Lou

  • : Libellus
  • Libellus
  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

Recherche

l'heure à Lushan

France + 7 heures

 

Archives

pour mémoire

Survival

 

Uncontacted tribes

 

Un lien en un clic sur les images.

3 août 2015 1 03 /08 /août /2015 00:15

L'été, à la plage, certains relisent Proust qu'ils n'ont pas encore lu une seule fois. D'autres se plongent dans Harlequin, les fondamentaux, quoi !

L'été à la plage – Cathryn Clare, La loi de la passion

Cathryn Clare, La loi de la passion (Blind Justice, 1989), traduction française de Anouk, Harlequin, 1993

 

J'étais pressée. Cet après-midi je déménage pour m'installer avec mon amie Sarah dans une petite ville proche de Boston. J'en avais assez de la grande ville et j'ai trouvé un boulot pas franchement passionnant mais reposant : une importante société d'assurance cherchait son avocat, et je suis avocate.

 

Pressée, mais toujours charitable, je cherche à aider une vieille dame, aveugle de surcroît, à traverser l'avenue, elle se rebiffe, grincheuse, elle n'a besoin de personne, et nous nous retrouvons au milieu de la trois voies quand les voitures démarrent du feu tricolore. Je pousse ma dame vers le trottoir, elle trébuche... un horrible crissement de pneus... elle est étendue sous le pare-choc d'une jeep, très belle, flambant neuve.

 

Le conducteur, un homme pressé, descend, très agressif – j'aurais poussé la dame –, et... hmm... très bel homme. Et avocat lui aussi. J'en suis toute frémissante. Que va-t-il se passer dans les cent trente pages qui suivent ?

 

On va "conclure", et puis on va se marier, comme tout le monde. Tout le monde est pressé, tout le monde est riche, jeune, beau et intelligent.

 

La vieille dame va bien, elle n'en était pas à son coup d'essai, elle est connue de tout le quartier et des services de police, elle est invitée à la noce.

 

Partager cet article

Repost0
23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 00:15
Catherine Lamielle, Étranges nouvelles

Catherine Lamielle, Étranges nouvelles, Les Éditions du Panthéon, 2005

Catherine Lamielle, Étranges nouvelles

La découverte d'un galion du XVIIe siècle près de Stockholm, l'ombre toute-puissante de Cromwell, l'héritage inattendu d'un tableau, un faux accident de carriole... Autant d'événements du passé qui transformeront le destin de personnages actuels.

Ces incursions du passé dans le présent constituent la trame des quatre premières nouvelles de ce recueil.

Les trois ultimes Étranges nouvelles sont l'occasion pour Catherine Lamielle d'explorer ce qui se cache derrière des existences en apparence ordinaires. Celles de gens a priori comme les autres qui dissimulent pourtant un secret, une faille. L'un pense qu'il va devenir riche, l'autre croit dominer son environnement et le dernier est loin d'être le personnage insignifiant qu'il paraît être.

Catherine Lamielle est née à Paris en 1953. Des études de physique et son souhait de concilier vie en entreprise et amour des livres l'ont d'abord amenée à choisir le métier de documentaliste scientifique. Son entrée dans un grand groupe international lui a permis d'évoluer rapidement vers des fonctions de communication puis de gestion des ressources humaines.

L'histoire de sa propre famille et ses nombreux déplacements privés ou professionnels sont pour elle une source d'inspiration toujours renouvelée.

Étranges nouvelles est son premier recueil – nous dit la 4e de couverture.

 

Trois nouvelles en quelques phrases.

 

Un tableau dont personne ne voulait

[…]

Il est entré chez nous par hasard...

Quand le hasard même est inscrit dans le grand rouleau...

 

Un changement d'univers

La journée avait commencé de manière étrange...

Ordinaire, en fait. C'est ensuite qu'est apparu l'étrange.

 

L'aigle

[…]

Avons-nous rêvé l'Oiseau ?

[…]

Et s'il était simplement la représentation de ce qu'il y a de mieux en nous : notre aptitude à rêver, notre sens du merveilleux, notre désir de liberté, notre capacité à voir plus loin, à voir de plus haut, une partie de notre conscience peut-être ?

[…]

Vivons, cela suffira.

 

C'est brillant, étrange, aux frontières du fantastique. Une écriture merveilleuse et limpide.

 

Erik Satie, Gymnopédie n°1, 1888 – piano : Daniel Varsano, 1969

 

Partager cet article

Repost0
11 juillet 2015 6 11 /07 /juillet /2015 00:15
Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Anne Percin, Les singuliers, éditions du Rouergue, 2014 – Illustration de couverture : Paul Gauguin, Les misérables, 1888

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Née en 1970 à Épinal, Anne Percin vit aujourd'hui dans un village du sud de la Bourgogne, où elle enseigne et partage sa vie avec un artiste contemporain et leur enfant.

 

Durant l'été chaud de 1888, une communauté de peintres prend pension à Pont-Aven, un village pittoresque du Finistère. Parmi eux se trouvent un jeune Belge, Hugo Boch, issu d'une riche famille d'industriels, et un certain Gauguin, autodidacte à la grande gueule qui croit en son génie. Ils sont de cette avant-garde qui veut peindre autrement, voir autrement, vivre autrement.

Hugo Boch n'est plus très sûr, lui, de vouloir poursuivre dans la peinture : il expérimente du côté de la photographie, cet art naissant. Surtout, il mène une correspondance assidue et les lettres qui s'échangent, entre la Bretagne, Paris et Bruxelles, sont foisonnantes d'anecdotes. Un vent nouveau se lève, en cette fin de siècle, dans les arts mais aussi dans les moeurs et les techniques. Tous ces explorateurs sont des jeunes gens audacieux, émouvants et parfois drôles, sauvages aussi, qui se battraient en duel pour défendre des tournesols peints par un Hollandais, réfugié dans le Midi, que beaucoup considèrent comme un fou et un barbouilleur... Dans Les Singuliers, Anne Percin mêle figures historiques et personnages fictifs pour nous offrir un roman épistolaire bouillonnant. C'est un tableau monumental, qui croque sur le vif l'esprit du temps et nous le rend vivant.

4e de couverture (en spéciale dédicace à Le Gentil)

 

En exergue

 

Faut-il crever pour être aimé dans le monde des étriqués ?

James Ensor, écrits, 1944.

 

Une certaine mélancolie nous demeure en songeant qu'à moins de frais, on aurait pu faire de la vie, au lieu de faire de l'art.

Vincent Van Gogh, Lettre à Théo du 29 juillet 1888.

 

Incipit

 

Pont-Aven, dimanche 12 août 1888

 

Tobias,

 

Premier jour ici. C'est à toi que j'écris. Tu vois, ce que je t'avais promis de faire, je l'ai fait. J'ai eu, pour une fois, un peu de courage et d'esprit d'aventure, tu seras content de moi peut-être ? J'ai quitté Paris et laissé ma cousine Hazel là-bas, elle se débrouille très bien sans moi. Certes, la famille Boch m'en voudra jusqu'à la fin des temps, mais je préfère sa rancune à la tienne et au remords de n'avoir jamais rien tenté dans ma vie.

