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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 01:15

Une ample tragédie à cent acteurs divers

Et dont la scène est l'Univers.

Klaus Mann, Le Volcan – Une ample tragédie à cent acteurs divers

Klaus Mann, Le Volcan, Un roman de l'émigration allemande 1933-1939 (Der Vulkan, Pays-Bas, Editions Querido, 1939), traduit de l'allemand par Jean Ruffet, Editions Olivier Orban, 1982 ; Editions Grasset & Fasquelle, 1993 – Illustration de couverture : Dessin de Marc Taraskoff

Klaus Mann, Le Volcan – Une ample tragédie à cent acteurs divers

Fils aîné de Thomas Mann, Klaus, né en 1906 à Munich, grandit dans le cercle culturel de son père. Il partage une adolescence turbulente avec sa sœur Erika à laquelle il restera toujours affectueusement lié – très affectueusement... Il se déclare « condamné à la littérature ». En 1926, il publie la Danse pieuse où s'annonce son inclination homosexuelle ensuite affichée. Il rencontre Gide, Cocteau et Crevel. Il est déchu de la nationalité allemande en 1934 après avoir fui le nazisme en 1933. Il voyage avec Erika aux Etats-Unis, puis en Corée et en Sibérie. Il mène en Europe l'opposition intellectuelle au nazisme. En 1936, il s'exile aux Etats-Unis où il poursuit sa lutte contre l'hitlérisme. En 1939, il fait paraître Le Volcan. Il souffre d'une dépression, il se drogue, il se suicide en 1949 à Cannes.

 

« Mon but est de parler de ceux qui ont perdu patrie et repos, d'être le chroniqueur de leurs aventures, de leurs défaites, de leurs catastrophes et de leur confiance dans l'avenir. »

 

Publié en 1939, Le Volcan fut écrit dans la fièvre des événements. Il s'agissait pour le fils ainé de Thomas Mann de combattre le nazisme qui l'avait contraint à quitter son pays en 1933, et l'avait déchu de la nationalité allemande l'année suivante. De Paris à Vienne en passant par New York, Klaus Mann peint avec une extraordinaire acuite l'Internationale des proscrits, la résistance passive, impuissante, de ces intellectuels, de ces Juifs, devenus citoyens de nulle part, ratiocinant sans fin sur le destin d'une Allemagne qui leur échappe, obligés de se reconvertir dans des métiers manuels. Humiliés. Pathétiques.

Ce roman-document, traversé par la guerre d'Espagne et l'Anschluss, brasse des dizaines de personnages, qui ne sont pas tous des héros. La foi humaniste, la clairvoyance de Klaus Mann illuminent cette chronique arc-boutée contre un régime qui, à l'époque, fit d'une partie de l'Europe un « volcan » bavant une lave honteuse et meurtrière.

4e de couverture

 

Un jeune homme était assis dans une chambre d'une pension berlinoise et écrivait une lettre.

Berlin, le 20 avril 1933.

Cher Karl,

[...]

Pardonne-moi ce jugement un peu dur, Karl : ton cas relève un peu de la désertion.

 

Karl a fui le nazisme naissant et s'est réfugié à Paris.

Quatre Allemands exilés se retrouvent dans un café : Marion von Kammer, Mme Schwalbe, qui a dû quitter son restaurant, mal fréquenté selon la nouvelle autorité, Martin Korella, David Deutsch.

Marion et Martin étaient des amis d'enfance, une enfance dans des familles aisées et aujourd'hui appauvries. Marion avait fait du théâtre – sans grand succès. Martin, lui aussi, avait été comédien – sans talent.

 

Il s'agit de théâtre, tout cela n'est qu'une farce, une ample Comédie à cent actes divers, et dont la scène est l'Univers.

 

Aux Deux-Magots, Martin rencontre Marcel Poiret – un écrivain, conjuré en marxisme, en romantisme, dans la haine de sa mère – et son jeune ami Kikjoudes yeux d'enfant, émouvants, câlins, mais aussi tristes et désespérés. Martin et Kikjou deviennent amants.

 

Il s'agit d'amour et de haine.

 

Dora Proskauer est arrivée de Berlin. Des nouvelles ? A Berlin, les arrestations vont bon train à l'encontre de ceux qui ne sont pas sur la voie du nouvel ordre. Nombreux, ceux qui s'exilent : communistes, sociaux-démocrates, homosexuels, juifs ou simplement artistes.

 

Toute cette cochonnerie est minée du dedans, prête à s'écrouler. C'est indiscutable ! Mais personne ne sait ce qui suivra. Les nazis sont arrivés à persuader les Allemands, le monde entier, qu'après Hitler ce sera le chaos.

 

Kikjou croit en Dieu.

Dieu comme instrument de diversion au profit de la bourgeoisie ? Quelle sottise ! Comme c'est faux ! Mais est-ce que c'est seulement cela ?

[…]

La saint Vérité, la Vérité de Dieu peut à tout moment être fourvoyée. Une classe pour laquelle seuls comptent l'argent et le pouvoir politique se sert du nom de Dieu pour détourner la colère des pauvres car, si cette colère venait à éclater, c'en serait fini des privilégiés et Dieu souhaite peut-être qu'il en soit ainsi.

 

L'exilé est devenu étranger au monde.

 

Martin, comme Klaus, se drogue. Il en meurt, rongé par les événements qui rongent son pays. Kikjou s'envole avec l'ange.

 

Le 1er janvier 1939, dans un café de la Canebière, à Marseille, un jeune homme écrivait la lettre suivante :

Mon cher Karl,

Où es-tu ?

[…]

Nous ne sombrerons pas, si nous restons persuadés que nous avons encore quelque chose à faire. Donne de tes nouvelles !

Ton vieil ami Dieter.

 

En longeant la côte pour poster son courrier, Dieter est pris de vertige à la vue de la mer, du gouffre, du ciel.

Klaus Mann, Le Volcan – Une ample tragédie à cent acteurs divers

« N'avez-vous donc aucun idéal politique ? »

Le Volcan est un grand roman, nous dit Des pas perdus.

 

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 01:15

Αλήθεια και ψέμα, Vérité et mensonge *, le même fil depuis des mois, des mois et des mois.

