur d'espoir, sans argent, sans travail. Impossible d'imaginer de me remettre au travail puisque l'écriture et a fortiori l'écriture de livres, mon activité coutumière, me semblait non seulement engourdie mais encore inconcevable, totalement insupportable, tous les vaisseaux relatifs à cette activité étant bouchés. Je n'étais qu'impuissance et pleutrerie, une vraie chiffe. De même, tous les ponts avaient été coupés, personne à l'horizon que je puisse appeler ou auprès de qui trouver du secours. J'étais absolument seul. Seul à Paris. Je me trouvais dans un état d'étiolement, m'épanchant intérieurement comme un récipient percé, il s'agissait probablement d'une profonde dépression. Et tout, surtout le futur, prenait dans cet état une teinte menaçante. Parviendrais-je à me ressaisir et à me dégager de ce guêpier ? Ou bien étais-je arrivé au terminus avec pour perspective soit la folie – un cas clinique –, soit la déchéance et la clochardisation – un cas social ? Les deux options semblaient possibles.

C'est dans ce contexte qu'il faut resituer la première promenade fugueuse. Il ne s'agissait pas de simples expéditions de reconnaissance, il s'agissait – par le moyen d'excursions menées dans un périmètre restreint – d'un déchiffrage de la réalité, de mon appartenance à la réalité du monde, il s'agissait par conséquent de la création progressive d'un monde et ainsi de mon monde et ainsi de ma personne – en quelque sorte à partir de rien, creatio ex nihilo.

Et mon ancrage se fit par des mots, après une petite ration d'expérience et de choses vues au-dehors.

Une tâche désespérée. Un geste désespéré. Surmonter l'irréalité et ses horreurs (ou le règne de l'horreur). C'est en ce sens que la fuite est une course après les mots.

C'est l'abattement qui me fait tout voir en noir, c'est le regard (abattu) du découragement et de l'angoisse qui me fait percevoir l'appartement de ma tante comme un affreux cachot au confinement étouffant. L'image de la désolation n'est que le reflet de mon propre état, non la réalité. Je dois changer de regard. Je dois inventer la réalité. Tout est affaire d'imagination. Ou bien est-ce la vie de ma tante rampant hors de toutes les fissures qui m'oppresse ? Tu ne sais rien d'elle, en fait, tu devrais faire sa connaissance. Tout est à portée de main. Recolle ses morceaux. Elle n'est pas la cause de l'oppression, l'oppression vient de ton désintérêt catégorique à son encontre.

 

Une aristocratie de l'esprit en révolte.

 

7 avril 2000, Paris

 

Me rappelle combien l'avènement de la culture pop, y compris les hippies, le Flower Power et le mouvement qui en découla après 68, m'avait non seulement choqué, mais heurté dans mon projet de vie comme une attaque personnelle. Cela remonte à l'année 1967, alors que je me trouvais à Londres, et n'est pas sans rapport avec la façon dont j'envisage ma condition d'artiste.

L'artiste comme franc-tireur et comme phénomène situé aux marges de la société bourgeoise. Cette représentation n'est pas exempte d'un certain aristocratisme, puisque l'artiste tel que je l'envisage ne se conçoit guère sans un solide ancrage intellectuel dans les meilleurs domaines et traditions culturels, ce qui implique un certain esthétisme.

[…]

Dans mon cas, l'idée de faire partie des élus fut dès mon plus jeune âge à la fois un aiguillon et une source d'énergie, mais elle fut aussi à l'origine de mon isolement social et elle compliquait la communication avec les autres.

[…]

C'est là que résidait la révolte du petit garçon : le ne-pas-vouloir-admettre. La source de l'écriture ?

[…]

Salve Maria […]. Ce serait un livre sur l'effroyable irruption de l'illusion – et, avec elle, de la labilité, de la fragilité, de l'équivoque de la réalité.

 

3 mai 2000, Paris

 

Quand je dis que c'est toujours tel un enfant rempli d'attentes émerveillées que je déambule le matin en sortant ou en saluant le jour, ou lorsque je parle d'un régal pour les yeux, j'entends toujours la vision et la collecte via les sentiers du visible comme deux équivalents à l'effervescence intérieure, au devenir créateur ou bien justement au désir d'énonciation. Désir de langage.

[…]

Ma voie est aussi celle de l'appropriation par l'écriture de ma vie comme roman. Celui-ci se doit d'être exemplaire. Je m'écris une vie.

 

4 juin 2000, Paris

 

Je ne cessais de dire que je devais d'une certaine façon pouvoir me considérer comme le seul poète sur terre.

 

27 novembre 2000, Paris

 

L'amour est en définitive toujours un malentendu.

 

6 avril 2001, Paris

 

Un marasme ? Une dépression ? Une thérapie ? L'écriture aurait-elle été une thérapie depuis près de soixante ans ?

 

30 juin 2001, Paris

 

D'où me vient donc une telle haine de tout ce qui touche au collectif ? Même la BOUM d'Igor, avant-hier soir, devant laquelle j'ai bien sûr pris la fuite – quinze gamins venus se trémousser dans la maison, une musique à vous percer les tympans, ainsi qu'on me l'a rapporté, sans parler des allées et venues, des attroupements, des cavalcades, des braillements, etc. –, me remplit de méfiance voire de dégoût, pourquoi donc ?

 

Les rêves, l'écriture, les lectures tissent la vie où se rencontrent les plus grands écrivains, artistes, cinéastes.

 

14 avril 2005, Paris

 

Canetti, ébauche

Il a toujours représenté pour moi le plus grand analyste du genre humain, voilà pourquoi ses essais me sont si chers. Sa vive curiosité envers les hommes était insatiable, il avait l'art de se faufiler jusqu'à eux, de se glisser dans leur peau, d'ailleurs il fut également comédien, rappelons-nous seulement sa manière de se faire passer au téléphone pour la concierge afin de filtrer les interlocuteurs importuns ; il m'avait mis au courant de son procédé pour que je donne directement mon nom le cas échéant. Il m'était d'ailleurs arrivé de tomber sur lui dans le rôle de la concierge, avec cette voix de vieille femme empruntée, mais j'avais immédiatement reconnu Canetti, peut-être parce que j'étais au courant de sa tactique, toujours est-il que j'avais reconnu sa voix. Ce sont ces innombrables conversations qui duraient des heures, des nuits entières, qui me l'ont fait connaître, cette voix. Oui, j'avais eu des rencontres interminables avec lui, vers la fin des années 1960, dans sa maison de Thrulow Road à Hampstead.

