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  • : Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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9 avril 2015 4 09 /04 /avril /2015 00:15
Russell Banks, Un membre permanent de la famille – des chiens et des chats

Russell Banks, Un membre permanent de la famille (A Permanent Member of the Family, HarperCollins Publishers, 2013), nouvelles traduites de l'américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 2015 

Russell Banks, Un membre permanent de la famille – des chiens et des chats

Russell Banks, © Nancie Battaglia

Né en 1940, Russell Banks, sans conteste l’un des écrivains majeurs de sa génération, est président du Parlement international des Écrivains et membre de la prestigieuse American Academy of Arts and Letters. Son œuvre, traduite dans une vingtaine de langues et publiée en France par Actes Sud, a obtenu de nombreuses distinctions internationales. Il vit dans l’État de New York.

Récemment chez Actes Sud : Lointain souvenir de la peau (2012).

Source : Actes Sud.

 

Un mari humilié qui rôde dans la maison de son ex-femme, un serveur déprimé qui invente à une inconnue une vie qui n’est pas la sienne pour la sauver d’un hypothétique désespoir, des hommes et des femmes qui, pour transcender leur existence ordinaire, mentent ou affabulent à l’envi, sous le soleil de Miami ou sous des cieux plus sombres... Dans ces douze nouvelles d’une extraordinaire intensité et peuplées de personnages cheminant sur le fil du rasoir, Russell Banks, convoquant les angoisses et les tensions où s’abîment les fragiles relations que l’être humain tente d’entretenir avec ses semblables, transmue magistralement le réel et le quotidien en authentiques paraboles métaphysiques.

4e de couverture

 

Incipit

 

Ancien Marine

 

Après être resté éveillé une heure dans son lit, Connie finit par repousser les couvertures et se lever. Il fait encore nuit. Pieds nus, il frissonne dans son boxer et son tee-shirt. Il ressent une légère gueule de bois – une bière de trop la veille, au 20 Main. D’un geste sec il allume la lampe de chevet puis il remonte le thermostat de treize à dix-huit degrés. La chaudière pousse un soupir rageur, la soufflerie démarre et une odeur de pétrole se répand dans tout le mobile home. Connie tapote son sonotone pour bien le placer sans son oreille et jette un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre. La neige tombe sur le gazon, sous le pâle faisceau d’un réverbère. C’est la deuxième semaine d’avril, il devrait pleuvoir, mais Connie est content de voir qu’il neige. Il sort du tiroir de la table de chevet son pistolet de service, un Colt de calibre 11,43, vérifie qu’il est bien chargé et le pose sur la commode.

 

Connie est, pour lui seulement, le Retraité. Il a été viré par le commissaire-priseur qui l'employait. C'est la faute de l'économie. Et la faute de ces mecs, quels qu'ils soient, censés s'en occuper.

Pour vivre, il y a les banques. Une cagoule, un flingue, un sac de sport : des milliers de dollars. Et de la neige sur la route. Le pick-up glisse, on se retrouve à l'hôpital avec une clavicule en trois morceaux et trois fils bien élevés après que leur mère les a abandonnés : deux policiers et un gardien de prison, fidèles à leur père et à leur devoir.

Ils se donnent le temps de réfléchir en quittant la chambre.

Le pistolet est resté avec les billets, il est chargé, le sac a été rapporté dans la chambre, on entend un coup de feu.

 

Un membre permanent de la famille

 

Je ne suis pas sûr d'avoir envie de raconter cette histoire qui parle de moi – en tout cas pas maintenant, environ trente-cinq ans après les faits.

L'histoire de mon ex-femme, d'un chat et d'une chienne, Sarge, un membre permanent de la famille.

 

Fête de Noël

 

Sheila, l'ex-femme d'Harold Bilodeau, s'était remariée, mais pas Harold.

Ils avaient divorcé à l'amiable, comme on dit. Sheila avait une liaison avec Bud Lincoln, un ami de la famille et leur voisin.

Harold vivait seul avec leurs trois chiens et deux chats.

Sheila et Bud ont fait construire une maison de rêve, adopté un petit Éthiopien, transformant ainsi un banal adultère en une belle histoire de grand amour.

Ils invitent Harold, parmi bien d'autres, à leur grande soirée de Noël où chacun apportera sa décoration au sapin.

Harold reprend une bière au bar de la fête, la fille tatouée qui le sert lui souhaite un joyeux Noël.