* Παύλος Νιρβάνας, Αλήθεια και ψέμα, ψεύτρα αγάπη. Ιστορίες για παιδιά και φιλόσοφους, 1907 – Vérité et mensonge, Histoires pour enfants et philosophes, L'Harmattan, 2012

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

Pávlos Nirvánas (Παύλος Νιρβάνας), Psychiko (Το Έγκλημα του Ψυχικού, 1928 – Le crime de Psychiko), traduit du grec par Loïc Marcou, Miroboles Editions, 2016 – photographies de couverture © J.R. Bale – conception graphique et pictogramme intérieur : Guillian

 

« Véritable bourreau de lui-même, il avait hâte de subir son châtiment. »

 

Psychiko, le tout premier polar grec, est un véritable bijou. Anti-héros et probable cas clinique, Nikos Molochantis, jeune rentier désœuvré, est prêt à tout pour obtenir son quart d'heure de célébrité. Il a donc la brillante idée de se faire passer pour l'assassin d'une femme retrouvée morte dans un quartier d'Athènes. Grâce à la presse fascinée par cette affaire, Nikos se retrouve enfin sous les feux de la rampe, assez près de la guillotine pour être une vedette. Le stratagème parfait... A ceci près qu'il risque de fonctionner au-delà de ses espérances.

Paru en 1928 sous forme de feuilleton, Psychiko met en place une mécanique infernale, où une police apathique affronte un faux coupable en quête de gloire.

4e de couverture

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

Paul Nirvanas est un des nombreux pseudonymes de l’écrivain grec Pétros K. Apostolidis (1866-1937). Journaliste, poète, médecin militaire et romancier, il a aussi introduit en Grèce la philosophie de Friedrich Nietzsche et œuvré comme scénariste pour le jeune cinéma de son pays.

4e de couverture

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

Psychiko ou le palais des jours heureux

 

Sous de gros titres en gras et en capitales, les éditions matinales des journaux du 13 août 191… annonçaient en première page une terrible nouvelle :

« Dans la nuit d’hier à avant-hier, un crime odieux a été perpétré dans le quartier de Psychiko. »

Et puis... Le crime de Psychiko est tombé aux oubliettes.

 

Nikos Molochanthis, rejeton d’une illustre famille vivant dans les îles, était monté à la capitale pour faire des études de médecine. Sur ses cartes de visite, il se présentait comme « étudiant en médecine », mais il avait déserté les bancs de l’université après une opération à l’hôpital d’Athènes au cours de laquelle il s'était évanoui à la première goutte de sang. Le maître lui avait conseillé de s'inscrire en théologie.

 

Nikos ne s’était pas inscrit en théologie et n’avait plus remis les pieds à l’université. Il avait continué à dilapider sa fortune en passant son temps libre à faire la noce ou à dormir.

 

Et quand il ne faisait rien de tout cela, il dormait des heures entières sans prendre le soin de manger. Il avait progressivement perdu toute notion de la réalité et vivait plus par le truchement des fictions cinématographiques et par le biais des romans d’épouvante, qui constituaient sa lecture ordinaire, que dans le monde réel des hommes. Dans cet univers empli de chimères, il rêvait de se signaler et de se couvrir de gloire, de la même façon que les jeunes gens de son âge ambitionnent de se distinguer dans le monde réel. Ainsi, les frontières entre la fiction et la réalité s’étaient peu à peu brouillées dans son esprit de sorte que, souvent, il n’arrivait pas à savoir lui-même s’il était un personnage de cinéma ou un homme de chair et d’os.

 

Tel un peintre ou un poète touché par l’inspiration, il venait de concevoir un projet extraordinaire qui serait son chef-d’œuvre. Ce projet consistait ni plus ni moins à se faire passer pour l’auteur véritable de ce crime mystérieux.

 

Nikos revoit et revit le soir du crime dans son imagination maladive et incohérente. Comment se faire reconnaître comme le criminel d'une manière romanesque ?

 

Nikos n'aimait rien tant que le romanesque.

 

Commencer par mettre en scène les pièces à conviction : un couteau ensanglanté, une veste souillée de sang. Ensuite, prévoir une complice ignorante : Phrosso, la sœur de Stéphanos, l'ami proche en confidence.

 

Un beau matin, les journaux annoncent : La Police remporte un succès éclatant.

 

Tout l'éclat en revient à Nikos. Désormais, il est en prison. Des admiratrices lui font porter des dragées et des fleurs, des élégantes espèrent un autographe. Un journaliste propose de lui envoyer ses livres préférés : pour Nikos, c'est le Nietzsche de Zarathoustra et les œuvres de Cours, Précis, Manuel et Abrégé – Ce sont mes écrivains préférés. Molochanthis est un intellectuel.

D'autres prisonniers le prennent pour un guignol.

 

Lina Aréani fonde une société secrète pour libérer Molochanthis, victime expiatoire en passe d'être sacrifiée sur l'autel d'une loi barbare et ignoble.

 

Nikos se confie à Lina. A la lecture de Freud, il revoit son crime sous une lumière encore plus romanesque. Son crime est devenu une œuvre d'art *.

* (Thomas de Quincey, De l'assassinat considéré comme un des beaux-arts, 1854)

 

Ses aveux relancent sa gloire d'un héros tragique à la Une des journaux. Seulement... Stéphanos, son alibi, est parti pour l'Amérique. L'accusé est condamné à la peine capitale. Il est conduit à l'échafaud. La foule se presse devant lui pour mieux jouir du spectacle.

 

Attendez !

 

Un cavalier vient de la plaine.

 

Nikos poussa un soupir de soulagement. Pendant un instant, il eut la sensation que la lumière rosée de l'aube ainsi que la brise fraîche et printanière répandant des odeurs suaves dans les prés herbeux s'étaient introduites en lui et l'avait rempli d'une joie folle et inespérée.

 

Romanesque en diable, l'histoire n'est pas finie...

 

Un songe romanesque, dans la folie, le délire du langage.

Pávlos Nirvánas, Psychiko – Αλήθεια και ψέμα

2016, année grecque, avec Cryssilda et Yueyin !

 

* * *

 

Remerciements à Aifelle Allais qui nous a fait connaître ce roman et dont nous vous invitons à voir le site personnel.

 

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 01:15
Jean Echenoz, Envoyée spéciale – Je veux une femme

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, Les Editions de Minuit, 2016

 

Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé.

4e de couverture

Jean Echenoz, Envoyée spéciale – Je veux une femme

Jean Echenoz, © Hélène Bamberger

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

Selon l'éditeur

 

Je veux une femme, a proféré le général. C’est une femme qu’il me faut, n’est-ce pas.

 

Une mécanique bricolée selon le mot de Jean Echenoz définissant ainsi ses romans (Télérama, 30 mars 2013).

Dans le cadre d'une mission secret Défense, on veut une femme, une innocente, qui ne comprend rien à rien, qui fait ce qu’on lui dit de faire et qui ne pose pas de questions, plutôt jolie, si c’est possible.

Constance est enlevée. On voyage... de Paris à un désert de la Creuse où les grands espaces inhabités ne manquent pas, puis à Pyongyang.