[…]

c'était un monarque de la vie, un philanthrope, du moins dans sa conception de la responsabilité, et donc un contempteur des choses viles, mais pas des faibles, cela non, plutôt un contempteur de la bassesse humaine.

 

23 août 2007, Paris

 

Depuis peu, je me suis remis à écouter de la musique, du classique, comme au temps de ma jeunesse mélomane, du piano, des concerts. En ce moment même, Horowitz, très talentueux, merveilleux, des accents angéliques.

 

Frédéric Chopin, Polonaise n° 6, op. 53, Héroïque, 1842 – Vladimir Horowitz, piano, Musikverein, Vienne, 1987

 

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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 01:07
Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant (The Blazing World, 2014), traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes sud, 2014

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Siri Hustvedt est née le 19 février 1955 à Northfield, Minnesota. Ses parents sont d'origine norvégienne. Le 23 février 1981, elle rencontre Paul Auster à une séance de lecture, ils se marient et ont une fille, Sophie Auster. Ils vivent à Brooklyn.

 

Méconnue de son vivant, une artiste new-yorkaise, Harriet Burden, fait, après sa disparition, l’objet d’une étude universitaire en forme d’enquête qui, menée auprès de ceux qui l’ont côtoyée, dessine le parcours d’une femme aussi puissante que complexe n’ayant cessé, sa vie durant, de souffrir du déni dont son œuvre a été victime.

Épouse irréprochable d’un célèbre galeriste régnant en maître sur la scène artistique de New York, mère aimante de deux enfants, « Harry » a traversé la vie de ses contemporains avec élégance et panache, déguisant en normalité triomphante son profond exil intérieur au sein d’une société qui s’est consciencieusement employée à la réduire au statut de « femme de » et d’artiste confidentielle.

La mort brutale de son mari signe, pour Harriet, un retour aussi tardif qu’impérieux à une vocation trop longtemps muselée qu’elle choisit de libérer en recourant, à deux reprises, à une mystification destinée à prouver le bien-fondé de ses soupçons quant au sexisme du monde de l’art. Mais l’éclatant succès de l’entreprise l’incite alors à signer témérairement un pacte avec le diable en la personne d’un troisième « partenaire » masculin, artiste renommé, dont le jeu pervers va lui porter le coup de grâce.

Gravitant de masques en masques et sur un mode choral autour de la formidable création romanesque que constitue le personnage de Harriet Burden, Un monde flamboyant s’impose comme une fiction vertigineuse où s’incarnent les enjeux de la représentation du monde en tant que réinvention permanente des infinis langages du désir.

4e de couverture

 

Jean-Sébastien Bach, L'Art de la fugue, piano : Glenn Gould

 

AVANT-PROPOS

« Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques, plaisanteries, ironies et parodies comprises, reçoivent un meilleur accueil dans l'esprit de la foule lorsque la foule sait qu'elle peut, derrière l’œuvre ou le canular grandioses, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. » En 2003, j'ai découvert cette phrase provocatrice dans une lettre adressée à la rédaction parue dans un numéro de The Open Eye, une revue interdisciplinaire que je lisais fidèlement depuis plusieurs années. L'auteur de la lettre, Richard Brickman, n'était pas celui de la phrase. Il citait une artiste dont je n'avais encore jamais vu le nom dans la presse : Harriet Burden. […] Dans le courant des années 1990, elle avait entrepris une expérience qu'elle avait mis cinq ans à mener à son terme. Selon Brickman, Burden fit jouer à trois hommes le rôle de prête-nom pour son propre travail créatif. Trois expositions en solo dans trois galeries new-yorkaises, attribuées à Anton Tish (1999), à Phineas Q. Eldridge et à l'artiste connu sous son seul prénom, Rune (2003), avaient en réalité Burden pour auteur. Elle avait intitulé le projet dans son ensemble Masquages, et déclaré que son propos ne consistait pas seulement à mettre en évidence le préjugé antiféministe du monde de l'art, mais aussi à révéler les rouages complexes de la perception humaine et la façon dont des notions inconscientes de genre, de race et de célébrité influencent la compréhension que peut avoir le public d'une œuvre d'art donnée.

 

Qui était Harriet Burden, « Harry » ? Maisie [Maisie Lord, sa fille] travaillait depuis plusieurs années à un film documentaire sur sa mère. Le film comporte des extraits lus en voix off des vingt-quatre journaux intimes que sa mère a commencé à tenir après la mort de son mari, Félix Lord, en 1995, tous répertoriés sous une lettre de l'alphabet. A la connaissance de Maisie, il n'était question de Brickman dans aucun de ces carnets.

 

Les carnets A et U sont en grande partie autobiographiques. Elle consacrait des réflexions approfondies aux artistes qu'elle aimait : Vermeer et Vélasquez se partagent le V, Louise Bourgeois a son propre carnet, le L. Le carnet W contient des notes sur le travail de William Wechsler, mais également sur le Tristram Shandy de Laurence Sterne et Fantomina d'Eliza Heywood, ainsi qu'un commentaire sur Horace.

Plusieurs des journaux consistent pour l'essentiel en notes sur ses lectures : John Milton, Emily Dickinson, Kierkegaard, Kafka, Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty, Mary Douglas... Elle cite Hésiode (« Qui se fie à une femme fait confiance aux voleurs. »), Tertullien (« Tu [la femme] es la porte de l'enfer. »), Victor Hugo (« Dieu s'est fait homme, soit. Le diable s'est fait femme. »), Erza Pound (« La femme est un élément, la femme est chaos, une pieuvre, un processus biologique. »). Elle rappelle l'imagerie traditionnelle qui représente la femme en monstre. Elle décrit le monstre comme « une créature solitaire et incomprise ». Le carnet T, comme tératologie, porte sur l'étude des monstres. M et N traitent de l’œuvre de Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, défendant les droits des femmes contre le rôle de genre et dont le roman, The Blazing World, est une des premières œuvres de science-fiction. Harriet Burden la considérait comme son alter ego. Le carnet C : Confessions ? Confidences ?

Deux lettres manquent à l'alphabet : le I (le pronom I, Je, ou le chiffre 1 ?), le O (une lettre mais aussi un chiffre, le zéro – nullité, ouverture, néant).

Et le carnet R ? Est-il pour revenant, revisiter ou répétition ?

Cette anthologie de voix est intime, contradictoire et, je l'admets, plutôt étrange, écrit, dans son avant-propos au recueil, l'universitaire en recherche, I. V. HESS.

IVH, un syndrome hémorragique du nouveau-né ? Un rétrovirus ?

 

Le ton est donné : provocation, sexe, masques.

Déguisements à la Kierkegaard, auteur, sous le pseudonyme de Notabene, d'une série de préfaces que ne suivait aucun texte.