« A vous aussi, répond-il. Dites-moi votre prénom. »

 

Blue

 

Depuis près de trois ans Ventana a mis de côté cent dollars par mois. Aujourd'hui, elle a retiré trois mille cinq cents dollars en billets à la coopérative de crédit. Elle a quarante-sept ans, elle vit seule depuis son divorce, ses deux enfants sont loin.

Aujourd'hui, elle achète une voiture chez Sunshine Cars USA, une belle occasion, ils en ont dans ses prix.

Elle repartira dans sa voiture après avoir payé en billets – pour un chèque, on ne ferait pas confiance à une Noire.

On lui dit de regarder les voitures des dernières rangées au fond du parc.

Sunshine ferme à dix-huit heures. On oublie Ventana, on lâche le pitbull, Ventana est enfermée.

Elle échappe à la bête furieuse en se réfugiant sur le toit d'une voiture, puis en sautant de voiture en voiture elle se rapproche de l'entrée.

Reynaldo, un adolescent, passe devant la clôture, il apprend la mésaventure et appelle Channel 5 – le 911 refusant de se déplacer pour porter secours.

L'événement n'intéresse pas l'équipe de télévision venue sur place. Ventana reste seule, avec le chien.

Comment t'appelles-tu, chien-chien ? Peut-être Blue, comme dans une vieille chanson : « J'avais un chien et il s'appelait Blue... »

Le chien ne gronde ni ne grogne. Il ne respire même pas bruyamment. Silencieux, il frappe comme un serpent.

 

Joan Baez, Old Blue, Traditional

 

Où il est question de solitude, de vies bancales, de chiens et de chats.

 

Russell Banks est un très grand.

 

- - -

 

ANNEXE

 

Joan Baez, Old Blue, Traditional

 

Well, I had an old dog and his name was Blue

Had an old dog and his name was Blue

Had an old dog and his name was Blue

Betcha five dollars he's a good dog too

« Here old Blue, good dog you »

 

Well, I shouldered my axe and I tooted my horn

Went to find 'possum in the new grown corn

Old Blue treed and I went to see

Blue had 'possum up a tall oak tree

 

Mmm, boy I roast'd 'possum, nice and brown

Sweet potatoes, n' all around

And to say, « Here old Blue

(Here, boy)

You can have some too »

 

Now, old Blue died and he died so hard

Made a big dent in my backyard

Dug his grave with a silver spade

Lowered him down with a link of chain

Every link I did call his name

Singing, « Here, old Blue-ue, good dog you »

 

Now, when I get to heaven, first thing I'll do

When I get to heaven, first thing 'awm do

When I get to heaven first thing I'll do

Pull out my horn and call old Blue

I'll say, « Here old Blue, come on dog, good dog you »

 

I'll say, « Here Blue-e, I'm a coming there too

Down boy, good dog »

 

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 00:15
Louis-Ferdinand Céline, L'école des cadavres – encore très loin des orages

Louis-Ferdinand Céline, L’École des cadavres, Éditions Denoël, 19, rue Amélie, Paris, Copyright par Louis- Ferdinand Céline, Paris 1938 – Une Production Cigale

 

le Temps, 20 juillet 1938

 

Aryens, il faut toujours vous dire à chaque Juif que vous rencontrez que s'il était à votre place il serait lui nazi 100 pour 100. Il vous trouve en son intime stupide à dévorer du foin de n'avoir encore rien compris. Et plus vous lui donnerez des preuves de bienveillance, d'amitié, et plus il se méfiera, forcément...

 

A chaque seconde, il se demande si ça va durer toujours...

 

Il aime pas beaucoup vous regarder en face. Plutôt il vous bigle de travers, à la dérobée, comme on observe les cocus, de biais, vaquer à leurs petites affaires, encore pas inquiets du tout, encore très loin des orages.

 

Céline est un écrivain.

 

Qu'est-ce qu'un écrivain ? Comment apprendre à lire, à distinguer auteur, narrateur, personnage ? Quand Dame Agatha Christie publie Le meurtre de Roger Akroyd, personne ne la soupçonne d'être une meurtrière.

La vérité, c'est que Céline se foutait de ce monde de violence et d’imbécillité. A Sigmaringen (la page est sous-titrée : « c'est du roman »), il faisait scandale, mais on le tolérait, les crétins de Vichy ou de Berlin se réjouissaient du guignol (Guignol's Band) qu'ils ne lisaient que selon une informe (infâmante ?) lecture.