Jean Echenoz, Envoyée spéciale – Je veux une femme

Charlie Chaplin, Les Temps Modernes, 1936

 

Au centre du mouvement, comme le dirait un horloger, est peut-être un grain de sable dans le mécanisme.

 

Je veux une femme, a proféré le général. C’est une femme qu’il me faut, n’est-ce pas. Vous n’êtes pas le seul dans ce cas, lui a souri Paul Objat. Epargnez-moi ces réflexions, Objat, s’est raidi le général, je ne plaisante pas là-dessus. Un peu de tenue, bon Dieu. Le sourire d’Objat s’est dissous : Je vous prie de m’excuser, mon général. N’en parlons plus, a dit le gradé, réfléchissons.

Nous ne sommes pas loin de midi. Les deux hommes réfléchissent, assis de part et d’autre d’un secrétaire métallique vert, vieux modèle réglementaire à caissons derrière lequel se tient le général. Le plateau de ce meuble n’est occupé que par une lampe éteinte, une boîte de cigarillos Panter Tango, un cendrier vide et un sous-main en buvard très ancien, fort effiloché, qui semble avoir épongé puis conclu nombre d’affaires depuis, disons, le dossier Ben Barka. Le secrétaire vert occupe le fond d’une pièce austère dont la fenêtre commande une cour de caserne pavée, à part lui se trouvent deux chaises en tubulures et Skaï, trois armoires de classement à dossiers suspendus, une tablette supportant un vieil et gros ordinateur malpropre.

Tout cela ne date pas d’hier et le fauteuil du général n’a pas l’air bien douillet, ses accotoirs sont oxydés, ses coins fendillés laissent distinguer, voire fuir par lambeaux, son infrastructure en polyuréthane de la première génération.

Les coups de midi ont fini par sonner au clocher, tout proche, de Notre-Dame-des-Otages.

 

L'antre secret est poussiéreux, comme le général, fatigué, comme ses adjoints, défaillant, comme la France.

Déjeunons en réfléchissant : salade d’oreilles de porc suivie d’une joue de bœuf en daube.

 

Entre plusieurs déménagements.

 

On ne peut guère en dire plus sans trahir le secret.

 

Le narrateur (un agent des services ou bien le coryphée ou bien l'écrivain lui-même ?) nous accompagne : « Tout est en place et chacun joue sa partie. Ils n'ont aucune idée de ce qu'ils font, mais ils font tout comme je l'avais prévu. »

 

Une construction mathématique, une écriture froide, quelque chose de Georges Perec. Un chef-d'œuvre, pour aujourd'hui et dans notre histoire.

 

* * *

 

A venir bientôt, le lundi 29 février 2016 : Antigone / Sophocle / Anouilh.

 

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 01:15
Oswald Wynd, Une odeur de gingembre – la lumière et l'ombre

Oswald Wynd, Une odeur de gingembre (The Ginger Tree, 1977), traduit de l'anglais par Sylvie Servan-Schreiber, La Table Ronde, 1991-2015 – couverture et illustrations : Nicolas Galy pour www.noook.fr

 

1903. Disant adieu à son adolescence écossaise, Mary Mackenzie embarque pour l'Orient extrême. A Pékin, dans le quartier des ambassades, l'attend son futur mari, un homme dont elle ne sait rien, représentant la Couronne britannique auprès du dernier empereur. Très vite, la jeune Mary étouffe sous le carcan des convenances diplomatiques et conjugales alors que, dehors, l'aventure l'appelle. Des rues grouillantes aux senteurs enivrantes des marchés, de l'art floral au rituel du thé, de la Cité interdite à l'insurrection des Boxers, sa quête éblouie va la mener à l'amour. Éprise d'un officier nippon, rejetée par son mari, méprisée par ses compatriotes, Mary doit fuir au Japon où l'attendent de nouveaux combats.

Premier rabat de couverture

Oswald Wynd, Une odeur de gingembre – la lumière et l'ombre

Né à Tokyo en 1913, mort à Édimbourg en 1998, Oswald Wynd, devenu l’un des maîtres du polar contemporain sous divers pseudonymes, ne signa de son nom que cet unique roman historique, aux fortes résonances autobiographiques.

Second rabat de couverture

 

A bord du S.S. Mooldera, faisant route vers la Chine, se tissent les fils de lecture : le malaise, l'âge, le changement, la transpiration, les rats.

 

En première il y a deux pianos, un dans le fumoir des hommes – que je n'ai bien sûr pas essayé – et celui qui est dans le salon, beaucoup plus petit. J'ai essayé d'y jouer une mazurka de Chopin juste après Gibraltar, mais j'ai dû cesser parce que Mme Carswell n'aime pas la musique.

 

Frédéric Chopin, Mazurka, Op. 7, n° 1, ca 1830, piano : Arthur Rubinstein, 1938-1939

 

Mme Carswell est le chaperon terrible de Mary, âgée de vingt ans, en recherche de sa liberté. Mary se confie dans son journal et elle écrit à sa mère. Mme Carswell meurt, victime d'on ne sait quel mal (elle en portait tellement en elle). Mme Brinkhill, une femme généreuse et éclairée, prend désormais soin de Mary.

 

Le monde est un curieux mélange de gens de toutes sortes, dont beaucoup ont l'air de ce qu'ils ne sont pas.

 

Le Bien et le Mal ne sont pas aussi évidents que ce qu'on nous apprend.

 

Je me suis demandée pourquoi j'allais en Chine épouser Richard, et je n'ai trouvé aucune réponse, rien qu'une impression désespérante de vide absolu.

 

Arrivée en Chine, Hong-Kong : une très grande misère.

 

Je me suis réveillée ce matin avec un mal de tête et dans cet état que les femmes doivent supporter.

 

Mary a ses Anglais, c'est curieux pour une Ecossaise – élevée dans l'ignorance et la pruderie jusqu'à ce que Mme Brinkhill se mette à lui parler ouvertement de ces problèmes.

 

Mary est mariée : en sortant [de l'église] un magnifique soleil étincelait. Lune de miel : Mary s'ennuie, enfermée derrière ces murs comme une épouse chinoise, prise dans le carcan rituel. Elle en sort parfois, elle fréquente la haute bourgeoisie européenne : promenades, cérémonies, dîners.

 

L'odeur de Pékin : une odeur nauséabonde de beurre rance. Et des nuées de mouches grouillant sur les étals au marché.

 

Mary est reçue à la cour impériale. La misère est effrayante dans l'entourage de son existence pourtant si protégée.

 

Mary est enceinte. Une fille, Jane, est née. Un garçon, Tomo, naît d'une aventure nipponne. Mary est chassée de la maison par Richard. Elle est une putain, il est violent.