Une anthologie de voix contradictoire. Qui était Harriet Burden, « Harry » ? Rosebud ?

 

Orson Welles, Citizen Kane, 1941

 

Un scénario pour Harriet Burden ? Flashbacks, superpositions : deux témoignages différents du même événement, profondeur de champ, plongées / contre-plongées à effet inverse de la grammaire régulière : la contre-plongée sur Kane traduit son effondrement, sa solitude.

 

Une mise en abyme.

 

Harriet est orpheline, elle œuvre à la (re)création de ses parents en elle, dans son art.

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Orson Welles, Citizen Kane, Rosebud, 1941

 

Oswald Case témoigne : Anton Tisch […]. Je l'ai rencontré chez Sunny début 1997, par une nuit très froide. Il y avait de la neige. Je me souviens de la présence rythmée d'air glacé quand la porte s'ouvrait et se refermait, du bruit des bottes frappées au sol et, au-delà des fenêtres, de blancheur éclairée par les lampes.

La description, dans son réalisme immédiat, masque la supercherie : Tisch est une imagination. L'excès d'informations, par un détournement de l'attention, dissimule la fausse information : Anton Tisch... Je l'ai rencontré.

A peine nubile, fraîchement éclos de ses études de licence, Anton Tish [sic] avait fait un malheur à la galerie Clark avec son installation, L'Histoire de l'art occidental. On voyait une grande Vénus entourée de boîtes : une œuvre compliquée, aux multiples évocations, références, citations, racontant des histoires ésotériques dont on a cherché en vain le sens.

 

Témoignage de Rachel Briefman, amie de Harry depuis l'enfance : la figure romanesque préférée de Harry était le monstre de Frankenstein – seul, incompris, maudit comme elle-même.

 

Ethan, son fils, est un fidèle de Guy Debord. Les situationnistes voulaient rompre la séparation entre acteur et spectateur, et réunir l'art et la vie.

 

Ethan Lord, Compendium en treize points

4. Devinette : qu'est-ce qui est si fragile que même dire son nom peut le briser ? Le silence...

 

Ethan Lord, Alphabet visant à éclairer diverses significations d'art et engendrement

1. Artiste. A engendre l'oeuvre B. Une idée qui fait partie du corps de A devient un objet qui est B. B n'est pas identique à A. B ne ressemble même pas à A. Quelle relation y a-t-il entre A et B ?

[…]

3. C, c'est le troisième élément. C est le corps qui observe B. C n'est pas responsable de B et sait que A en est le créateur.

[…]

4. Qu'arrive-t-il lorsque A crée B, mais que A disparaît de B à la fois en tant que corps et que signe ? Au lieu de A, D est rattaché à B. C observe B créé par A, mais dans son idée D a remplacé A. Est-ce que B a changé ? Oui. B a changé parce que l'idée dans le corps de C en train d'observer B est désormais D au lieu de A. D et A ne sont pas équivalents. Ce sont deux corps différents, et ce sont deux symboles différents. Si les corps de D et de A ne sont plus là, B, l'objet qui ne peut utiliser des signes, reste inchangé. Néanmoins, la signification de B ne vit que dans le corps de C, le troisième élément. Sans C, B n'a pas de signification en soi. C comprend désormais B grâce au signe D, tout ce qui reste de D après que le corps de D n'existe plus.

 

« C'est le regardeur qui fait le tableau. »

Marcel Duchamp, Duchamp du signe, Écrits réunis et présentés par Michel Sanouillet, Flammarion, 1975

 

Harriet Burden

Carnet A

25 septembre 1999, dix heures du soir

Réhabilitation des Droits de Harriet Burden ! Ils l'ont avalé tout rond, le shit de Tish, l'ont gobé avec tant d'empressement que ce succès me grise, pour citer ce démon de Joseph Staline. Nous avons supprimé le c de son nom afin de favoriser l'anagramme.

[…]

Nous avons tellement ri, Anton et moi.

 

Harry est une imagination. Anton Tish est né de son imagination. La créature s'entretient avec sa créature. Le faux dans le faux rend crédible le faux.

Quand révélerai-je mon identité ?

 

J 'ai un nouvel hôte : Phineas Q. Eldridge, pas de son vrai nom. Il est né John Whittier. Il est sorti du placard, il se produit sur scène en « mi-travesti », moitié homme, moitié femme, moitié blanc, moitié noir, et les deux parties conversent au cours du spectacle.

 

Masques, identités, vérité, mensonge, semblants et faux-semblants : un fil éditorial sur Libellus depuis l'automne.

 

Rosemary Lerner

(témoignage écrit)

Il existe une nette tendance, dans tous les arts, à mythifier les morts, je veux parler de la création de récits réducteurs pour expliquer la vie et l’œuvre d'artistes.

 

Les avatars mâles de Harry ont rencontré un accueil enthousiaste. Et ils étaient jeunes : il existe une primauté de la jeunesse.

 

En même temps, les masques doivent être considérés comme un nouvel aspect de ce qu'elle faisait le mieux : la création d’œuvres d'une ambiguïté calculée.

 

Bruno Kleinfeld, le voisin d'en face, témoignage écrit. Il est vieillissant, il se lance à sa rencontre, il l'enlace. Ils s'enlacent.

 

Maisie Lord

Mon premier long métrage, Esperanza, avait pour sujet une femme avec qui je m'étais liée d'amitié […]. Esperanza avait amassé pratiquement tous les objets portables qui lui étaient passés par les mains, chaque jour depuis trente ans : gobelets à café en carton « Chock Full O'Nuts », exemplaires du Daily News, magazines, emballages de chewing-gum, étiquettes de prix, reçus, bracelets élastiques, sacs en plastiques du petit supermarché où elle faisait la plupart de ses courses, tas de vêtements, de serviettes déchirées et de bric-à-brac trouvés dans la rue.

 

Une image de Harry ? Ou quelque chose d'Anselm Kiefer – sans le nappage.

Siri Hustvedt, Un monde flamboyant – une ambiguïté calculée

Anselm Kiefer, 20 Jahre Einsamkeit (Vingt ans de solitude), 1971-91, Marian Goodman Gallery, 1993

 

Qu'est-ce que le réel ? C'est la question.

 

Sweet Autumn Pikney a travaillé comme assistante sur Histoire de l'art. Anton Tish répond à une interview. Rachel Briefman connaît la mystification. Selon Phineas Q. Eldridge, Oscar Wilde a dit un jour : « C'est quand il parle en son propre nom que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. »

 

Phineas vit et travaille avec Harriet. Une nuit, Harry, seule dans son atelier, gémit en déchiquetant l'un de ses métamorphes, une poupée de tissu. Autour d'elle, des morceaux de bois brisés laissent entrevoir qu'elle a démoli l'une de ses petites chambres ou boîtes.