 

Qu'est-ce qu'un écrivain ?

 

ÉCRIVAIN. n. m. Celui qui compose des livres. Le métier d'écrivain. Un écrivain médiocre. Un écrivain célèbre. Les meilleurs écrivains du dix-huitième siècle. Les grands écrivains. Il se dit aussi des Femmes. Mme de Sévigné est un grand écrivain. Le dix-neuvième siècle fut fécond en femmes écrivains.

Absolument, Un écrivain, Un auteur distingué par les qualités de son style. Il faut de solides études pour former un écrivain. C'est un habile conteur : ce n'est pas un écrivain.

Écrivain public se disait de Celui qui faisait métier d'écrire pour le public des lettres, des mémoires, des pétitions, etc.

Dictionnaire de l’Académie Française, huitième édition, 1932-1935

 

Qu'est-ce qu'un auteur ?

 

AUTEUR. n. m. Celui qui est la première cause de quelque chose. Dieu est l'auteur de la nature. JÉSUS-CHRIST est l'auteur de notre salut. Les auteurs de la sédition, de la conjuration furent punis. On ne connaît point l'auteur de cette nouvelle. Vous êtes l'auteur de ma ruine. On n'a pu découvrir l'auteur de ce forfait. Il ne fut que l'instrument du crime; un tel en est l'auteur, le premier, le véritable auteur.

Les auteurs d'une race, Ceux dont elle est sortie. C'est dans ce sens qu'on dit, en termes de Jurisprudence, Les collatéraux descendent d'un auteur commun.

Les auteurs de nos jours, Notre père et notre mère.

Il signifie aussi Inventeur. L'auteur d'une découverte, d'un procédé. Il est l'auteur de ce système. Les auteurs des opinions nouvelles. L'auteur d'un projet.

Il se dit spécialement de Celui qui a fait un ouvrage de littérature, de science ou d'art. L'auteur de ce livre est inconnu. Cette musique est d'un auteur célèbre. Après la pièce, le public demanda le nom de l'auteur. Quel est l'auteur de ce tableau ? On le dit aussi des femmes. Cette dame est l'auteur d'un fort joli roman.

Il signifie absolument Celui qui a écrit quelque ouvrage ou qui écrit habituellement des ouvrages. Bon auteur. Mauvais, médiocre auteur. Il s'est fait auteur. La condition, la vie, le métier d'auteur. La réputation, la célébrité, la gloire de cet auteur. Auteur ancien. Auteur moderne. Auteur classique. Auteur grave. Auteur frivole. Auteur dramatique. Auteur grec, latin, italien, arabe. Auteur approuvé. Auteur orthodoxe. Auteur apocryphe. Auteur anonyme. Auteur pseudonyme. Auteur original. Les auteurs sacrés. Les auteurs profanes. Auteur contemporain. On dit adjectivement, dans ce sens, Une femme auteur.

Il désigne quelquefois par extension l'Ouvrage même d'un auteur. Lire un auteur. Commenter, expliquer, critiquer un auteur. Entendre les auteurs. Citer un auteur. Compiler des auteurs. Collection, choix des auteurs grecs, etc. Étudier les bons auteurs. Il possède à fond ses auteurs.

Il signifie également Celui de qui on a appris quelque nouvelle. C'est mon auteur. Je vous nomme mon auteur. Je vous cite mon auteur. Il ne veut pas dire son auteur. En ce sens, on dit aussi d'une Femme C'est elle qui est mon auteur.

En termes de Jurisprudence, il se dit de Celui de qui on tient quelque droit. On lui disputait la possession de cette terre, il fit appeler ses auteurs en garantie.

Dictionnaire de l’Académie Française, huitième édition, 1932-1935

 

Qu'est-ce qu'un narrateur ?

 

NARRATEUR, TRICE. (On prononce les deux R dans ce mot et dans les quatre suivants.) n. Celui, celle qui narre, qui raconte quelque chose. C'est un narrateur ennuyeux, fastidieux, exact, fidèle. Une amusante narratrice.

Dictionnaire de l’Académie Française, huitième édition, 1932-1935

 

Qu'est-ce qu'un personnage ?