 

Elle rejoint Tokyo où la vie n'est pas accueillante pour une occidentale : elle est une courtisane. Elle trouve néanmoins deux amies, femmes rebelles, émancipées.

 

Que la liberté est chère ! Et chère à conquérir.

 

Éblouissant ! nous dit Yueyin.

 

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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 01:15
Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

Jérôme Leroy, Jugan, Collection Vermillon, La Table Ronde, 2015

Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

Jérôme Leroy – Photo : Catherine Hélie © Éditions Gallimard.

 

En vacances à Paros, le narrateur rêve à Noirbourg. Noirbourg où, douze ans plus tôt, il a entamé sa carrière d’enseignant au collège Barbey-d’Aurevilly, « en plein Cotentin, au carrefour de trois routes à quatre voies ». C’est là que débarque un beau matin Joël Jugan, ancien leader du groupe d’extrême gauche Action Rouge. Il vient de purger une peine de dix-huit ans. En prison, il est « devenu un monstre, au physique comme au moral ». Son ancienne complice Clotilde Mauduit le recrute au sein d’une équipe d’aide aux devoirs pour les élèves de la Zone. Il y croise Assia, une étudiante en comptabilité. Très vite, Assia est envoûtée par l’homme au visage ravagé. Ensorcelée aussi, peut-être, par la Gitane en robe rouge, qui, surprise à voler dans les rayons de la supérette de son père, lui a craché au visage d’étranges imprécations.

 

Né à Rouen en 1964, Jérôme Leroy a publié plus de vingt romans, recueils de nouvelles et de poésie, parmi lesquels Le Bloc (Prix Michel Lebrun 2012) et L’Ange gardien (Prix des lecteurs des Quais du Polar 2015) chez Gallimard ; Monnaie bleue (2009), Un dernier verre en Atlantide (2010), Les Jours d’après (2015), Sauf dans les chansons (2015) à La Table Ronde.

4e de couverture

 

A nos petites amoureuses.

 

« Lui, sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. Jeanne eut peur, elle l’a avoué depuis, en voyant la terrible tête encadrée dans ce capuchon noir ; ou plutôt non, elle n’eut pas peur : elle eut un frisson, elle eut une espèce de vertige, un étonnement cruel qui lui fit mal comme la morsure de l’acier. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom. »

Barbey d’Aurevilly, L’Ensorcelée.

 

Deux ou trois fois par an, je rêve de Noirbourg.

Je me demande si je ne devrais pas m’en inquiéter, à la longue. Je vais avoir quarante ans et ces événements se sont déroulés au début de ce siècle, il y a plus d’une décennie, l’année où j’ai entamé ma carrière de professeur de lettres classiques au collège Barbey d’Aurevilly. En parler, par exemple à mon médecin ou au frère de ma femme, qui est psychiatre. Si l’on y réfléchit bien, j’ai été mêlé à cette histoire de très près. J’ai eu les tympans déchirés par les coups de feu, j’ai été éclaboussé par le sang de Clotilde, j’ai dû consoler des adolescents aussi terrifiés que moi. La mode n’était pas encore à ces cellules d’assistance psychologique que l’on voit partout aujourd’hui. Si c’est le seul prix à payer pour cette affaire, quelques rêves d’une année sur l’autre, je ne m’en tire pas mal.

[…]

Si ces rêves devaient finalement disparaître, j’en serais triste. Cela signifierait que j’ai tout compris. Et je ne suis pas certain d’avoir envie de tout comprendre, d’avoir envie qu’Assia Rafa, son père Samir, Clotilde Mauduit, les Gitans de la Zone et bien entendu Joël Jugan disparaissent de mon paysage onirique, n’ayant plus rien à révéler de leurs passions, de leurs mystères, de leur violence. Ils auront été, malgré eux, à leur façon, la part de poésie et de sauvagerie dans ma vie si banalement rangée. En même temps, tout comprendre, enfin, et oublier… Je ne sais plus…

[…]

Je me revois avec douze ans de moins me garer devant un campement près d'un hangar en ruine à deux pas de la cité HLM des Drakkars. […] Je me revois éteindre mon autoradio dont le lecteur CD jouait Heaven Must Have Sent You des Elgins, je me rappelle la chaleur de la fin de l'après-midi. On devait être début octobre et il y a de très belles arrière-saisons dans le Cotentin.

 

The Elgins, Heaven Must Have Sent You, 1966

 

Un lundi de septembre...

Joël Jugan revient à Noirbourg après au moins dix-huit ans, nul ne sait pourquoi.

Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

En quittant le TER à la gare de Noirbourg, il commence par respirer la pluie venue de la mer en traversant la lande de Lessay.

 

Assia Rafa, vulnérable et forte, comme d'autres jeunes filles arabes luttant à la fois dans leurs familles, pour leur émancipation, et au dehors, contre l'exclusion, le rencontre.

 

Après dix-huit ans passés en prison, Joël Jugan est devenu un monstre, lui, le jeune idéaliste, beau et sanguinaire, qui voulait changer le monde – par le sang.

Son visage est terrifiant, boursouflé, suppurant. Il souffre. Les analgésiques les plus puissants n'ont plus grand effet sur le mal.

Jérôme Leroy, Jugan – une tragédie classique

Il entre au buffet de la gare. Seules les banquettes avec leur moleskine rouge n'ont pas changé. Il entre dans un autre monde.

 

Dans l'ancien monde, sa première victime était un ami de la famille, le président-directeur-général des Forges de Noirbourg. Il l'avait tué en 1982, sans haine, après la fermeture des Forges – six mille licenciements, un autre continent pour l'entreprise dont le PDG était un pionnier dans l'art de délocaliser.

La branche normande d'Action Rouge était composée de fils et de filles de grands bourgeois.

 

Il faut imaginer la jeune fille légèrement éblouie.

Il faut toujours imaginer la jeune fille légèrement éblouie et c'est ainsi qu'Assia Rafa fait son entrée dans chacun de mes rêves de Noirbourg.

 

Assia est une brillante lycéenne, elle souffre du carcan familial, elle est sage : à dix-neuf ans, elle est la seule fille vierge de sa classe de BTS.

 

Jugan est une victime des flics.

J'ai mal à chaque minute mais chacune de ces minutes me rappelle la société dans laquelle je vis. Et ma gueule dans la glace, chaque matin, c'est le visage même de notre monde.

On ne peut en dire plus, attendez-vous à l'horreur annoncée, des cadavres.

 

Une tragédie classique, la mort annoncée, une écriture plane, impertubable, Jugan disparaît dans la nature.

 

Jérôme Leroy présente Jugan.

 

Des pas perdus nous dit : Jugan est un roman noir, très noir qui rafraîchit la mémoire et éclaire le présent. A lire évidemment.

Et nous l'approuvons.