 

Kane détruit la chambre de Suzan.

 

Orson Welles, Citizen Kane, 1941

(on ne s'en lasse pas)

 

Je vais construire une femme maison. Elle aura un dedans et un dehors, de sorte qu'on pourra y entrer et en sortir. […] Qu'elle soit ma Lady Contemplation, en l'honneur de Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, cette monstruosité du XVIIe siècle : une femme intellectuelle. Auteur […] d'une fiction utopiste, The Blazing World : Le Monde flamboyant. J'intitulerai ma femme Le Monde flamboyant en mémoire de la duchesse.

[…]

La duchesse portait parfois des habits d'homme.

[…]

Il y a du travesti partout chez Cavendish.

 

Harriet Burden

Carnet O. Le cinquième cercle

(découvert par Maisie Lord le 20 juin 2012)

Le petit Ethan rentre à la maison après une journée au jardin d'enfants. Je le vois emporter une pile de puzzles dans son cagibi, allumer la lumière, s'asseoir et fermer la porte derrière lui.

Enfermée dans le château de Xanadu, Susan passait son temps à faire des puzzles.

 

Harriet se meurt. Elle en était au stade 4 d'un cancer de l'ovaire, grand Dieu, condamnée à mort

[NDL : malgré la théorie du genre]

[…] chimio […] morphine […] Harry s'était laissé ouvrir. Elle s'était laissé dépouiller de tous ses organes reproducteurs plus d'autres morceaux d'elle-même.

[NDL : les nouveaux Diafoirus ont démoli la poupée]

Son dernier mot fut non.

 

Sweet Autumn Pinkney dit la fin.

Elle a gémi. Et puis elle a dit : « Tu sais, on m'a charcutée sans raison, Clemmy. On m'a découpée et empoisonnée, mais ça n'a fait qu'empirer les choses. »

[NDL : à méditer pour les dévots en médecine]

[…]

et j'ai su avec certitude que chacune de ces choses barbares, cinglées et tristes que Harry avait créées était vivante de la vie de l'esprit. Pendant une seconde, là, je les ai presque entendues respirer.

 

Essai universitaire au format convenu ? Témoignage(s) émouvant(s) jusques aux larmes ? Humour grinçant ?

Litanie de la femme ? Quand la femme se fait homme...

 

Lecteur embarqué ? C'est le lecteur qui porte le roman. Un tissu de haute couture.

 

Qu'en dit Yueyin ?

 

A venir sur Libellus : Frankenstein, le monstre élégant.

 

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21 décembre 2014 7 21 /12 /décembre /2014 01:15
Malcolm Mackay, Ne reste que la violence

Malcolm Mackay, Ne reste que la violence (The Sudden Arrival of Violence), traduit de l'anglais par Fanchita Gonzalez Battle, Liana Levi, 2014

Malcolm Mackay, Ne reste que la violence

Malcolm Mackay est né et a grandi à Stornoway, dans les îles Hébrides, en Écosse, et c’est là qu’il écrit ses romans. Il faut tuer Lewis Winter, paru en janvier 2013 (Le Livre de poche, 2014), a été choisi par le magazine Lire parmi les dix meilleurs polars de l’année. Comment tirer sa révérence a reçu le prix du meilleur polar écossais de l’année 2013.

 

Être consciencieux et prendre son boulot de tueur à gages avec le même sérieux que n’importe quel travail ne vous protège pas du dégoût. Depuis qu’il a dû éliminer Frank MacLeod, Calum reste le seul homme de main de Peter Jamieson et cela ne lui convient pas. D’ailleurs, sa décision est prise: à l’occasion de sa prochaine mission il va se faire la belle. En douceur, sans trop de casse. Mais dans le monde du crime organisé, la douceur n’est pas de mise. La seule issue possible serait-elle encore et toujours la violence ? Le troisième et dernier volet d’une trilogie déjà mythique.

4e de couverture

 

Il ne comptait pas rester aussi tard à son bureau. Il est déjà plus de sept heures. […] Il est comptable depuis trente-cinq ans ; de quoi se résigner à n'importe quoi. […] Richard Hardy est heureux de ce qu'il a.

[…]

Ses clients sont fidèles parce que c'est un comptable fiable, solide, discret.

[…]

Il prend son manteau accroché derrière la porte. Il fait froid dehors. Il n'est pas du tout pressé. Personne ne l'attend chez lui. Sa femme est morte il y a douze ans ; ils n'avaient pas d'enfants.

 

L'inspecteur Lawrence Mullen et l'officier enquêteur Edward Russell interceptent Richard Hardy : il doit les suivre au commissariat ; il s'agit d'une enquête sur un de ses clients qui utiliserait son affaire légale pour couvrir des activités criminelles.

 

Depuis vingt ans, David « Fizzy » Waters et Shug Francis tiennent un réseau de trafic de voitures volées, le meilleur dans la ville. Un trafic rentable, mais pas assez au gré de Shug : il veut davantage, il veut s'emparer du territoire de Peter Jamieson, il veut entrer dans le trafic de drogue.

 

Richard Hardy est gênant.

 

Calum MacLean a trouvé l'élimination désagréable.

 

Richard Hardy est dans la fosse. Kenny, l'homme de main qui a creusé à grand peine la terre gelée est abattu par Calum. Il a creusé sa tombe.

 

Calum veut se retirer du jeu. Discrètement. Les autres, non plus.

 

William, le grand frère de Calum, doit l'aider à fuir. Avec le secours d'un faussaire. Si Jamieson apprend que William a aidé Calum à fuir, les conséquences seront plus graves que la prison.

 

Les conséquences... Tout ne s'est pas bien passé, se dit Calum.

 

Sachez seulement qu'il a pris un train.

Ils ne trouveront pas Calum. Il est parti. Pour de bon. Il est assez intelligent pour disparaître pour toujours. Jamieson lui-même n'essaiera probablement pas de le chercher.

 

Un déroulement lent – ce n'est pas pour nous déplaire – dans une logique implacable – on fait le ménage avant de quitter les lieux.

Malcolm Mackay, Ne reste que la violence

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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 01:15

Précédemment : Alain Jaubert, Une nuit à Pompéi_01 – devant moi, très nue, très blanche

 

Synaulia, The Villa Of Mysteries, in album Music from ancient Rome, Volume 2, Amiata Records, 2002

Synaulia est un groupe de musiciens, archéologues, chorégraphes, appliquant leur recherche historique, en particulier, à la musique et à la danse dans l'antiquité étrusque et romaine.