Je suis arrivé en Bretagne hier : par le train d'abord, de Paris à Quimperlé, puis en malle-poste *. J'étais assez disposé à accomplir le reste du trajet à pied, en souvenir de nos pérégrinations dans les Flandres, mais une malle, un chevalet et un appareil photographique, ça vous plombe les semelles ! Finalement, j'ai fait comme tout le monde : pour rejoindre Pont-Aven, on s'entasse dans une voiture à cheval et on endure les cahots du chemin en causant de peinture avec les autres... Comme les rêves qu'on a chéris nous semblent pauvres, quand ils traînent sur les routes et sont ceux de tout le monde ! La malle-poste nous a lâchés au centre du village, sur une place avec des hôtels. Le premier était trop cher pour moi, les autres complets. En prenant un verre dans un café, j'ai rencontré Laval, un peintre parisien : il m'a conseillé la pension Gloanec. Le déjeuner pour un franc, la pension complète pour soixante ! Il restait une chambre, je l'ai louée pour le mois : me voilà installé.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

De la mansarde où je suis logé me parviennent en ce moment même des cris de mouettes qui me rappellent la mer du Nord et nos échappées dans le Westhoek, et j'en deviens bêtement nostalgique. Mais il suffit que je me penche par la fenêtre pour que tout change : j'aperçois l'Aven toute verte qui roule son eau à lessive, le pont où en ce moment même, sur le parapet, sont assis des peintres qui causent entre eux et dont j'entends les voix fortes, et puis à droite, la place avec ses tilleuls, les chaises et les tables de l'hôtel Julia où boivent les Anglais et les Américains. Les pipes fument dans l'air du soir, ça sent le tabac, la marée basse, l'huile de restaurant et l'essence de térébenthine.

Je me sens incapable de prendre un crayon pour dessiner tout cela, je ne suis plus très sûr d'être venu pour apprendre à peindre. Peut-être apprendre à sentir, à voir, à vivre.

Ce serait déjà beaucoup.

J'espère que ta cure t'a fait du bien ? Je poste cette lettre à l'adresse de ta mère à Ostende, espérant que tu l'auras bientôt et qu'elle te trouvera en meilleure santé. N'oublie de m'écrire à la :

Pension Gloanec, Pont-Aven, Finistère. France.

Fidèlement ton ami,

Hugo

 

* Notre mail vient de malle-poste repris par les Anglais. Mél, encore parfois utilisé, est ridicule. Courriel est fashion. Malle est historique.

 

Un télégramme de Hugo à Hazel Boch, sa cousine. Elle répond en demandant une longue lettre avec des dessins.

 

Hugo lui écrit :

[…]

Pont-Aven, ça n'est rien qu'un pont sur une rivière.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Et les peintres, et le bois d'Amour, c'est pittoresque au vrai sens du mot : tout y fait sujet de tableau.

 

A la pension, tenue par madame Gloanec – toutes les pensions sont tenues par les femmes –, on croise Maupassant, le père, Émile Bernard, Charles Laval et un certain Goguin – ça rit, ça boit, ça peint surtout.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Émile Bernard, Madeleine au Bois d'Amour, 1888, Musée d'Orsay

Madeleine, la sœur d’Émile, une gamine de dix-sept ans, est courtisée par Gauguin et Laval.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Charles Laval, Autoportrait à l'ami Vincent, 1888, musée Van Gogh

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Paul Gauguin, La Vision après le sermon ou La Lutte de Jacob avec l'ange,1888, Galerie nationale d'Écosse, Édimbourg

 

Et puis, Paul Sérusier, que Hugo appelle Blanc-de-Céruse, et Bonnard...

 

On apprend à regarder un tableau.

 

Septembre 1888, des femmes sont éventrées dans les ruelles de Londres, Jack l'éventreur est dans l'ombre.

 

Tobias Hendrike s'intéresse au retable d’Isenheim, attribué à Dürer : C'est fort, très fort ! […] Pour moi, ça dépasse Jérôme Bosch.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Matthias Grünewald, retable d’Isenheim, tempera et huile sur bois de tilleul, 1512-1516, musée Unterlinden, Colmar

 

Et l'ami Van Gogh...

 

Foin de l'académie Julian, de ses modèles en plâtre ou en caleçon ! Hazel veut de la chair. Pascal posera nu pour elle et pour cinq francs. Seulement, il est un peu émotif, quelque chose bouge quelque part dans sa pose, et la chose grandit à vue d’œil...

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Chapelle de la Trinité et sa fontaine miraculeuse, Cléguérec

 

En Bretagne, en promenade dans la lande, on rencontre des croix, des chapelles et des pierres levées.

 

Et à Londres, toujours cette histoire de crimes anglais terrifiante et fascinante.

 

Et peut être que la mission d'un art véritablement moderne, écrit Hazel à son cousin, serait d’œuvrer pour nous faire voir le monde autrement qu'à travers le prisme de l'esthétique ? Un monde dévoilé, délivré de l'obsession de la beauté, un monde où tous les corps, tous les visages, mériteraient d'être regardés.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Carte postale de Hazel Boch à Hugo Boch / Au recto : cachet postal « Paris dim. 31 mars 1889 » / verso : photographie de la tour Eiffel, inscription « Souvenir de l'inauguration »

Une pensée pour toi en ce jour historique.

Anne Percin, Les singuliers – pittoresque au vrai sens du mot

Hugo revient à Pont-Aven. Il se loge à la Pension Marie Henry, Buvette de la plage, Le Pouldu.

 

1890.

La grippe fait des ravages à Paris. Hugo fait des post mortem, des portraits photographiques de chers disparus. La mort et la mer – ce serait un beau titre, si je faisais encore des tableaux, écrit-il à sa cousine.

 

Vincent Van Gogh est mort.

 

1891 et après... ça meurt.

 

Le roman par lettres revient à la mode. La correspondance imaginée par Anne Percin est remarquablement bien cousue. Et pas de fil blanc.

 

Pierre Rapsat, Gauguin, in album Je suis moi, 1977

 

Jean-Michel Ribes, Musée haut, musée bas, 2008

- avec, dans l'ordre d'entrée en scène : Un extincteur, Kandinsky, Modigliani, L'impressionnisme et l'impressionnantisme, Carole et Henri, Paul Gauguin *, L'entrée, Maurice, Picasso, Le baroque et le surréalisme, Alfredo en maillot de bain, Kandinsky, le retour, Perdelli et 350 braquemarts, Les nains de jardin, La première pulsion de l'humanité vers l'art, Le sexe au dîner *, Les impressionnistes *, De Vinci à Warhol, Le grand art, Joy-eu-se ! Carole et Henri, Matisse, Carole et Henri – Je pense que je vais te tuer, Carole, et je serai acquitté d'ailleurs, L’œuvre ultime – Tous ensemble !

* voir dans Les singuliers.

 

C’est vif, c’est ardent, c’est frais. A déguster ! nous dit Yueyin.

 

Partager cet article

Repost0
1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 00:15
Mickaël Auffray, Ce coquin de Félix – Monsieur fait sans doute allusion à son ombre

Mickaël Auffray, Ce coquin de Félix, L’Échappée Belle, 2015

Mickaël Auffray, Ce coquin de Félix – Monsieur fait sans doute allusion à son ombre

Né en 1982 à Angers, Mickaël Auffray est chroniqueur musical dans un magazine ligérien.

Ce coquin de Félix est son premier recueil de nouvelles.

 

Comment garder sa dignité face à un guru qui ressemble à un toucan ?

Comment faire face à son ombre ?

Comment résister à un parapluie fumant ?

 

Ce coquin de Félix

 

Sur le plan esthétique, il ne partait pas avec de l’avance : ses sourcils broussailleux surlignaient d’énormes yeux globuleux, des gerçures avaient eu raison de ses toutes petites lèvres pincées et ses rares sourires renvoyaient l’image d’un drapeau à damier. Distinguer les reliefs de son front gibbeux relevait de l’étude cartographique et toute cette tête était soutenue par un cou inexistant. Selon les codes contemporains de la beauté, il n’y avait guère que son menton qui pouvait s’apparenter à quelque chose de normal. Encore qu’une franche césure au milieu de celui-ci servît d’ignoble réceptacle pour les restes alimentaires.