 

PERSONNAGE. n. m. Personne. En ce sens, il se dit principalement des Hommes, et il comporte une certaine idée de grandeur, d'autorité, d'importance sociale. Les plus grands personnages de l'antiquité. Il se croit un personnage, un grand personnage. Trancher du personnage.

Il s'emploie quelquefois comme terme de dénigrement, et alors sa signification est ordinairement déterminée par une épithète. C'est un fort sot personnage. C'est le plus ridicule personnage que l'on puisse voir. Voilà un impudent personnage. Vous êtes un plaisant personnage. Absolument, Je connais le personnage.

Il se dit encore des Personnes mises en action dans un ouvrage dramatique; en ce sens, il s'applique aux femmes comme aux hommes. Le personnage de Tartufe, de Joad, de Zaïre, de Figaro, de Ruy Blas, d'Antony. Le principal personnage. Il y a dans cette pièce trop de personnages, trop de personnages accessoires. Personnage essentiel, inutile à l'action. La liste des personnages. On dit de même Les personnages d'un dialogue.

Il se dit quelquefois de Ces mêmes personnes, par rapport aux comédiens qui les représentent. Il joue le premier personnage, le principal personnage. Il joue bien son personnage.

Il se dit, par extension, des Personnes qui figurent dans un ouvrage narratif, dans un roman. Ce romancier a trop multiplié les personnages secondaires.

Fig., C'est un personnage de roman se dit d'un Homme qui a eu beaucoup d'aventures.

PERSONNAGE se dit, figurément, de la Manière dont on se conduit. Cet homme-là est destiné à jouer un grand personnage. Il a joué dans cette affaire un étrange personnage. Il fait un triste, un sot, un plat personnage. Il joue bien, il soutient bien son personnage. Un intrigant est obligé de jouer bien des personnages à la fois. Un fripon ne fait pas longtemps le personnage d'homme de bien.

Il désigne, en termes de Beaux-Arts, les Figures d'une composition. Un personnage placé au premier plan.

Tapisseries à personnages, Tapisseries où il y a des figures d'hommes et de femmes.

Personnage allégorique, Être métaphysique, création abstraite en qui la poésie ou la peinture personnifie une chose, une qualité ou un défaut de la nature humaine. La Renommée dans « l'Énéide » et la Mollesse dans « le Lutrin » sont des personnages allégoriques. Rubens, dans sa galerie du Luxembourg, a fait un grand emploi des personnages allégoriques.

Dictionnaire de l’Académie Française, huitième édition, 1932-1935

 

On se plaira éventuellement à connaître que l'écrivain est un insecte coléoptère de la famille des eumolpes qui découpe des sortes de caractères dans les feuilles de vigne (Elie-Abel Carrière, La Vigne, 1865).

Céline, fin entomologiste du monde, le connaissait.

 

Le narrateur est celui qui raconte l’histoire. Il ne faut pas le confondre avec l’auteur du récit (la personne physique qui a écrit le texte) ni avec les personnages (le narrateur n’est pas forcément un personnage du récit).

 

Relisons.

 

le Temps, 20 juillet 1938

 

Aryens, il faut toujours vous dire à chaque Juif que vous rencontrez que s'il était à votre

place il serait lui nazi 100 pour 100. Il vous trouve en son intime stupide à dévorer du foin de n'avoir encore rien compris. Et plus vous lui donnerez des preuves de bienveillance, d'amitié, et plus il se méfiera, forcément...

 

A chaque seconde, il se demande si ça va durer toujours...

 

Il aime pas beaucoup vous regarder en face. Plutôt il vous bigle de travers, à la dérobée, comme on observe les cocus, de biais, vaquer à leurs petites affaires, encore pas inquiets du tout, encore très loin des orages.

 

1938. Nous sommes avant l'orage. La tempête souffle depuis 1933, mais le maréchal n'a pas encore fait le don de sa personne à la France, ni même à la science.

 

 

Aryens. Ce discours s'adresse aux Aryens, qui se disent Aryens – le terme n'est pas forgé par celui qui parle.

 

Chaque Juif, s'il était à votre place il serait lui nazi 100 pour 100.

Cette phrase, dont la banalité suffit à disculper celui qui parle de toute malice, serait digne de Monsieur Perrichon (un personnage) ou de Monsieur de La Palice (dans le personnage qu'on en a fait).

Si vous, oui, devant votre écran, vous étiez à la place d'un nazi... Reprenons... Si vous étiez à la place du calife, vous seriez calife, n'est-ce pas ?