Alain Jaubert, Une nuit à Pompéi_02 – récits enchevêtrés

Francesco Guarino, Sainte Agathe

 

Dès que j'ai découvert la Sainte Agathe de Francesco Guarino, Sant'Agata pour les Napolitains, à la chartreuse de San Martino, j'ai été séduit. Agathe, en une pose alanguie, l’œil voluptueux, l'épaule offerte, cache, sous un linge ensanglanté qui montre plus qu'il ne voile, son sein torturé par le bourreau.

 

* Lire la Légende Dorée en annexe.

 

Nous sommes revenus vers la région du Forum. En passant devant la boulangerie de Modestus, Anna Maria nous montre le four et les meules.

Un peu plus loin, le lupanar est encore là. Nouveaux contes moraux, si l'on peut dire.

Tu as remarqué qu'entre la valve de la coquille de Vénus et sa vulve, il n'y a qu'une lettre de différence...

[…]

Le v place les lèvres en position d'un baiser...

Et ça recommence.

Attention, lente impelle !

Et ça continue...

 

Un ultime regard au volcan noir avant la fête.

[…]

Et il continuera à déclencher dans le corps de ses visiteurs ces puissants spasmes de sang et de fièvre qui les pousseront à inventer, le jour comme la nuit, les plus sauvages étreintes. Des corps et des noms, des postures et des figures dont il ne restera, à tout jamais, rien. Rien, sauf quelques peintures, quelques images, quelques graffitis, quelques amulettes. Mais aussi la magie des récits emboîtés, ressassés, déployés à l'infini.

 

Les récits enchevêtrés des personnages se croisent, se relient, se répondent d'une époque à une autre.

Un fil ? Les lieux : le Vésuve, Sorrente, la mer. Le temps : passant ou fixé dans la cendre. L'amour : la chaleur, l'érotisme pompéien. Les nourritures terrestres : Une soupe de poissons, des filets de Mérou, des fromages de Campanie et quelques pâtisseries napolitaines dont des parts de pastiera puisque Pâques était proche ! […] une eau de vie tirée du Lacrima-Christi.

 

Nourritures terrestres ? Vous avez dit : nourritures terrestres ? En Chine, aujourd'hui ?

 

Le grand plongeon n'aura jamais de cesse. Nous ne cessons pas de mourir, nous ne cessons pas de vivre.

 

_ _ _

 

ANNEXE

 

Sainte Agathe, Vierge

 

Agathe, vierge de race noble et très belle de corps, honorait sans cesse Dieu en toute sainteté dans la ville de Catane. Or, Quintien, consulaire en Sicile, homme ignoble, voluptueux, avare et adonné à l’idolâtrie, faisait tous ses efforts pour se rendre maître d'Agathe. Comme il était de basse extraction, il espérait en imposer en s'unissant à une personne noble; étant voluptueux, il aurait joui de sa beauté; en s'emparant de ses biens, il satisfaisait son avarice; puisqu'il était idolâtre, il la contraindrait d'immoler aux dieux. Il se la fit donc amener. Arrivée en sa présence, et ayant connu son inébranlable résolution, il la livra entre les mains d'une femme de mauvaise vie nommée Aphrodisie, et à ses neuf filles débauchées comme leur mère, afin que, dans l’espace de trente jours, elles la fissent changer de résolution. Elles espéraient ; soit par de belles promesses, soit par des menaces violentes, qu'elles la détourneraient de son bon propos. La bienheureuse Agathe leur dit : « Ma volonté est assise sur la pierre et a J.-C. pour base ; vos paroles sont comme le vent, vos promesses comme la pluie, les terreurs que vous m’inspirez comme les fleuves. Quels que soient leurs efforts, les fondements de ma maison restent solides, rien ne pourra l’abattre. »En s'exprimant de la sorte, elle ne cessait de pleurer et chaque jour elle priait avec le désir de parvenir à la palme du martyre. Aphrodisie voyant Agathe rester inébranlable dit à Quintien : « Amollir les pierres, et donner au fer, la flexibilité du plomb serait plus facile que de détourner l’âme de cette jeune fille des pratiques chrétiennes et de la faire changer. »Alors Quintien la fit venir et lui dit : « De quelle condition es-tu ?Elle, répondit : « Je suis noble et même d'une illustre famille, comme ma parenté en fait foi. » Quintien lui dit : « Si tu es noble, pourquoi, par ta conduite as-tu des habitudes de personne servile ? » « C'est, dit-elle, que je suis servante de J.-C., voilà pourquoi je parais être une personne servile. » Quintien : « Puisque tu es noble, comment te dis-tu servante ? »Elle répondit : « La souveraine noblesse, c'est d'être engagée au service de J.-C. » Quintien : « Choisis le parti que tu voudras, ou de sacrifier aux dieux, ou d'endurer différents supplices. » Agathe lui répondit : « Que ta femme ressemble à ta déesse Vénus, et toi-même, sois tel que l’a été ton dieu Jupiter. » Alors Quintien ordonna de la souffleter avec force en disant : « N'injurie pas ton juge par tes plaisanteries téméraires. » Agathe répliqua : « Je m’étonne qu'un homme prudent comme toi en soit arrivé à ce point de folie d'appeler tes dieux ceux dont tu ne voudrais pas que ta femme, ou bien toi, suivissiez les exemples, puisque tu dis que c'est te faire injure que de te souhaiter de vivre comme eux. En, effet si tes dieux sont bons, je ne t'ai souhaité que du bien ; mais si tu as horreur de leur ressembler, tu partages mes sentiments. » Quintien : « Qu'ai je besoin d'entendre une série de propos superflus ? Ou sacrifie aux dieux, ou je vais te faire mourir par toute espèce de supplices. » Agathe : « Si tu me fais espérer d'être livrée aux bêtes, en entendant le nom de J.-C., elles s'adouciront ; si tu emploies le feu, les anges répandront du ciel sur moi une rosée salutaire ; si tu m’infliges plaies et tortures, je possède en moi le Saint-Esprit par la puissance duquel je méprise tout. »