Félix est une attraction. Un jour, sa mort met la ville en émoi. A-t-il vraiment disparu ?

 

Clair-obscur

 

Alphonse est traqué dans la ville. Son chasseur le suit comme son ombre. Alphonse convie l'étrange poursuivant dans un bar.

Bonjour, Monsieur, que puis-je vous servir ? demanda le serveur d'un ton cérémonieux.

Pour moi, un panaché, répondit Alphonse.

Entendu, Monsieur.

Pour l'autre, je ne sais pas, dit-il en désignant vaguement la chaise d'à côté.

L'autre monsieur ?

Oui, ce type-là ! insista Alphonse d'un geste approximatif.

Désolé, Monsieur, je ne vois personne à vos côtés.

[...]

Monsieur fait sans doute allusion à son ombre.

 

Mon parapluie

 

Le temps était pluvieux et maussade.

On sonne à la porte. C'est mon parapluie. Il vient chercher la compagnie de son maître. Il prend un Cohiba dans ma boîte à cigares. Il demande du feu.

Il sera servi...

 

L'art de la nouvelle n'est pas le plus facile.

Les histoires brèves ne se ressemblent pas, leur lien est dans une quatrième dimension.

On peut avoir l'impression qu'il s'agit de rêves avec ce que cela implique de mystère et d'intemporalité.

Le récit paraît très fluide, comme inspiré au fil d'une plume vagabonde. L'écriture est travaillée.

On attend le prochain recueil.

 

Renaud, Dès que le vent soufflera, in album Morgane de toi, 1983

 

Partager cet article

Repost0
29 juin 2015 1 29 /06 /juin /2015 00:15
Virginie Despentes, Vernon Subutex

Virginie Despentes, Vernon Subutex, Grasset, 2015

Virginie Despentes, Vernon Subutex

Virginie Despentes, 2015

 

QUI EST VERNON SUBUTEX ?

Une légende urbaine.

Un ange déchu.

Un disparu qui ne cesse de ressurgir.

Le détenteur d’un secret.

Le dernier témoin d’un monde disparu.

L’ultime visage de notre comédie inhumaine.

Notre fantôme à tous.

LE RETOUR DE VIRGINIE DESPENTES

4e de couverture

 

Incipit

 

Les fenêtres de l’immeuble d’en face sont déjà éclairées. Les silhouettes des femmes de ménage s’agitent dans le vaste open space de ce qui doit être une agence de communication. Elles commencent à six heures. D’habitude, Vernon se réveille un peu avant qu’elles arrivent. Il a envie d'un café serré, d'une cigarette à filtre jaune, il aimerait se griller une tranche de pain et déjeuner en parcourant les gros titres du Parisien sur son ordinateur.

 

Vernon, près de la cinquantaine, est en perdition : chômage, misère, même plus le RSA.

Mais Vernon n’a cédé ni sur l’indifférence, ni sur l’élégance.

Vernon avait été disquaire pendant vingt-cinq ans, ça marchait bien, surtout depuis l'opération CD pour faire racheter aux clients leurs disques vinyles sur un nouveau support.

Loyer impayé, expulsion. Vernon se retrouve à la rue, avec un sac, des fringues et quelques livres. Les copains sont tombés comme des mouches. Vernon est seul.

Il croise une galerie de portraits. Emilie, Xavier, Jeff, Elsa, Marie-Ange, Céleste, La Hyène, Sylvie, Pamela, Daniel, Gaëlle, Marcia, Aïcha, Patrice, Cécile, Sophie, Olga.

 

Il découvre en face de lui une vue dégagée, il voit tout Paris d'en haut.

Je suis un homme seul […] je suis un clodo sur un banc perché sur une butte, à Paris.

 

Une comédie inhumaine dans un monde d'indifférence et de cynisme.

 

Johnny Cash, I Walk the Line

Virginie Despentes, Vernon Subutex

Le Subutex® est le nom commercial d'une molécule proche de la morphine, la buprénorphine. Il est prescrit pour les personnes qui présentent une forte dépendance à l'héroïne ou à des drogues apparentées à celle-ci lors du sevrage.

 

* * *

 

Lisez Vernon Subutex, nous dit Des pas perdus.

 

* * *

 

Vernon Subutex 2 vient de paraître : un volume d'indignation et de mélancolie, dans la réalité contemporaine.

 

Partager cet article

Repost0
17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 00:15
Antoine Bello, Les Falsificateurs, Les Éclaireurs, Les Producteurs – « La vérité n'existe pas. »

Antoine Bello, Les Falsificateurs, Gallimard, 2007 – photo ©Michael Cogliantry/Getty Images

Antoine Bello, Les Falsificateurs, Les Éclaireurs, Les Producteurs – « La vérité n'existe pas. »

Antoine Bello est né le 25 mars 1970 à Boston, USA, de parents français. Il jouit de la double nationalité française et américaine. Il vit aujourd'hui à New York

Les Falsificateurs et Les Éclaireurs racontent l'ascension d'un jeune Islandais au sein d'une organisation secrète internationale, le CFR, qui falsifie la réalité et réécrit l'histoire. Le troisième tome, Les Producteurs, est sorti en mars 2015.

 

Selon l’éditeur :

C'est l'histoire d'une organisation secrète internationale, le CFR (Consortium de Falsification du réel) qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations. C'est l'histoire de quelques unes des plus grandes supercheries de notre époque : de Laïka, la première chienne dans l'espace, qui n'a jamais existé, de Christophe Colomb qui n'a pas découvert l'Amérique, des fausses archives de la Stasi. C'est l'histoire d'un jeune homme, embauché par le CFR, qui veut comprendre pourquoi et pour qui il travaille. C'est l'histoire d'une bande d'amis qui veulent réussir leur vie, sans trop savoir ce que cela veut dire. C'est, d'une certaine façon, l'histoire de notre siècle.

 

[Nous avons changé tout cela]

Antoine Bello, Les Falsificateurs, Les Éclaireurs, Les Producteurs – « La vérité n'existe pas. »

Un timbre-poste roumain fait foi.

 

Selon l'auteur :

L'idée des Falsificateurs a germé dans mon esprit en 1989 au moment de l'affaire des charniers de Timisoara. Le monde entier s'était fait piéger par ces prétendues fosses communes dans lesquelles auraient été enterrées les victimes du dictateur roumain Ceaucescu. Ce qui m'a le plus surpris dans cette histoire, c'est que la révélation de la supercherie a fait bien moins de bruit que la supercherie elle-même ! J'ai eu du mal à trouver le ton du livre. J'oscillais perpétuellement entre le prosaïque et l'universel, entre l'essai et le pastiche. Après avoir écrit 200 pages, j'ai rangé mon manuscrit dans un tiroir. Je l'ai repris sept ans plus tard. Cette fois, j'ai trouvé le ton immédiatement. On a dit des Falsificateurs que c'était un récit d'anticipation, une réflexion sur le pouvoir des médias. Pour moi, il s'agit avant tout d'un roman initiatique. Sliv, le personnage principal, cherche un sens à sa vie professionnelle. Il a envie de faire le bien, sans trop savoir ce que ce mot veut dire. Citoyen du monde, à l'aise partout, il est curieux et doté d'un humour à froid qui le rendent profondément attachant.

 

« Félicitations, mon garçon, dit Gunnar Eriksson en me regardant parapher mon contrat de travail. Voilà qui fait de vous l'un des nôtres. »

 

« La notion de vraisemblance d'un scénario renvoie à cette question fondamentale : pourquoi croit-on à une histoire ? […] Un volontaire ?