 

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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 01:15
Jacques Poulin, Le vieux Chagrin – l'art des rencontres

Jacques Poulin, Le vieux Chagrin, Leméac, 1989, Actes Sud, Babel, 1995

Jacques Poulin, Le vieux Chagrin – l'art des rencontres

Né à Saint-Gédéon de Beauce (Québec) en 1937, Jacques Poulin a étudié la psychologie et les lettres à l'université Laval (Québec). Parallèlement à une carrière d'écrivain qui lui a valu de nombreux prix littéraires au Canada et en France, il a travaillé comme traducteur. Il vit actuellement à Paris.

 

Sur le rivage du Saint-Laurent où il vit retiré en compagnie du chat "Vieux Chagrin", un vieil écrivain observe des empreintes, des pas dans le sable, des marques dans la caverne proche qu'il connaît bien : sur une sorte de tablette longue et étroite, formée par une saillie de la paroi rocheuse, il y a une bougie et une boîte d'allumettes, un livre, les contes des Mille et Une Nuits, un feu de camp.

En ce moment, il écrit un roman d'amour, mais son inspiration est immobilisée comme le voilier ancré dans une anse du fleuve.

Il part en quête de Marika, la jeune femme du voilier.

 

Incipit

 

Le printemps était arrivé.

J'habitais une vieille maison en bois qui était toute seule au milieu de la baie. Son aspect était un peu étrange parce qu'elle avait été construite par étapes. A l'origine, elle avait été un simple chalet, que mon père avait transformé petit à petit, ajoutant une chambre, un hangar, un étage, à mesure que la famille s'agrandissait.

La maison avait fait partie du village de Cap-Rouge. Mon père l'avait fait déménager dans la baie, où il n'y avait personne, parce qu'il voulait avoir la paix. Elle avait été mise sur une embarcation à fond plat, moitié radeau, moitié barge, et elle avait été transportée de l'autre côté du fleuve et installée au milieu de la baie.

 

C'est un roman avec des chansons.

Un soir, en revenant vers la caverne, l'écrivain fredonne une chanson de Brassens – comme pour s'annoncer.

 

Georges Brassens, Il n'y a pas d'amour heureux, 1953

 

L'écrivain le plus lent du Québec, comme le narrateur se nomme lui-même, relit le dernier chapitre de son roman d'amour, laissé en plan quelques jours auparavant. Son héros se trouve dans un bar du vieux Québec, le barman a mis sur le tourne-disque une vieille chanson qu'il aime.

 

Marlene Dietrich, Lili Marleen, 1944

 

Il relit Hemingway et son principe pour écrire : s'en tenir à ce que l'on connaît le mieux.

 

Une femme, la quarantaine, Bungalow de son surnom, venant de la maison d'accueil qu'elle a fondée pour héberger les paumées de la vie, débarque un jour avec ses filles dans le monde de l'écrivain et dans son roman. Parmi les filles, la Petite, sortant d'une enfance dévastée et qui s'attache à l'écrivain. Les chats viennent nombreux à la maison : il y a la belle Vitamine qui plaît bien au vieux Chagrin. Et Marika la mystérieuse ne se montre que par quelques traces, malgré les messages que le vieil amoureux laisse dans sa caverne, sur un rocher ou dans une boîte aux lettres qu'il a bricolée avec une maison de poupée et posée sur la grève – Marika est-elle un rêve ?

Tous ces personnages de rencontre nourrissent son inspiration.

 

Et Dieu dans tout ça ?

 

Au fond, la seule chose à laquelle je croyais depuis toujours, c'était l'âme. J'étais certain d'avoir une âme. Nous avions tous une âme, même le vieux Chagrin. En marchant dans le grenier, j'avais commencé à édifier une théorie de l'âme.

Selon ma théorie, l'âme ne se trouvait pas à l'intérieur du corps, comme on le croyait généralement, mais plutôt à l'extérieur. Elle était plus grande que le corps, elle l'enveloppait et le tenait au chaud. Elle avait une couleur un peu bleutée qui se voyait parfois dans l'obscurité. Elle ressemblait à une longue chemise de nuit, légère, transparente et vaporeuse. Au moment de la mort, elle quittait le corps et flottait quelque temps dans l'air, à la manière d'un fantôme, avant d'aller rejoindre les autres âmes dans le ciel.

 

C'est l'histoire d'un vieux loup solitaire, retiré sur une rive du Saint-Laurent en compagnie de son chat, de son écritoire et de ses rêves – parfois éveillés : rêves, illusions, empreintes. Un roman de la solitude mêlée de rencontres – la vie, c'est l'art des rencontres, disait Vinícius de Morães.

C'est l'histoire d'un roman – un roman d'amour... – qui se tisse lentement des rencontres du vieux solitaire. L'écrivain entend que l'amour est plutôt l'amitié, l'affection. La mémoire autorise le voyage, même à l'ancre.

Ce qui compte finalement, pour lui, c'est l'écriture : dans son rêve le plus secret, l'écriture pourrait amener un nouveau monde, un monde de paix et d'amour.

 

Un mystère amoureux, un récit lumineux, une écriture cristalline.

 

On ne saura jamais vraiment si… et cela est très bien ainsi. Ravissant ! Yueyin nous le dit.

 

* * *

 

Précédemment

 

Jacques Poulin, Les Grandes marées – l'été des Indiens

 

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17 décembre 2015 4 17 /12 /décembre /2015 01:15
Upton Sinclair, Pétrole – le ruban magique

Upton Sinclair, Pétrole ! (Oil ! University of California press, 1927), traduction de l'américain par Henri Delgove et R. N. Raimbault revue par Marc Spirial, éditions Gutenberg, 2008 – préface d'Olivier Barrot, couverture : David Lee Fong

Upton Sinclair, Pétrole – le ruban magique

Upton Beall Sinclair, né le 20 septembre 1878 à Baltimore, mort le 25 novembre 1968, est un écrivain américain initiateur du socialisme aux États-Unis dès 1904.

 

« Comme Emile Zola, Upton Sinclair n'a rien d'un styliste extasié : il peint large, vite, puissant, il emporte le lecteur et l'incite à s'insurger : Sinclair n'aurait pas renié l'acception utilitaire de son travail. Pourtant Pétrole ! demeure un récit d'aventure.

Tel Géant, livre qui fut lui aussi adapté au cinéma, ce roman se veut le roman du pétrole, volontiers scélérat, que Sinclair avait déjà affronté en manifestant contre les Rockefeller. On ne manquera pas d'être frappé, dans la première partie du livre, par la toute puissance de J. Arnold Ross, magnat de la génération fondatrice de l'industrie pétrolière américaine, et par la soumission parfaite de son fils Bunny. Pourtant, le jeune homme s'affranchit de cette tutelle écrasante et finit par tracer sa propre voie, singulièrement différente de ce que dessinait l'exemple paternel.