Alors le consul la fit jeter en prison, parce qu'elle le confondait publiquement par ses discours. Elle y alla avec grande liesse et gloire, comme si elle fût invitée à un festin; et elle recommandait son combat au Seigneur. Le jour suivant, Quintien lui dit : « Renie le Christ et adore les dieux. » Sur son refus, il la fit suspendre à un chevalet et torturer. Agathe dit : « Dans ces supplices, ma délectation est celle d'un homme qui apprend une bonne nouvelle, ou qui voit une personne longtemps attendue, ou qui a découvert de grands trésors. Le froment ne peut être serré au grenier qu'après avoir été fortement battu pour être séparé de sa balle; de même mon âme ne peut entrer au paradis avec la palme du martyre que mon corps n'ait été déchiré avec violence par les bourreaux. » Quintien en colère lui fit tordre les mamelles et ordonna qu'après les avoir longtemps tenaillées, on les lui arrachât. Agathe lui dit : « Impie, cruel et affreux tyran, n'as-tu pas honte de mutiler dans une femme ce que tu as sucé toi-même dans ta mère ? J'ai dans mon âme des mamelles toutes saines avec lesquelles je nourris tous mes sens; et que j'ai consacrées au Seigneur dès mon enfance. » Alors il commanda qu'on la fît rentrer en son cachot avec défense d'y laisser pénétrer les médecins, et de ne lui servir ni pain, ni eau. Et voilà que vers le milieu de la nuit, se présente à elle un vieillard précédé d'un enfant qui portait un flambeau, et ayant à la main divers médicaments. Et il lui dit : « Quoique ce magistrat insensé t'ait accablée de tourments, tu l’as encore tourmenté davantage par tes réponses, et quoiqu'il t'ait tordu ton sein ; mais son opulence se changera en amertume : or comme j'étais présent lors de toutes tes tortures, j'ai vu que ta mamelle pourrait être guérie. » Agathe lui dit : « Je n'ai jamais employé la médecine pour mon corps, et ce me serait honte de perdre un avantage que j'ai conservé si longtemps. » Le vieillard : « Ma fille, je suis chrétien, n'aie pas de honte. » Agathe : « Et qui me pourrait donner de la honte, puisque vous êtes un vieillard fort avancé en âge ? D'ailleurs mon corps est si horriblement déchiré. que personne ne pourrait concevoir pour moi aucune volupté : mais je vous rends grâces, mon seigneur et père, de l’honneur que vous me faites en vous intéressant à moi. » « Et pourquoi donc, répliqua le vieillard, ne me laisses-tu pas te guérir ? » « Parce que, répondit Agathe, j'ai mon Seigneur J.-C. qui d'une seule parole guérit et rétablit toutes choses. C'est lui, s'il le veut, qui peut me guérir à l’instant. » Et le vieillard lui dit en souriant : « Et je suis son apôtre; et c'est lui-même qui m’a envoyé vers toi ; sache que, en son nom, tu es guérie. » Aussitôt l’apôtre saint Pierre disparut. La bienheureuse Agathe se prosterna et rendit grâces à Dieu ; elle se trouva guérie par tout son corps et sa mamelle était rétablie sur sa poitrine. Or, effrayés de l’immense lumière qui avait paru, les gardes avaient pris la fuite en laissant le cachot ouvert, alors quelques personnes la prièrent de s'en aller. « A Dieu ne plaise que je m’enfuie, dit-elle, et que je perde la couronne de patience ! Je mettrais mes gardiens dans la tribulation. »

Quatre jours après, Quintien lui dit d'adorer les dieux afin qu'elle n'eût pas à endurer de plus grands supplices. Agathe lui répondit : « Tes paroles sont insensées et vaines; elles souillent l’air et sont iniques, Misérable sans intelligence; comment veux-tu que j'adore des pierres et que je répudie le Dieu du ciel qui m’a guérie ? » Quintien : « Et qui t'a guérie ? » Agathe : « J.-C., le fils de Dieu. » Quintien : « Tu oses encore proférer le nom du Christ que je ne veux pas entendre ? » Agathe : « Tant que je vivrai, j'invoquerai J.-C. du cœur et des lèvres. » Quintien : « Je vais voir si le Christ te guérira. » Et il ordonna qu'on parsemât la place de fragments de pots cassés, que sur ces tessons on répandit des charbons ardents, puis qu'on la roulât toute nue dessus. Pendant qu'on le faisait, voici qu'il survient un affreux tremblement de terre ; il ébranla tellement la ville entière que deux conseillers de Quintien furent écrasés sous les ruines du palais et que tout le peuple accourut vers le consul en criant que c'était uniquement pour l’injuste cruauté exercée contre Agathe que l’on souffrait ainsi. Quintien craignant et le tremblement de terre, et une sédition du peuple, fit reconduire Agathe en prison; où elle fit cette prière : « Seigneur J.-C., qui m’avez créée, et m’avez gardée dès mon enfance, qui avez préservé mon coeur de souillure, qui l’avez sauvegardé contre l’amour du siècle, et qui m’avez fait vaincre les tourments, en m’octroyant la vertu de patience, recevez mon esprit et permettez-moi de parvenir jusqu'à votre miséricorde. » Après avoir adressé cette prière, elle jeta un grand cri, et rendit l’esprit vers l’an du Seigneur 253, sous l’empire de Dèce. Au moment où les fidèles ensevelissaient son corps avec des aromates et le mettaient dans le sarcophage, apparut un jeune homme vêtu de soieries, accompagné de plus de cent autres hommes fort beaux ; ornés de riches vêtements blancs, qu'on n'avait jamais vus dans le pays ; il s'approcha du corps de la sainte, à la tête de laquelle il plaça une tablette de marbre ; après quoi il disparut aussitôt. Or, cette table, portait cette inscription : « Ame sainte, généreuse, honneur de Dieu, et libératrice de sa patrie. » En voici le sens : Elle eut une âme sainte ; elle s'offrit généreusement, elle rendit honneur à Dieu, et elle délivra sa patrie. Quand ce miracle eut été divulgué, les gentils eux-mêmes et les Juifs commencèrent à grandement vénérer son sépulcre. Pour Quintien, comme il allait faire l’inventaire des richesses de la sainte, deux de ses chevaux prirent le mors aux dents et se mirent à ruer; l’un le mordit et l’autre le frappa du pied et le fit tomber dans un fleuve, sans qu'on ait pu jamais retrouver son corps. Un an après, vers le jour de la fête de sainte Agathe, une montagne très haute qui est près de la ville, fit éruption et vomit du feu qui descendait comme un torrent de la montagne, mettait en fusion les rochers et la terre, et venait avec impétuosité sur la ville. Alors une multitude de païens descendirent de la montagne, coururent au sépulcre de la sainte, prirent le voile dont il était couvert et le placèrent devant le feu. Le jour du martyre de cette vierge le feu s'arrêta subitement et ne s'avança pas. Voici ce que dit saint Ambroise en parlant de cette vierge, en sa préface : « O heureuse et illustre vierge qui mérita de purifier son sang par, un généreux martyre pour la gloire du Seigneur ! O glorieuse et noble vierge, illustrée d'une double gloire, pour avoir fait toutes sortes de miracles au, milieu des plus cruels tourments, et qui, forte d'un secours mystérieux, a mérité d'être guérie par la visite de l’apôtre ! Les cieux reçurent cette épouse du Christ ; ses restes mortels sont l’objet d'un glorieux respect. Le chœur des anges y proclame la sainteté de son âme et lui attribue la délivrance de sa patrie. »

 

La Légende Dorée du Bienheureux Jacques de Varazze ou de Voragine, archevêque de Gênes, au XIIIe siècle (1230-1298).