[…]

J'imagine, dit bravement Magawati, que cela dépend de qui raconte l'histoire. »

 

* * *

Antoine Bello, Les Falsificateurs, Les Éclaireurs, Les Producteurs – « La vérité n'existe pas. »

Antoine Bello, Les Éclaireurs, Gallimard, 2007 – photo ©Roy Botterell/Corbis (détail)

 

Selon l'auteur :

Après avoir fini Les Falsificateurs, je me suis accordé quelques mois de vacances pour créer un site de classements, rankopedia.com. Le site mis en ligne, j'ai commencé à réfléchir à la suite des aventures de Sliv. J'avais déjà l'idée de l'initiative sur l'indépendance du Timor Oriental. Et je connaissais naturellement la finalité du CFR. Restait à trouver un ressort dramatique de nature à soutenir ce deuxième tome. L'idée d'écrire sur les armes de destruction massive s'est rapidement imposée. Plus je me documentais sur le sujet, et plus il m'apparaissait comme la falsification du siècle. J'évacue dans Les Éclaireurs ma frustration contre la démocratie américaine, qui donne des leçons au monde entier et n'est même pas fichue d'organiser des élections en règle. D'observateur nonchalant dans Les Falsificateurs, Sliv devient acteur de l'Histoire. J'introduis enfin le personnage de Nina dont peu de lecteurs ont compris l'importance et qui reviendra peut-être un jour dans un troisième tome...

 

* * *

Antoine Bello, Les Falsificateurs, Les Éclaireurs, Les Producteurs – « La vérité n'existe pas. »

Antoine Bello, Les Producteurs, Gallimard, 2015 – ill. de couverture d'après photo ©Stephanie Keith/Gallery Stock

 

Selon l'auteur :

A ceux qui me demandaient quand j'écrirais le troisième tome des Falsificateurs, je répondais : « Quand on ne me le demandera plus ». Six ans après Les Éclaireurs, j'ai pris un plaisir immense à retrouver mes personnages et à les voir redéfinir le rôle du CFR à l'heure des réseaux sociaux. Avec Vargas et Nick, j'ai inventé deux nouveaux personnages, qui réussissent presque à éclipser Sliv et Youssef. Enfin, je me suis efforcé de répondre aux questions que je recevais régulièrement sur Lena.

 

Postface à la 23e édition des Producteurs (juin 2026)

On a longtemps su peu de choses sur les circonstances dans lesquelles Anna-Line Thorman a écrit la trilogie des Falsificateurs, publiée entre 2007 et 2015 dans une relative indifférence. Même si certains lecteurs avaient noté que les prénoms Lena et Nina forment une anagramme d'Anna-Line ou que Thorman résulte de l'agrégation de Thorsen (le patronyme de Lena) et de Schoeman (celui de Nina), ils en avaient conclu que l'auteur n'avait pu résister à la tentation qui frappe tant de jeunes auteurs de s'incarner dans leurs personnages.

[…]

Rien ne résiste à la littérature.

 

Ainsi, tout est faux dans l'histoire. La Falsification du Réel ne serait qu'une fiction qui, elle-même, dans une mise en abyme vertigineuse, nous conterait que l'Histoire est une fable écrite pour nous donner prise sur ce que nous appelons le réel.

 

Ainsi, ces pages rédigées par le marquis de Libellus en juin 1747 ne figurent dans aucun service d'archives.

 

« La vérité n'existe pas. »

 

Bienvenue en uchronie.

 

Rien ne résiste à la littérature ! Selon l'auteur et Yueyin.

 

Étourdissant !

 

* * *

 

A voir également.

Antoine Bello, Les Falsificateurs, Les Éclaireurs, Les Producteurs – « La vérité n'existe pas. »

Antoine Bello, Amérique – publié seulement en ebook

Antoine Bello, Les Falsificateurs, Les Éclaireurs, Les Producteurs – « La vérité n'existe pas. »

Antoine Bello, Roman américain

Partager cet article

Repost0
9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 00:15
Marco Malvaldi, Le mystère de Roccapendente – un mystère gourmand

Marco Malvaldi, Le mystère de Roccapendente (Odore di chiuso, Sellerio Editore, 2011), traduit de l'italien par Lise Chapuis, Christian Bourgois, 2012, 10/18, 2013

Marco Malvaldi, Le mystère de Roccapendente – un mystère gourmand

Marco Malvaldi, photographie : Nicola Ughi

Marco Malvaldi est né à Pise en 1974. Après des études de chimie, il a été chercheur pendant dix ans à l'université de Pise. Passionné de musique baroque, il a étudié le chant lyrique au conservatoire avant d'entamer une brève carrière de chanteur professionnel. Il a écrit son premier livre La Briscola in cinque (paru en Italie en 2007) alors qu'il achevait la rédaction de sa thèse. Le mystère de Roccapendente, son quatrième roman, a reçu le prix le Prix Castiglioncello e Isola d'Elba-Raffaello Brignetti 2011. Marco Malvaldi vit à Vecchiano, en Toscane, avec sa femme et leur fils.

Source : Éditeur

 

Dans un château toscan, un vendredi du mois de juin 1895, arrive le lourd et moustachu Pellegrino Artusi. Il est précédé par la réputation de son fameux ouvrage, La Science en cuisine et l'art de bien manger, un livre de cuisine vivant et cultivé (le premier du genre) qui a véritablement donné naissance à la tradition culinaire italienne. Le baron Romualdo Bonaiuti l'a cordialement invité à venir passer quelques jours au sein de sa maisonnée. Et quelle maisonnée ! Le fils aîné est un poète amateur rongé par l'ambition ; le fils cadet est un coureur de jupons alcoolique et sans gêne ; la fille, seul membre talentueuse de la famille, est étouffée par sa condition féminine ; une acariâtre grand-mère veille sur tous le monde depuis son fauteuil à roulettes ; la demoiselle d'honneur voudrait juste rester invisible ; et deux cousines qui ont passé l'âge de se marier servent de tapisserie. Sans compter les nombreux serviteurs : une cuisinière géniale, un mystérieux majordome et une femme de chambre hautaine et plantureuse. Mais Pellegrino Artusi n'est pas le seul invité : un photographe a également été convié sans qu'on sache trop pourquoi. Tous les éléments du crime en chambre close sont désormais réunis, la partie peut commencer.

Source : Éditeur

 

Incipit

 

Commencement

 

L'apparence de la colline de San Carlo dépend essentiellement de l'heure de la journée.

Le matin, le soleil se lève de l'autre côté du col ; le château ayant été construit un peu en dessous de la crête, ses rayons ne parviennent pas à pénétrer directement par les fenêtres des chambres où reposent le septième baron de Roccapendente, ses proches et ses hôtes (souvent nombreux), qui peuvent donc dormir tranquillement jusqu'à une heure tardive.

[...]

En revanche, la deuxième personne que l'on attend est célèbre et digne d'une certaine estime, ce qui rend l'attente plutôt fébrile. Au fond, les résidents, bien qu'il s'agisse d'oisifs professionnels qui n'ont pas produit une heure de travail honnête de toute leur vie, ont été contraints par la chaleur inhumaine à une journée entière d'immobilité dans la fraîcheur des grandes pièces, et maintenant plus encore que d'habitude ils éprouvent de l'ennui. C'est pourquoi la venue de cet invité constitue véritablement le « clou » de la journée. Les habitants du château se promènent donc par deux ou par trois, en échangeant des hypothèses sur le personnage, l'oreille tendue vers un éventuel bruit de roues et de chevaux.

[...]

Il est certainement gros.

Vous croyez ?