Sept cents pages d'idéalisme, empreintes de toutes les composantes du roman d'éducation : on sent qu'Upton Sinclair aspire à donner vie à la chimère de la littérature américaine de tout temps, the great American novel, le grand roman américain à l'échelle du pays-continent qui, une fois pour toutes, s'inscrira dans l'histoire littéraire. »

Extraits de la préface d'Olivier Barrot

 

Upton Sinclair (1878-1968) connaît une enfance pauvre et nomade. A vingt ans, il est correspondant de guerre à Cuba. Rendu célèbre par La Jungle (réédité en 2003 par Mémoire du Livre), il multiplie les livres coups de poing, dénonçant les tares de la société américaine. Il signe sans doute son chef-d'œuvre en 1927 avec Pétrole !, qui vient d'être porté à l'écran par Paul Thomas Anderson sous le titre There Will Be Blood.

4e de couverture

 

Incipit

 

Chapitre I

La Randonnée

1

La route filait, lisse, nette, quatre mètres trente de large exactement, les bords coupés comme au ciseau, ruban de ciment gris déroulé à travers la vallée par une main géante. Le sol ondulait en longues vagues: une lente montée, puis un plongeon soudain. Vous grimpiez et passiez en trombe la crête, mais vous étiez sans crainte, car vous saviez que le ruban magique serait là, libre de tout achoppement, vierge de toute bosse ou crevasse, attendant le passage des roues aux caoutchoucs gonflés tournant sept fois à la seconde. Sur les côtés déferlait en sifflant l'âpre vent du matin, orage de mouvements qui vibrait et grondait en des harmoniques aux incessantes variations. Mais vous vous pelotonniez confortablement derrière un pare-brise incliné qui dérivait la tornade par-dessus votre tête. Quelquefois, il vous plaisait de lever votre main pour sentir le choc glacial ; quelquefois, vous risquiez un œil par le côté du pare-brise afin que l'ouragan vous frappe au front et vous ébouriffe les cheveux. Mais, la plupart du temps, vous demeuriez assis, muet et digne, car c'était ainsi que faisait Papa, et les manières de Papa constituaient l'éthique de l'automobilisme.

 

Papa est un homme méthodique. Il signe des contrats, il achète des terres, de forage en forage. Les morts sont enterrés.

 

Le premier narrateur est James Arnold Ross Jr., surnommé Bunny, fils du seigneur du pétrole. Papa est millionnaire. La sympathie de Bunny envers les travailleurs et les socialistes entraîne la discorde avec son père.

Finalement, le père meurt d'une pneumonie. Bunny consacre son héritage et sa vie à la justice sociale.

Une satire sociale et politique épinglant nos faiblesses. Peut-être une piste autobiographique ? Ou un fil de lecture : le feu.

 

Paul Thomas Anderson, There Will Be Blood, 2007

L'adaptation est une écriture infidèle du roman. Nous en gardons le concerto de Brahms.

 

Johannes Brahms, Concerto pour violon en ré majeur, op. 77, Orchestre symphonique de la radio nationale roumaine, dir. Iosif Conta, violon : Ivry Gitlis, Bucarest,1980 – cadence : Joseph Joachim

Quel merveilleux violoniste !

 

[NDL : nous vous laissons apprécier le message, clairement antisémite, l'auteur étant mort en 1897]

 

Johannes Brahms, Concerto pour violon en ré majeur, op. 77, premier mouvement, Allegro non troppo, New-York Philharmonic, dir. Zubin Mehta, violon : Isaac Stern, ca 1980

Quel merveilleux violoniste !

 

Un grand roman, nous dit Des pas perdus.

 

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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 01:15
Claude Izner, La disparue du Père-Lachaise – de belles maximes

Claude Izner LIEN vers le précédent, La disparue du Père-Lachaise, 10/18, 2003 – illustration de couverture : Jean Béraud, Le Boulevard Montmartre et le théâtre des Variétés vers 1880

 

Paris, 1890. Quelle n'est pas la surprise de Victor Legris quand débarque Denise Le Louarn, la petite bonne de son ancienne maîtresse, Odette de Valois, dans sa librairie de la rue des Saints-Pères ! La jeune fille est visiblement bouleversée.

Elle lui apprend qu'Odette, devenue depuis peu adepte de ce spiritisme tant en vogue, a disparu à la suite d'un étrange rendez-vous au cimetière du Père-Lachaise. D'abord sceptique, Victor ne peut s'empêcher de s'interroger et le voilà donc lancé sur la piste de son ancienne maîtresse...

A sa suite on découvre ce Paris où l'on entendait encore le bruit des sabots sur les pavés de bois et les cris des petits métiers, où les hommes portaient le haut-de-forme, les femmes le corset et où le crime poussait à chaque coin de rue... Mystères, mystères !

4e de couverture

 

En exergue

 

« Êtes-vous toujours là ? Vous êtes mort sans doute, mais d’où je suis on peut parler aux morts. »

Victor Hugo

 

« Nous sommes tous des fantômes… »

Élisabeth d’Autriche

 

Prologue

 

État de Colombie, province du Cauca.

Novembre 1889

 

Ils avaient enfin atteint Las Juntas après une descente épuisante à travers la forêt saturée d’humidité. Un homme barbu ouvrait la marche. Derrière lui deux porteurs indiens transportaient un quatrième homme inconscient dans un hamac, suspendu à une perche posée sur leurs épaules.

 

L'homme n'en a plus pour longtemps. On le dépose dans une demeure délabrée où, sous le voile épais des toiles d'araignées, ne gisent, pêle-mêle, que des roues de chariot brisées, des pignons de machines, des débris d’appareil télégraphique, des dizaines de bouteilles vides et un volume jauni, rongé, dont les pages s’effritèrent : Stances à la Malibran, d’Alfred de Musset. […] Musset, ici, en ce lieu, quelle absurdité !

Dans le havresac du mourant, une lettre :

29 juillet 1889

Mon cher Armand,

Comment vas-tu, mon canard ?

 

Chapitre premier

 

Quatre mois plus tard

Seigneur, il était si bon et si doux, nous l’aimions si tendrement ! Seigneur, il était…

 

A l'approche du Père-Lachaise une femme voilée pleure dans un fiacre, une jeune femme, sa servante, assise en vis-à-vis, se signe en écoutant cette litanie.

Claude Izner, La disparue du Père-Lachaise – de belles maximes

Précédant de peu un convoi funéraire, le fiacre pénétra dans le cimetière et emprunta l’avenue circulaire. La pluie nimbait d’un dôme luisant l’immense nécropole. De part et d’autre de la route se succédaient chapelles, cénotaphes, mausolées ornés d’angelots dodus ou de nymphes éplorées.