 

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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 01:57
Alain Jaubert, Une nuit à Pompéi_01 – devant moi, très nue, très blanche

Alain Jaubert, Une nuit à Pompéi, Gallimard, 2008

 

Par une belle nuit d'été, à la faveur d'une fête, trois personnages se glissent au cœur de Pompéi : un homme, le narrateur, et deux femmes, une star de cinéma britannique et une jeune archéologue italienne spécialiste de l'érotisme antique. Dans les ruines des villas romaines, les trois complices se prêtent en toute simplicité à divers jeux amoureux. A la façon des Mille et Une Nuits, ils laissent s'écouler les heures en se racontant histoires et anecdotes qui mêlent les temps anciens aux temps modernes, le sexe antique à celui d'aujourd'hui. La silhouette menaçante du Vésuve plane sur ces scènes et déclenche les souvenirs du narrateur. Des souvenirs liés au volcan, à la ville de Naples, à sa baie et à ses îles enchantées, et qui semblent ponctuer toute une vie pour aboutir à cette nuit pompéienne.

4e de couverture

Alain Jaubert, Une nuit à Pompéi_01 – devant moi, très nue, très blanche

Réalisateur de nombreux films documentaires, Alain Jaubert est l'auteur de la série « Palettes », diffusée depuis 1989 sur Arte et dans le monde entier. Son roman Val Paradis a reçu en 2005 la bourse Goncourt du premier roman et de nombreux autres prix.

4e de couverture

 

Synaulia, The Villa Of Mysteries, in album Music from ancient Rome, Volume 2, Amiata Records, 2002

Synaulia est un groupe de musiciens, archéologues, chorégraphes, appliquant leur recherche historique, en particulier, à la musique et à la danse dans l'antiquité étrusque et romaine.

Alain Jaubert, Une nuit à Pompéi_01 – devant moi, très nue, très blanche

Aphrodite callipyge, Musée Archéologique National de Naples

 

Elle est debout devant moi, très nue, très blanche. Elle me tourne le dos. C'est une toute jeune femme à la chevelure frisée et coiffée en longues et savantes torsades. En appui sur sa jambe gauche, la droite un peu levée de façon à créer une légère dissymétrie dans son dos, elle penche la tête sur son épaule droite et tente de jeter un coup d'œil vers ses fesses comme pour vérifier qu'elles sont bien dénudées et tournées vers moi. Et, en effet, elle relève du bras gauche sa grande tunique plissée, découvrant ses jambes, ses cuisses, ses fesses et ses hanches. A la hauteur des reins, deux petites fossettes surmontent l'espèce de vallonnement en fourche qui précède la raie. Chaque fesse se rattache aux chairs de sa hanche par une ondulation délicate puis tombe, bien ronde et pleine, légèrement débordante vers le haut, refermant sa course en se soudant à l'arrière de la cuisse par une nouvelle ondulation. Les deux courbes, bordant et soulignant le bas des fesses, remontent un peu et se rejoignent sous la raie centrale. Dans le creux assez profond ouvert par la jonction de la raie, des anses charnues des fesses et du haut des cuisses, l'ombre est dense. J'aimerais m'approcher, passer la main sur ces chairs lisses et douces, me baisser, embrasser ces reins et ces rondeurs tendres, étreindre ces hanches, regarder de près cette zone creuse et ombreuse, essayer de voir au plus intime de cette région mystérieuse. Interdit de toucher ! Je ne peux aller plus loin. La jeune femme est de marbre et ne répondra ni à mes caresses ni à ma curiosité.

Elle s'est imposée à moi alors que j'observais d'autres courbes, d'autres plis, un autre trou sombre. Pourquoi ? Pourquoi cette figure vient-elle se superposer à ce paysage terrible que j'ai devant les yeux ? J'étais au sommet du Vésuve, je regardais le cratère lorsque cette statue de l'Aphrodite callipyge, « Aphrodite aux belles fesses », cette émouvante statue du musée de Naples, s'est soudain rappelée à mon souvenir.

Il faudrait peut-être commencer par le commencement.

 

Le Vésuve, son cratère inquiétant, vu d'avion en arrivant de bonne heure. Une envie subite de le revoir de plus près. Un taxi, puis l'ascension sur un large chemin aménagé, avec une cabane : bar, souvenirs, cartes postales et pierres du Vésuve.

 

Porte d'Italie, il part pour Naples en stop, un léger bagage, il y a de cela dix-huit ans. Le second voyage en Italie fut pour Venise, un autre émerveillement, une autre histoire, un autre roman.

 

A Naples, Stendhal, Gérard de Nerval, une fille de la nuit dans le quartier de Piedigrotta, la fille au petit chat : « Che vuoi ? », il la suit, une scène très brève, c'était la première fois.

 

La soixante-dix-neuvième année de notre ère, dans le sud de ce que nous appelons aujourd'hui l'Italie, en plein été, le 24 août exactement, une montagne fertile, réputée pour son vin, ses olives, ses fruits, que les habitants de cette province romaine appelaient Vesuvius, explosa et, en quelques heures ensevelit sous plusieurs mètres de cendres et de lapilli une grande partie de la région située à ses pieds, faisant disparaître villes, hameaux, fermes et luxueuses villas dispersées dans la campagne.

 

On avait alors décidé de célébrer le passage à l'an 2000 par un colloque, « Pompéi, 2000 ans d'histoire », rassemblant érudits et archéologues venus du monde entier et s'achevant par une fête à la hauteur de l'événement.

 

Une rencontre : Marina Wilson, la Natacha de Guerre et Paix, le film de Richard Hayes qui l'a rendue célèbre en 1960, alors qu'elle était encore toute jeune. Une rencontre rappelant une rencontre plus ancienne.

 

Nouvelle histoire, celle d'un jeune homme de dix-huit ans, pilotin sur le Provence, un paquebot faisant halte dans la baie de Naples, chargeant des centaines de pauvres pour les amener en Amérique du Sud où ils espèrent échapper à la misère.