Le contraire m'étonnerait. Avez-vous jamais vu un cuisinier maigre ?

Non, non. Mais en réalité cet homme n'est pas cuisinier de métier, n'est-ce pas ? A ce que l'on dit, c'est un marchand de tissus.

C'est ce qu'il semble. Et ce n'est pas son seul commerce. Je ne voudrais pas...

Tandis qu'il réfléchissait à ce qu'il n'aurait pas voulu, Lapo Bonaiuti di Roccapendente croisa l'espace d'un instant le regard vide et anxieux de Mlle Barbarici, infirmière et dame de compagnie de sa grand-mère Speranza, en se demandant peut-être pour la millième fois qui aurait bien pu s'envoyer une pareille horreur.

Qu'est-ce que vous ne voudriez pas ?

Rien, rien. Des idées à moi. De toute façon, cela renforce ce que je disais. Un commerçant ayant la marotte de la bonne chère. C'est quelqu'un qui amasse. De l'argent à la banque, et de la graisse. Vous verrez, il va nous falloir appeler pour qu'on le décoince de la baignoire, si jamais il en connaît l'usage.

Oh, que dites-vous, monsieur Lapo ?

[...]

Ce n'est quand même pas lui qui fait à manger, n'est-ce pas ?

Je ne saurais dire, grand-mère.

Parce que moi, je ne mange rien si ce n'est pas Parisina qui l'a préparé. Et puis un homme, imagine. Depuis quand les hommes se mettent-ils à faire la cuisine, tout de même ?

[...]

Grand-mère, il y a des gens qui viennent.

C'est là le seul moyen de la faire cesser : le décorum avant tout. Cecilia le sait ; c'est pour cela aussi que, dans cette maison, elle ne se sent pas bien.

Cecilia est petite, elle a les cheveux rassemblés en une tresse et des mains potelées ; pour le corps, il faut faire preuve d'un peu d'imagination, car il est enfermé dans un vêtement qui tient de la robe de bure et du silo. Ce n'est pas grave, car le point fort de la jeune fille, ce sont les yeux. Un regard direct, franc et souriant ; deux grands yeux sombres jaspés de vert qui savent très bien que, ce matin, vous n'avez pas changé de caleçon, mais qui vous font comprendre qu'au fond cela vous regarde.

Loin des diverses discussions, monsieur le baron guette en haut du jardin un signe de la part de Teodoro, son précieux majordome. Attendant que celui-ci lui annonce, par un simple changement de posture, l'arrivée imminente, monsieur le baron se demande ce qu'il deviendrait, en ce moment, sans Teodoro.

[...]

Monsieur Pellegrino Artusi, bienvenue à Roccapendente.

 

Vendredi, à sept heures du soir, c'est l'heure du dîner au château. On sert un pasticcio de dimensions colossales sous le plafond de Jacopuccio da Campigliglia où sont représentés en peinture les dieux de l'Olympe en leurs jeux et querelles. Pellegrino Artusi est ravi et repu. Au dessert, une tarte à la ricotta fraîche sur un fond de biscuits au beurre émiettés, garnie de myrtilles et de framboises.

 

Samedi, de bon matin, un hurlement saisit le château. Mlle Barbarici vient de s'évanouir devant l'entrée de la cave dont la porte ferrée est fermée de l'intérieur où gît le majordome – que la gouvernante a aperçu par le trou de la serrure avant de s'effondrer en hurlant.

Samedi, à l'heure du déjeuner, le docteur Bertini annonce à la maisonnée assemblée que Teodoro a été empoisonné.

Ainsi, adieu repas !

Marco Malvaldi, Le mystère de Roccapendente – un mystère gourmand

Un empoisonnement à la belladone dans le porto servi au baron – il y a à peine goûté, Teodoro a fini son verre, comme de coutume.

 

Dans la cave, le vase de nuit (Odore... ça sent le renfermé) de Teodoro puait le relent d'asperges. Or, le défunt détestait les asperges et les avait refusées au dîner. Son pot de chambre a donc été utilisé par l'assassin.

 

On se restaure.

Cervelles d'agneau à la milanaise. Nettoyez et blanchissez la cervelle comme à la postière, puis faites-la cuire comme ci-dessus, retirez de la braisure ; passez au tamis et ajoutez une cuillère de farine pommadée avec deux onces de beurre, faites bouillir cette fricassé* cinq minutes, en mélangeant sans cesse, puis ajoutez une lieson* de deux jaunes d’œufs avec du jus de citron, un peu de persil ciselé, versez le tout sur la cervelle coupée en morceaux, puis morceau par morceau badigeonnez avec un peu de sauce, roulez dans la panure, et faites frire prestement dans la graisse bouillante. Servez avec du persil frit.

* en français dans le texte

 

Dimanche matin, avant la messe, on vient de tirer sur monsieur le baron. A l'heure du déjeuner, Parisina a préparé un sanglier aux pruneaux.

Bonne mère, c'était divin.

 

Le dimanche soir, on dîne d'un poisson à la mayonnaise. La mayonnaise est une émulsion stable d'huile dans une base aqueuse constituée de jus de citron et de vinaigre. En pratique, c'est comme s'il s'agissait d'un ensemble de minuscules petites gouttes d'huile éparpillées dans une matrice aqueuse. La stabilité de ces gouttes est obtenue grâce à une composante du jaune d’œuf appelée lécithine...

 

Qui est l'assassin ?

 

Selon Pellegrino Artusi, conseillant Artistico, l'enquêteur : « Éliminez l'impossible. Ce qui reste, quoique improbable, doit forcément être la vérité. »

 

Bon sang, mais c'est bien sûr !

 

Légèrement en dehors de la pièce, se tenait la baronne mère, qui se détachait avec netteté dans l'encadrement de la porte, comme un tableau.

 

James Abbott McNeill Whistler, Arrangement in Grey and Black N° 1, Portrait of the Artist's Mother, 1871

 

Goûterez-vous un polpettone à la tsigane selon maître Pellegrino Artusi ?

 

Bien ficelé, agréablement ponctué d'entremets gourmands, un récit qui se goûte des yeux et des papilles.

 

- - -

 

Autres nourritures terrestres.

 

Umberto Eco, Le Cimetière de Prague

François Cheng, Le dit de Tianyi

Qiu Xiaolong, La Danseuse de Mao

 

Partager cet article

Repost0
5 juin 2015 5 05 /06 /juin /2015 00:15
Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses – un jeu de société

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, 1782, Le Club français du livre, collection Privilège, n° 1, ex. 7414/12.000, édition présentée par Roger Vailland, 1965

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses – un jeu de société

Quentin de La Tour (?), Choderlos de Laclos, XVIIIe siècle

 

Pierre Ambroise François Choderlos de Laclos est né à Amiens, le 18 octobre 1741, dans une famille de petits nobles. Appelé par la vocation militaire dès 1759, il s'ennuyait fort dans la carrière et se mit à l'écriture romanesque, par distraction, en 1778. De là viennent les Liaisons.

 

Les Liaisons dangeureuses.

 

C'est un roman épistolaire relatant la conquête de deux jeunes femmes, l'ingénue Cécile de Volanges et la pieuse Présidente de Tourvel, par deux débauchés : la marquise de Merteuil et son ancien amant, le vicomte de Valmont. Un jeu de société.

Cécile vient de sortir du couvent, elle est fiancée au Comte de Gercourt, ancien amant de la marquise de Merteuil et qui l'a abandonnée. La marquise veut se venger : elle demande au vicomte de corrompre Cécile avant son mariage.

Le vicomte de Valmont est occupé à séduire madame de Tourvel, une femme pieuse et une amie de madame de Volanges, la mère de Cécile.