[…]

Le fiacre amorça un virage et manqua percuter un grand bonhomme à cheveux blancs contemplant la croupe épanouie d’une pleureuse de bronze.

Claude Izner, La disparue du Père-Lachaise – de belles maximes

La nuit tombe, et la pluie et le froid. Denise est perdue. Odette de Valois, sa maîtresse, a disparu. Denise, éperdue, se rend chez Victor Legris, l'ancien amant de Madame, en sa librairie. Depuis la mort de Monsieur, Madame consulte un mage qui fait revenir et parler les morts. Denise devait apporter à sa maîtresse un tableau, elle s'est trompée de cadre, Madame voulait déposer dans la chapelle de son défunt la Sainte Vierge, la dame en bleu, et non pas l'Archange Saint-Michel. La jeune fille rejoint Victor au Temps perdu, un café à l'angle de la rue des Saints-Pères et du quai Malaquais. Elle a entendu une présence dans sa chambre, elle a peur, elle a faim.

 

Gabriel Fauré, Première valse-caprice, en la majeur, opus 30 : Ambiance de fête brillante, 1882.

 

Victor enquête. Il est de fort belle humeur en remontant la rue Lepic. Il sifflote une valse de Fauré.

Tasha, jeune et charmante artiste peintre que nous connaissons déjà, amante libre du libraire, hébergera Denise dans sa chambre et ira dormir à la librairie Elzévir, chez Victor.

 

De belles maximes.

 

Le sujet est secondaire, c'est le style qui fait l'artiste.

 

Les femmes, c'est toutes des diablesses, un saint se damnerait sous leurs jupons.

 

L'odeur du sang appâte les requins autant que le miel les mouches.

 

Bien sûr, il y a d'autres meurtres, où serait le plaisir ?

 

Le récit est plus lent, léger bémol, que dans Mystère rue des Saints-Pères.

 

Byron Haskin, L'Île au trésor, 1950

 

Aristide Bruant, Le Chat Noir, 1911

 

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1 décembre 2015 2 01 /12 /décembre /2015 01:15
Claude Izner, Mystère rue des Saints-Pères – le curare ne pardonne pas

Claude Izner, Mystère rue des Saints-Pères, Éditions 10/18, 2003 – illustration de couverture : Jean Béraud, Entrée de l'Exposition de 1889 (détail)

 

Paris, juin 1889 : le monde entier se presse à l'Exposition Universellela Tour Eiffel, qui vient d'être achevée, accueille plus de mille visiteurs par jour. Les Français s'aperçoivent qu'ils ont un Empire colonial en découvrant les pavillons exotiques et les villages indigènes groupés au pied d'un des temples d'Angkor reconstitué. C'est dans cette ambiance de kermesse que survient une série de morts inexpliquées. Les victimes ne présentent aucune blessure apparente et, hormis le fait d'avoir été présentes à l'Exposition, rien ne les relie entre elles. Victor Legris, propriétaire d'une librairie rue des Saints-Pères, n'aurait nulle raison de se mêler de ces affaires s'il n'était intrigué par le comportement de son père adoptif et associé, Kenji Mori. Il décide d'enquêter, au risque de voir basculer toutes ses certitudes...

Selon l'éditeur

Claude Izner, Mystère rue des Saints-Pères – le curare ne pardonne pas

Anonyme, Exposition Universelle 1889, Danseuses Javanaises, BnF, Estampes et Photographie, Va271 t.9

 

Comme nombre de visiteurs du monde entier, Victor Legris, libraire rue des Saints-Pères, se rend à l'Exposition universelle où la Tour Eiffel, qui vient d'être achevée, trône en véritable vedette. En ce début d'été 1889, les Parisiens ont bien du mal à se frayer un chemin dans la foule qui se presse entre les kiosques multicolores, dans les allées envahies de pousse-pousse et d'âniers égyptiens... Au premier étage de la tour, Victor doit retrouver Kenji Mori, son associé, et son ami Marius Bonnet, qui vient de lancer un nouveau journal, Le Passe-partout. Mais leur rendez-vous est vite interrompu : une femme vient de s'écrouler sous le coup d'une étrange piqûre. S'ensuit une série de morts inexpliquées qui vont marquer les débuts d'enquêteur de Victor Legris...

Ces nouveaux mystères de Paris nous plongent dans la capitale des impressionnistes, ses « villages » et ses quartiers populaires.

4e de couverture

Claude Izner, Mystère rue des Saints-Pères – le curare ne pardonne pas

Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs, Liliane Korb et Laurence Lefèvre. Liliane a longtemps exercé le métier de chef-monteuse de cinéma, avant de se reconvertir bouquiniste sur les quais de la Seine, qu'elle a quittés en 2004. Laurence a publié deux romans chez Calmann-Lévy, Paris-Lézarde en 1977 et Les Passants du dimanche en 1979. Elle est bouquiniste sur les quais. Elles ont réalisé plusieurs courts métrages et des spectacles audiovisuels. Elles écrivent ensemble et individuellement depuis de nombreuses années, tant pour la jeunesse que pour les adultes. Les enquêtes de Victor Legris sont aujourd'hui traduites dans huit pays. Sang dessus dessous est la réédition de leur premier roman policier à quatre mains, paru en 1999.

Selon l'éditeur

En exergue

 

Paris dresse sa tour

ainsi qu’une grande girafe inquiète

sa tour

qui, le soir venu,

craint les fantômes.

Pierre Mac Orlan (Tel était Paris)

 

Prologue

12 mai 1889

Des nuées d'orage couraient au-dessus de la steppe coincée entre les fortifications et la gare de marchandises des Batignolles. La vaste étendue d'herbe galeuse dégageait des relents d'égout. Groupés autours de tomberaux d'ordures ménagères, des chiffonniers nivelaient à coups de crochet une marée de détritus, soulevant des tourbillons de poussières. Au loin, un train s'avançait, grossissait lentement. Une bande de gamins dévala les buttes en hurlant :

Le voilà ! Buffalo Bill arrive !

 

Jean Méring, un chiffonnier, s'effondre. Un râle fusa de ses bronches, il parvint à articuler : – Ab... a-beille.

 

Le Figaro du 13 mai 1889 publie, en page 4 : Mort singulière d'un chiffonnier, Un biffin de la rue de la Parcheminerie est décédé d’une piqûre d’abeille. L’accident s’est produit hier matin à la gare des Batignolles lors de l’arrivée à Paris de la troupe de Buffalo Bill. Les personnes présentes sur les lieux ont vainement tenté de ranimer la victime. L’enquête a révélé qu’il s’agirait de Jean Méring, quarante-deux ans, ancien communard déporté en Nouvelle-Calédonie, revenu à Paris après l’amnistie de 1880.