 

En débarquant au port, il est à peine neuf heures et demie, les panneaux d'affichage électronique de la gare maritime marquent déjà 36 degrés.

[…] Je débouche sur la place. Un petit groupe attend sur le perron du musée. […] Sans doute des archéologues, des historiens, des spécialistes de la civilisation romaine.

Ils sont accueillis par le Surintendant pour découvrir la nouvelle disposition des salles, et en priorité le « cabinet secret ».

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Pan donnant une leçon de musique au berger Daphnis, marbre, Ier siècle av. J.-C., collection Farnèse, Musée Archéologique National de Naples – copie romaine d'un original grec d'Héliodore (IIIe-IIe siècle av. J.-C.)

 

Anna Maria Caprioli, jeune, grande, pulpeuse, guide et commente : une sculpture bizarre, Daphnis, au destin tragique, Daphnis initié par Pan à la musique, et peut-être plus – on voit un satyre poilu, couillu et frémissant sous le prépuce, et un tout jeune homme au zizi de garçonnet, les cuisses écartées.

La réputation sulfureuse du cabinet secret l'a fait interdire au public jusqu'au deuxième tiers du XXe siècle.

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Cippe funéraire en forme de phallus, Musée Archéologique National de Naples

 

Anna Maria nous entraîne vers la seconde salle. Un cippe funéraire en forme d'énorme phallus.

 

Les scènes érotiques s'exposent de salle en salle. Phallus en érection, fesses rebondies, c'est très chaud. Il fait très chaud. Anna Maria en est ruisselante sous sa petite cotonnade vert amande devenue moulante.

Ils se donnent rendez-vous pour le lendemain soir, à la réception.

 

Naples, avril 1974. Pluies incessantes. Bord de mer.

Il faut s'arrêter là, dit l'homme. On ne peut pas continuer ainsi. C'est un vrai déluge.

Comme tu voudras, dit la femme.

Il y a un grand hôtel vieillot, le MIRAMARE, en lettres d'or sur le fronton de marbre blanc. Au comptoir, un vieil employé poussiéreux, comme le velours rouge de l'ascenseur en panne. Marbres ébréchés, acajou défraîchi, miroir au tain piqueté. Une fissure en zigzag traverse le plafond de la chambre. Dans les couloirs, des photos antiques, jaunies, dédicacées témoignent d'un ancien faste.

On se croirait l'année dernière à Marienbad.

 

Le temps passe, le béton a remplacé le rivage, les ordures, la nature. Le chemin du Mont Misène est devenu zone militaire interdite. Il y a des trous dans la clôture de barbelés.

Entrons.

Au bout d'un instant, je sentis que mes semelles écrasaient de drôles de choses qui rendaient un son curieux. Je me penchai et je vis que le sol était tapissé, littéralement tapissé, de seringues. Autour des seringues et accrochés un peu partout dans les piquants de genévriers ou les touffes de genêts, des centaines de préservatifs, des blancs, des roses, des jaunes.

Le temps... Seul le Vésuve est éternel.

Et, en redescendant vers Misène et Bacoli, je me remémorai deux épisodes que j'avais vécus en Italie au cours des années précédentes.

[…]

Rome, 1998. Je prépare un film sur David et sur ses Sabines.

Via del Monte Tarpeio. Le chemin vers le Monte Caprino est barré par des barbelés. Un passage permet de se glisser dans la zone interdite. Des garçons s'enlacent, le sol est couvert de seringues et de préservatifs de toutes les couleurs.

 

Gênes, l'année suivante. Je tourne un film sur Nietzsche. J'ai choisi de refaire tous les itinéraires et toutes les étapes de la vie de ce personnage que j'aime avec tendresse. Il arrive à Gênes début octobre 1881, juste après avoir quitté Sils-Maria.

[…]

Friedrich Nietzsche habite donc Gênes pour la troisième fois et durant six mois, du dimanche 2 octobre 1881 au mercredi 29 mars 1882.

Le dimanche, il va faire un tour dans « son jardin » (Ich war in meinem Garten...), celui de La Villetta Di Negro, détruite lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Le jardin est en zone interdite (Divieto di accesso), encore... et encore cette mince couche d'objets vénéneux et à jamais imputrescibles.

Toujours les mêmes questions, et nulle réponse.

 

J'arrive chez Marina. Elle est prête. Elle m'attendait sur sa terrasse, allongée à l'ombre d'un grand parasol rose, une bouteille d'eau minérale posée sur la table à côté d'elle.

Alain Jaubert, Une nuit à Pompéi_01 – devant moi, très nue, très blanche

La Villa des Mystères les attend.

 

1968 ! Ce fut une drôle d'année, chacun sait cela.

Paestum. Une tombe grecque à caisse. Des scènes peintes avec personnages, datant des environs de l'an 480 avant notre ère, c'était la première découverte d'une peinture grecque non décorative intacte.

[…] deux hommes, un jeune qui tient une lyre et un plus âgé, se caressent en se regardant tendrement.

 

Avec Marina. Nous nous garons près de l'entrée des fouilles de Cumes. L'antre de la Sibylle de Cumes. Virgile... Ibant obscuri sola sub nocte per umbram.

Avec Marina... un vrai savium... la suite est unprintable.

 

En fait la Sibylle, c'était une vulgaire prêtresse ! Et ce que les visiteurs venaient voir c'était la FEMME ! Et ce qu'elle leur montrait, ça ne pouvait être autre chose que son cul !

 

Revenons au jour, ou à la nuit venue : la nuit venue, Anna Maria conduit Marina Wilson et le narrateur – vous suivez ? – dans les lieux cachés de Pompéi. Un panier : champagne, assortiment de canapés, gâteaux.

 

Au lupanar, on lit : Arpocras hic cum Drauca bene futuit denario – ce qui ne se traduit pas.

Et puis : Hic ego puellas multas futui. Ou encore : Vos mea mentula desuerit, dolete, puellae, pedicat culum. Cunne superbe, vale. Et : Ieri nella fica / Oggi nella bocca / Domani nel culo (un charmant poème récent en italien).

 

Anna Maria a posé la torche allumée sur un socle.

Mais en fin de compte, demande Marina, comment les Romains vivaient-ils leur sexualité ? Vraiment comme on l'a dit ? Comme on le lit dans le Satiricon ?

Oui, il faut que je vous donne d'abord un petit aperçu des façons de faire l'amour chez les Romains. Ça se résume par cinq verbes : futuere, pedicare, fellare, lingere, irrumare.

 

La suite nocturne, à trois, relègue La Philosophie dans le boudoir au rayon des contes édifiants.

 

* * * à suivre...

 

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