Il séduit facilement Cécile et patiemment la Présidente dont il tombe amoureux. Jalouse et furieuse, madame de Merteuil le force à rompre sauvagement. La présidente en meurt.

Valmont est tué en duel par le Chevalier Danceny, jeune amant de la jeune et libérée Cécile.

Cécile entre au couvent.

Merteuil, perdue de réputation et défigurée par la vérole, s’exile au loin.

 

PREMIÈRE LETTRE.

Cécile Volanges à Sophie Carnay, aux Ursulines de...

 

Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, & que les bonnets & les pompons ne prennent pas tout mon temps.

[...]

J’ai une femme de chambre à moi ; j’ai une chambre & un cabinet dont je dispose, & je t’écris à un secrétaire très-joli, dont on m’a remis la clef, & où je peux renfermer tout ce que je veux.

 

La clef... Vingt occurrences dans la correspondance de ou à Cécile de Volanges.

 

[Cécile de Volanges] est vraiment délicieuse ! cela n'a ni caractère ni principes.

LETTRE XXXVIII – La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont

 

LETTRE II

La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont

Au château de...

[...]

Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l'importance que met Gercourt à la femme qu'il aura, et de la sotte présomption qui lui fait croire qu'il évitera le sort inévitable. Vous connaissez sa ridicule prévention pour les éducations cloîtrées, et son préjugé, plus ridicule encore, en faveur de la retenue des blondes.

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses – un jeu de société

Marguerite Gérard, Laclos, Les Liaisons dangereuses, Londres, 1796 – graveur : Louis Joseph Masquelier

 

LETTRE XCVI

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil

 

Après m'être assuré que tout était tranquille dans le Château, armé de ma lanterne sourde, et dans la toilette que comportait l'heure et qu'exigeait la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre pupille.

J'avais tout fait préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil, et dans celui de son âge ; de façon que je suis arrivé jusqu'à son lit, sans qu'elle se soit réveillée.

J'ai d'abord été tenté d'aller plus avant, et d'essayer de passer pour un songe ; mais craignant l'effet de la surprise et le bruit qu'elle entraîne, j'ai préféré d'éveiller avec précaution la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le cri que je redoutais.

Après avoir calmé ses premières craintes, comme je n'étais pas venu là pour causer, j'ai risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui a pas bien appris dans son Couvent à combien de périls divers est exposée la timide innocence, et tout ce qu'elle a à garder pour n'être pas surprise : car, portant toute son attention, toutes ses forces à se défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque, tout le reste était laissé sans défense : le moyen de n'en pas profiter ! J'ai donc changé ma marche, et sur le champ j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux : la petite fille, tout effarouchée, a voulu crier de bonne foi ; heureusement sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle s'était jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu son bras à temps.

« Que voulez−vous faire (lui ai-je dit alors), vous perdre pour toujours ? Qu'on vienne, et que m'importe ? A qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu ? Quel autre que vous m'aura fourni le moyen de m'y introduire ? Et cette clef que je tiens de vous, que je n'ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d'en indiquer l'usage ? » Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur, ni la colère, mais elle a amené la soumission. Je ne sais si j'avais le don de l'éloquence ; au moins est-il vrai que je n'en avais pas le geste. Une main occupée pour la force, l'autre pour l'amour, quel orateur pourrait prétendre à la grâce en pareille situation ? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez qu'au moins elle était favorable à l'attaque : mais moi, je n'entends rien à rien, et comme vous dites, la femme la plus simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.

Celle−ci, tout en se désolant, sentait qu'il fallait prendre un parti, et entrer en composition. Les prières me trouvant inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai vendu bien cher ce poste important : non, j'ai tout promis pour un baiser. Il est vrai que, le baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse : mais j'avais de bonnes raisons. Étions-nous convenus qu'il serait pris ou donné ? A force de marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second, et celui-là, il était dit qu'il serait reçu. Alors ayant guidé ses bras timides autour de mon corps, et la pressant de l'un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été reçu en effet ; mais bien, mais parfaitement reçu : tellement enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire.

Tant de bonne foi méritait récompense, aussi ai−je aussitôt accordé la demande. La main s'est retirée ; mais je ne sais par quel hasard je me suis trouvé moi−même à sa place. Vous me supposez là bien empressé, bien actif, n'est-il pas vrai ? Point du tout. J'ai pris goût aux lenteurs, vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le voyage ?

Sérieusement, j'étais bien aise d'observer une fois la puissance de l'occasion, et je la trouvais ici dénuée de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre l'amour, et l'amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié surtout par l'humeur que j'avais donnée, et dont on avait beaucoup pris. L'occasion était seule ; mais elle était là, toujours offerte, toujours présente, et l'Amour était absent.

Pour assurer mes observations, j'avais la malice de n'employer de force que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si ma charmante ennemie, abusant de ma facilité, se trouvait prête à m'échapper, je la contenais par cette même crainte, dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets. Hé bien ! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments, a cédé d'abord et fini par consentir : non pas qu'après ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert ; j'ignore s'ils étaient vrais ou feints : mais, comme il arrive toujours, ils ont cessé, dès que je me suis occupé à y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en reproche, et de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que satisfaits l'un de l'autre, et également d'accord pour le rendez−vous de ce soir.

Je ne me suis retiré chez moi qu'au point du jour, et j'étais rendu de fatigue et de sommeil : cependant j'ai sacrifié l'un et l'autre au désir de me trouver ce matin au déjeuner : j'aime, de passion, les mines de lendemain. Vous n'avez pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras dans le maintien ! une difficulté dans la marche ! des yeux toujours baissés, et si gros et si battus ! Cette figure si ronde s'était tant allongée ! Rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa mère, alarmée de ce changement extrême, lui témoignait un intérêt assez tendre ! et la Présidente aussi, qui s'empressait autour d'elle ! Oh ! pour ces soins-là ils ne sont que prêtés ; un jour viendra où on pourra les lui rendre, et ce jour n'est pas loin. Adieu, ma belle amie.

Du Château de ..., ce 1er octobre 17**

 

LETTRE CX

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil

Oui, en vérité, je lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances !

[...]

J'occupe mon loisir […] à composer une espèce de catéchisme de débauche, à l'usage de mon écolière.

 

La catéchumène est très douée.

 

* * *

 

Laclos a écrit Des Femmes et de leur éducation (1783).

 

Partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation ; dans toute société, les femmes sont esclaves ; donc la femme sociale n'est pas susceptible d'éducation. Si les principes de ce syllogisme sont prouvés, on ne pourra nier la conséquence. Or, que partout où il y a esclavage il ne puisse y avoir éducation, c'est une suite naturelle de la définition de ce mot ; c'est le propre de l'éducation de développer les facultés, le propre de l'esclavage est de les étouffer ; c'est le propre de l'éducation de diriger les facultés développées vers l'utilité sociale, le propre de l'esclavage est de rendre l'esclave ennemi de la société. Si ces principes certains pouvaient laisser quelques doutes, il suffit pour les lever de les appliquer à la liberté. On ne niera pas apparemment qu'elle ne soit une des facultés de la femme et il implique que la liberté puisse se développer dans l'esclavage ; il n'implique pas moins qu'elle puisse se diriger vers l'utilité sociale puisque la liberté d'un esclave serait nécessairement une atteinte portée au pacte social fondé sur l'esclavage.

 

Dans ce traité, publié en 1903, Laclos décrit et analyse la situation des femmes au XVIIIe siècle en montrant un chemin pour les libérer par l'éducation.

 

La femme peut se libérer en recourant à l'hypocrisie, comme madame de Merteuil qui se cache sous des airs de dévote.