 

Chapitre premier

Mercredi 22 juin

Sanglée dans un corset neuf qui craquait à chaque pas, Eugénie Patinot descendait l’avenue des Peupliers.

Elle vient à la tour, avec deux enfants, elle monte jusqu'à la deuxième plate-forme, à 115,73 mètres au-dessus de la terre ferme, elle se pose sur un banc.

Quelqu’un s’assit près d’elle, se releva, fit un faux pas, s’appuya lourdement sur son épaule sans s’excuser. Elle poussa un petit cri, quelque chose l’avait piquée à la base du cou. Une abeille ? C’était sûrement une abeille !

 

Tasha dessine un croquis de la scène. Victor s'intéresse à elle.

 

Où se situe votre magasin ?

18, rue des Saints-Pères, c’est facile à trouver, il y a une enseigne : Elzévir, Librairie ancienne et moderne.

 

Victor, invité par son ami Marius à tenir une chronique littéraire, vient revoir Tasha au journal, avec un projet d'article intitulé « Le français tel qu'on l'écrit », ne ménageant ni Balzac – « Un commissaire de police répond silencieusement : "Elle n'est point folle" » (La Cousine Bette) –, ni Lamartine – « Les plantes de mes pieds me font mal du désir de sortir avec vous, Geneviève. » (Geneviève) –, ni Vigny – « Le vieux domestique du maréchal d'Effiat mort depuis six mois avait repris ses bottes. » (Cinq-Mars).

 

La mort d'Eugénie Patinot, piquée par une abeille sur la tour, fait la Une du Passe-partout avec un dessin de Tasha.

 

L'inspecteur Lecacheur est chargé de l'enquête. Que nous cache-t-on ? Marius Bonnet, le fondateur du journal, connaît la musique.

On n'en sort pas, mon vieux, le crime et la bluette sont des serpents de mer qui alimentent le tiroir-caisse.

Tu es d'un cynisme !

 

Le curare ne pardonne pas, l'abeille n'est pas une abeille, l'abeille tue encore.

 

« Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable », combien de fois ce vers de Boileau s'était-il vérifié dans le passé, de combien d'erreurs judiciaires des innocents avaient-ils été victimes, à cause de l'imagination trop fertile d'un quelconque enquêteur ?

 

Le vrai coupable est invraisemblable.

Claude Izner, Mystère rue des Saints-Pères – le curare ne pardonne pas

Kenji, le sage, aura le dernier mot :

L'apparence n'est pas plus la réalité qu'un coucher de soleil n'est un incendie.

 

Et il prit une tasse de saké.

 

Lucien Delormel et Léon Garnier pour les paroles, Louis-César Desormes pour la musique, En revenant de la revue (chanson créée par Paulus à la Scala, à Paris, en mai 1886) – interprétation : Georgius, orchestre Raymond Legrand, disque 78 tours Decca MB.21162, décembre 1949

 

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27 novembre 2015 5 27 /11 /novembre /2015 01:15
Franck Bouysse, Grossir le ciel

Franck Bouysse, Grossir le ciel, la manufacture de livres, 2015 – couverture : Cyril Herry

Franck Bouysse, Grossir le ciel

Franck Bouysse est né en 1967, il vit à Limoges où il enseigne la biologie.

 

« Abel but son verre d'un trait et se leva. Il se tenait face à Gus, tout raide, comme une espèce de bestiole qui ne voudrait pas être repérée dans un décor hostile, puis il planta ses yeux dans ceux de Gus après un silence qui ne rendait service à personne et il dit :

– Tu veux que je te dise vraiment le fond de ma pensée ?

– Je t'écoute.

– Le diable, il habite pas les enfers, c'est au paradis qu'il habite.

 

Entre Alès et Mende, au milieu des Cévennes, un lieu-dit appelé Les Doges, deux fermes éloignées de quelques centaines de mètres, de grands espaces, des montagnes, des forêts, de la neige une partie de l'année, deux hommes, un chien, un fusil, quelques mots, des silences et de la roche pour poser le tout. »

4e de couverture

 

Épigraphe

 

« Le terre aveugle elle-même et l’eau aveugle, le ciel et sa bombarde d’étoiles comme les colombes, l’air, sombre, les essaims de civilisations endormies de la terre végétale, certains reptiles certains oiseaux, et des personnalités vêtues de fourrures, dont le sommeil est de jour, mais que l’obscurité appelle à leurs affaires, ceux-là jouissaient de tout leur aplomb. »

James Agee, Louons maintenant les grands hommes

 

Incipit

 

C’était une drôle de journée, une de celles qui vous font quitter l’endroit où vous étiez assis depuis toujours sans vous demander votre avis. Si vous aviez pris le temps d’attraper une carte, puis de tracer une ligne droite entre Alès et Mende, vous seriez à coup sûr passés par ce coin paumé des Cévennes. Un lieu-dit appelé Les Doges, avec deux fermes éloignées de quelques centaines de mètres, de grands espaces, des montagnes, des forêts, quelques prairies, de la neige une partie de l’année, et de la roche pour poser le tout. Il y avait aussi des couleurs qui disaient les saisons, des animaux, et puis des humains, qui tour à tour espéraient et désespéraient, comme des enfants battant le fer de leurs rêves, avec la même révolte enchâssée dans le cœur, les mêmes luttes à mener, qui font les victoires éphémères et les défaites éternelles.

 

L’abbé Pierre vient de mourir. Gus en est retourné. Il ne l’a jamais connu, l'abbé était catholique, Gus est protestant. Mais il était un peu de la famille. Gus n’en a plus vraiment, de famille, à part Abel et Mars, un voisin et un chien.

Un matin de janvier, Gus est à la chasse, près de la ferme de son voisin. La neige se colore en rouge...

Gus est né il y a plus de cinquante hivers, dans la solitude du premier cri, déjà. Sa ferme est située en haut des Doges, quelques bâtiments de misère, et pour l'essentiel un lopin de forêt.

Les jours s'enfilent sans que rien ne se passe jusqu'à ce qu'on annonce à la télévision la mort de l'abbé Pierre.

Franck Bouysse, Grossir le ciel

Gus finira dans la roche, il ira grossir le ciel, nous irons tous au paradis.

 

Yves Robert, Nous irons tous au paradis, 1977

 

Michel Polnareff (en bonne compagnie avec Jacques Chazot – Les Carnets de Marie-Chantal – et Alice Sapritch), On ira tous au paradis, 1972

 

Une tragédie dans la solitude, le silence, la roche des Cévennes.

 

Puissant ! nous dit Yueyin.

 

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