Toute l'éducation de Cécile consiste à lui apprendre l'hypocrisie : profiter de l'amour sans se faire prendre.

 

Valmont est un bon bougre, Merteuil est une créature déchue. Cécile est la vraie perverse dans l'âme : elle détient dès les premières lignes la clef de sa liberté libertine. Elle a vécu, elle peut se retirer au couvent.

 

* * *

 

Roger Vadim, Les Liaisons dangereuses, 1959 – Gérard Philipe, Jeanne Moreau, Annette Stroyberg (Annette Vadim, épouse de Roger Vadim), Jean-Louis Trintignant, Nadine Vogel, Boris Vian…

Le scénario de Roger Vadim affadit le propos, mais les images et la direction des acteurs (parmi les plus grands déjà en leur jeune âge) sont dignes du maître des Bijoutiers du clair de lune.

 

* * *

 

Roger Vailland, Laclos par lui-même, Éditions du Seuil, 1953

 

Une question, Yueyin ?

 

Partager cet article

Repost0
23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 06:37

Deux cents litres d'acide sulfurique...

 

Tout corps plongé dans l'eau remonte. Celui-là, il ne fallait pas qu'il remonte, surtout jusqu'aux gars du maquis.

 

Franck, mon éditeur, a été très franc.

« Ma petite Hélène – m'a-t-il dit, flingue en poche –, si tu publies ton histoire chez un autre, je serai déçu. Tu ne m'as jamais déçu. »

Franck Romanet du Caillou, c'est toute une histoire. J'étais étudiante en sociologie, je préparais une thèse sur les fondamentaux des romans à deux balles qui font rêver le monde et dont il assure l'édition. Un souper fin, quelques bulles, et je suis passée à la casserole.

Ma thèse n'intéressait personne. Il m'a installée dans une fermette près de Paris. Et de sa chasse.

« Tu devrais écrire, mon petit.

– Je n'ai aucune imagination.

– Raconte notre histoire, je la publierai dans ma collection Passion. »

 

Avec lui, la passion était courte, dans l'espace et dans le temps, si vous voyez.

 

J'ai pris un cahier et j'ai commencé.

 

Deux cents litres d'acide sulfurique...

 

Une inspiration, une intuition peut-être.

Monsieur chassait. A Rambouillet, au Kenya, à Saint-Germain-des-prés. Une terrasse, une oiselle, quelques bulles. Emballée. C'est pesé.

Les jours de grand vent, il avait son salon réservé. Sage précaution depuis que sur une plage normande sa perruque s'était envolée vers l'Amérique sous les yeux de sa proie frétillante.

Pendant ce temps, je lisais les cinquante manuscrits qu'il recevait chaque semaine. Un seul à choisir pour l'imprimeur. La technique de l'escalier. Mon petit manoir, genre cottage, disposait d'un étage. Il n'avait pas prévu... mais n'anticipons pas. Je lançais la pile de gribouillages et celui qui arrivait le premier en bas était le bon.

Je prenais du bon temps, entre la baignoire immense et parfumée, l'herbe fraîche du jardin et le hamac, en écoutant Kashmir, cet air lancinant de Led Zeppelin.

 

Led Zeppelin & Orchestra, Kashmir

 

Le dimanche soir, il se présentait, fidèlement annoncé par ses relents de venaison, il venait chercher son dû, sur le bureau et sous la couette. Il ne restait jamais bien longtemps. Après, je prenais un grand bain moussant dans la céramique dont je ne voyais pas encore tous les usages possibles.

 

En fait, tout a commencé quand j'ai rencontré Lou. Sur un pont. Je me penchais rêveusement sur la Seine.

« A quoi pensez-vous ? »

Elle avait l'air d'un chien mouillé. Cachemire, déjà. A quoi pensait-elle ?

« A un grand bain chaud et parfumé. »

Je l'ai emmenée chez moi. Bain à l'hibiscus. Thé vert bouillant.

« Racontez-moi.

– …

– Belle histoire ! Si vous l'écrivez, je la publie, je suis éditeur.

– J'ai déjà donné.

– Il vous a prise. Croyez-moi, l'histoire n'est pas finie. Je vous raccompagne dans votre douillet ranch. »

 

Deux cents litres d'acide sulfurique...

 

Cachemire me regardait, il a émis un wouof, bof !

J'ai envoyé un mail à Franck : « Notre histoire est finie. »

 

A l'entrée, au lieu du facteur, c'étaient Sergio et Luigi. Un contrat, et aucun sens de l'humour. Franck avait des relations dans un maquis insulaire et un coffre bourré d'espèces. Ils ont fait trois pas, j'ai seulement fait un signe à Cachemire. L'instant d'après, ils ne respiraient plus. J'avais deux grands congélos, je me suis donné un lumbago.

Le soir, il me call, comme si de rien n'était.

« Tu es prête, mon petit ? Viens comme tu es. On se retrouve chez Regina, la salle est à nous puisqu'elle est à moi, une petite fête entre amis.

– J'ai pris un tour de reins.

– On va danser, tu verras. Et il y a les plus grands. Tu connais Perveroli ?

– Ce foutu lumbago...

– Sergio et Luigi vont passer te chercher.

– Ça m'étonnerait. »

 

Elle m'a appelé, elle avait l'impression d'avoir fait une gaffe, je suis venu. A l'accueil, Cachemire m'attendait avec Cachou et Chess, il aime bien les chats. Il ne s'est pas levé de sa panière, pour ne pas les déranger, mais en remuant la queue il a ventilé la couche. Il est venu vers moi, il s'est assis, il m'a tendu la patte pour une poignée de mains. Ce qui est bien avec lui, c'est qu'on n'a pas besoin de se baisser, c'est mieux pour Hélène en ce moment.

J'ai entendu un clapotis en haut, son lumbago trempait au chaud. Une friandise pour le chien et les chats. Elle est apparue en haut de l'escalier, vêtue d'un simple peignoir. Elle est descendue douloureusement encore, je l'ai allongée sur le sofa, j'ai toujours sur moi mes huiles essentielles. Je l'ai longuement massée au creux du dos. Un très joli dos, mais en affaires je suis sérieux.

« Vous êtes mon grand Lou superbe et généreux ! »

Elle connaissait ses classiques.

 

Il allait venir, son flingue en poche, il venait, il était là.

« Hélèèène, je t'ai attendue toute la nuit.

– Je vous prépare un café, un thé ?

– Un doigt de Porto, j'aperçois...

– Un vingt ans d'âge.

– Vingt ans !

– Tout ce qui nous sépare. »

 

Je n'avais pas d'arsenic, j'arrache les mauvaises herbes à la main. Il a bu son verre, le petit dernier, il a allumé un de ses infects habanos, pour la route, et il est monté. Le palier s'ouvre sur une vaste mezzanine bordée d'une balustrade donnant sur le séjour d'accueil. Lou avait rangé la scie.

« Et notre histoire ?

– Elle est en bas.

– Où cela, où cela ?

– En bas.

– Je ne vois rien.

– Penchez-vous. »

 

Il n'avait rien vu, Lou est un ébéniste de précision.

 

Comme l'autre ne disait plus rien et n'avait pas éclaboussé le tapis en s'écrasant comme un puant cloporte qu'il était, nous avons recollé la rampe, et nous avons pris un bain ensemble, à l'aise.

« Tu sais qu'on y tiendrait à trois à l'aise ?

– Lou !

– Je pensais à autre chose. »

 

Les deux congélos étaient pleins, le ratatiné au tapis sentait le faisandé, il fallait se remuer.

 

Avec son Phone, septième génération, mon Lou a déniché deux cents litres d'acide sulfurique, livrables dans la journée, avec un supplément, et une carte bancaire. Il en avait une fausse plus vraie que les vraies. Pas de traces.

A midi tapant, le tub était plein. On a vidé la carpette, on a sorti les deux du maquis, on a laissé mariner. Comme nous avions une petite faim, nous sommes allés au Pavillon du Château. On s'en est mis plein la lampe.

Au retour, devant le saumâtre potage, j'ai récité une prière, je suis chrétienne.

 

Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.

Te decet hymnus Deus, in Sion, et tibi reddetur votum in Jerusalem.

Exaudi orationem meam ; ad te omnis caro veniet.

Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.

 

Lou a enlevé la bonde, on a bien rincé, mais l'inox est resté. En plus du toupet, ce dissous avait une fausse dent. Seule relique, on l'a portée à la rivière. Le nickel-chrome ne remonte pas. On est rentré. C'est là que Lou m'a fait l'amour pour la première fois, très bien, d'ailleurs, et la dernière, parce que je ne me souviens plus de la suite.

 

« Hélène Chatufaud, voulez-vous prendre pour époux Lou de Libellus ?

– Oh oui, oh oui, oh oui !

– Lou de Libellus, voulez-vous prendre Hélène Chatufaud pour épouse ?

– Oui.

– Je vous déclare unis par les liens du mariage. »

 

Pour le meilleur, en ce qui me concerne.

 

C'est le capitaine du grand yacht de croisière qui nous a ainsi bénis. Comme il y avait à bord un notaire en goguette, on a fait le contrat : le domaine, le chien, les chats, le sofa et le manuscrit reviendraient au dernier vivant. Avec l'assurance-vie, bien entendu.

 

Lune de miel. Apiculteur, je suis.

 

Un soir, elle s'est penchée sur le bastingage, je l'avais rencontrée sur un pont. On n'a jamais retrouvé son corps. En Méditerranée, il n'y a pas de marée.

 

Le chien et les chats sont dans leur couffin. Ce vingt ans d'âge est une pure merveille. Allongé sur mon sofa, je relis le manuscrit. Deux cents litres d'acide sulfurique, c'est un bon titre.

 

Tiens, on sonne.

 

* * *

 

Remerciements à Laurence Ge qui a fait resurgir ce plan.

 

Partager cet article

Repost0
21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 00:15

Jamais cela ne s'arrêtera.

Rod Lediazec, Il faisait encore nuit – Folie, mensonge, hypocrisie...

Rod Lediazec, Il faisait encore nuit, Edilivre, 2014

Rod Lediazec, Il faisait encore nuit – Folie, mensonge, hypocrisie...

Rod Lediazec est né en 1951. Blogueur, poète, écrivain et trublion, il vit au Plessis-Trévise, charmante commune française d'une superficie de 4,32 km², située dans le département du Val-de-Marne, en région Île-de-France, où l'on observe actuellement une température de 14 °C, un vent N à 19 km/h, et 44 % d'humidité. Rod Lediazec vit à l'heure locale, qui coïncide avec celle du pays tout entier dans sa pleine et entière territorialité. Rod Lediazec a bien l'air plesséen.

 

La vérité est que dans cette ville moyenne où tout est moyen, à commencer par la vie, les jours passent et avec eux les rêves s’évanouissent. La routine s’est installée dans les têtes et avec elle son lot de regrets, son pack de frustrations. Chacun a fait l’effort qu’il faut pour laisser les « vieux démons » là où ils sont, sur le comptoir d’un bistrot, sur une nappe de resto, tout au fond de la prison à ciel ouvert que la société construit pour empêcher le « pire » d’arriver... Mais qui dit prison dit évasion, et le jour vient où l’un des geôliers laisse échapper son propre monstre, l’Assassin. Dès lors, la vie de cette cité si tranquille et si exemplaire est bouleversée. Les meurtres se succèdent avec une régularité implacable sous les yeux d’une police impuissante. Chacun ne rêvant que d'une chose : que cela cesse !

4e de couverture

 

Incipit

 

Il fait encore nuit à sept heures du matin en ce mois de septembre qui sent l’automne. La température extérieure frise le zéro et le moral des gens est en berne. Le ciel est clair et la lune gibbeuse.

La baie frissonne. Oscar, grand lascar, barman dans le bistrot de nuit voisin, les traits tirés, pousse la porte du troquet Chez Basile, faisant tinter la cloche fixée à l’encadrement. Après une nuit de travail bien pleine, il a l’habitude de se faire servir un petit déjeuner copieux avant d’aller se coucher.

[...]

Et de trois ! lâche-t-il. Trois en trois mois… Ça commence à faire beaucoup… Bizarre tout de même, trois exécutions, parce que ça y ressemble… Comme ça, sans queue ni tête… Sans lien… Quelqu’un a l’air de l’avoir mauvaise, on dirait… Des flics qui courent la campagne comme des lièvres, des journalistes partout… Comme si on avait besoin de ça…

Albert, Antoine, Alexandre, trois prénoms commençant par la lettre A, dit le Capitaine. Le triple A, comme l’écrivent déjà les spécialistes de la judiciaire. C’est maigre comme indice, mais ça suffit pour tenir le commerce… Des gratte-papier qui fouinent… Au journal du soir, ça y va… Ils disent qu’ils ont envoyé la scientifique et que ça agace les flics du coin. Scientifique ou pas, chou blanc ! Pas un cheveu à mettre sous la loupe !…

Quand je pense que ces trois-là étaient ici il n’y a pas longtemps, aussi vivants que vous et moi… Qui aurait pu penser ?… Basile ne finit pas sa phrase.

 

Rod Lediazec, Il faisait encore nuit – Bande annonce, 2014

 

Le lundi, jour de repos, Oscar s'installe au pied d'un arbre penché vers la mer, en attendant son comparse, un fou de Bassan.

Un grand type souriant, jeune baroudeur à quatre sous, survient. Il est en mission, ces histoires de meurtres...

Antoine se dirige vers l'ascenseur, il est descendu, le deuxième un mois après le premier, selon le même rituel.

Troisième mois, troisième cadavre, Alexandre. Chez Basile, les affaires marchent. Du tourisme criminel. Qui l'eût cru ?

L'Assassin s'arrête devant l'océan. Folie, mensonge, hypocrisie... Jamais cela ne s'arrêtera.

Le Baroudeur enquête. En attendant, le commerce se porte bien.

 

Oscar écoute Thelonious Monk.

 

Thelonious Monk, Round About Midnight, ca 1940

 

L'Assassin écoute le prologue du poème symphonique de Richard Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra, qu'il a découvert au cinéma avec le film de Kubrick. Depuis, musique et film lui sont devenus fétiches.

 

Richard Strauss, Ainsi parlait Zarathoustra (Also sprach Zarathustra), op. 30, 1896, Wiener Philharmoniker, dir. Herbert von Karajan, 1959

 

Alain prend une balle dans la nuque. L'Assassin signe son retour. « Le triple A s'amuserait-il à narguer l'autorité par le crime ? », titre la presse régionale.

 

L'Assassin ne sera pas dévoilé, même à la dernière ligne, mais... notre grille pourrait fonctionner. A vous de jouer !

 

Il ne s'agit pas d'un simple et sage roman policier. Le trublion parle de notre vécu ici et maintenant. Aliénation. Folie, mensonge, hypocrisie... Jamais cela ne s'arrêtera. Citations en poésie et musique accompagnent le récit.

 

Allez, lisez Lediazec ! A l’Élysée, Lediazec !

 

Partager cet article

Repost0

 


 
Handicap International

un clic sur les images