 

Il vous trouve en son intime stupide à dévorer du foin.

Ainsi, le Juif, qui n'est pas à la place d'un nazi, trouve clairement le nazi stupide. Est-ce le propos ou la pensée du Juif, un personnage qui observe, ou du narrateur, ou de l'auteur qui s'exprime en ayant recours à un truchement ?

 

Plutôt il vous bigle de travers, à la dérobée, comme on observe les cocus, de biais.

Voilà nos nazis, stupides à dévorer du foin, cocus !

 

Encore très loin des orages.

Loin des Orages d'acier qui anéantirons le Reich millénaire, après six millions, huit millions, dix millions d'exterminés. L'horreur est dans cette indétermination.

 

Céline n'a jamais appelé au meurtre, sinon dans un sens figuré, en littérature, avec ses Bagatelles pour un massacre des illettrés.

 

Céline est un écrivain.

 

- - -

Louis-Ferdinand Céline, L'école des cadavres – encore très loin des orages

Louis-Ferdinand Céline, Les écrits maudits, La Griffe Rouge

 

Voyons un peu : Céline, avec André Parinaud, journaliste, réalisation : Alexandre Tarta, INA, 1958 – première partie

 

Voyons un peu : Céline, avec André Parinaud, journaliste, réalisation : Alexandre Tarta, INA, 1958 – seconde partie

 

Une leçon de littérature.

 

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 01:15
Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur, Buchet/Chastel, 2014

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Daniel de Roulet est un écrivain suisse de langue française né le 4 février 1944 à Genève où il vit aujourd'hui. Après des études d'architecture, il devient informaticien dans les réseaux de télécommunications. Il travaille également dans des centrales nucléaires. Depuis 1997, il se consacre entièrement à l’écriture. Ses romans ont pour thème le nucléaire, ses bombes, ses catastrophes – de Hiroshima à Fukushima en passant par Tchernobyl : La ligne Bleue (1995), L'homme qui tombe (2005), Kamikaze Mozart (2007), Tu n'as rien vu à Fukushima (2011), Fusions (2012).

 

Max vom Pokk, architecte newyorkais, tourmenté par d’anciennes amours, revient en France où il a rendez-vous avec son amie d’il y a quarante ans. Il ne l’a plus revue, bien qu’ils aient ensemble un fils, Mirafiori, dont il est sans nouvelles.

Shizuko Tsutsui est née le jour où la bombe a détruit sa ville. Pour cette raison, elle est clouée sur un fauteuil roulant. Scientifique de haut niveau, elle est chargée de surveiller le démantèlement d’un surgénérateur nucléaire au bord du Rhône, à Malville. Elle aussi se prépare avec enthousiasme à retrouver le père de son fils.

Mais ce jour-là, 11 mars 2011, à Fukushima, un tremblement de terre ravage la centrale dans laquelle Mirafiori, le fils de Max et Shizuko, travaille comme intérimaire. Il a passé neuf ans en prison et désormais la mafia contrôle sa vie.

Cette catastrophe bouleverse les retrouvailles amoureuses. Shizuko est rappelée d’urgence au Japon. Max perd pied et, pris de remords, croit bon de jouer au héros qu’il n’est plus. Mirafiori est envoyé en mission suicide dans la salle de contrôle du réacteur en fusion...

Le Démantèlement du cœur est le dixième et dernier volume de La Simulation humaine, épopée du nucléaire qui va de Hiroshima à Fukushima, du triomphe de la science à la mise en cause de sa démesure.

Présentation de l'éditeur

 

Incipit

 

Debout sur son échafaudage mobile, Mirafiori essaie de comprendre le parcours du circuit après la boîte de dérivation. Il a repéré un fil, par là, ensuite là, et plus rien. L’installation date des années 60, schémas électriques de branchement avec légendes en anglais. A l’époque, sur un chantier de centrale atomique, personne ne comprenait cette langue. Maintenant, avec l’usure, il faudrait tout recâbler, arracher le cuivre dénudé, refaire les points d’accès, l’isolation. Mais on bricole. Le mois dernier, la centrale de Fukushima, la plus ancienne du Japon, a reçu son permis d’exploiter pour dix années encore. Le chef d’équipe a dit à Mirafiori Tsutsui : « T’occupe pas, ici on rafistole, tu n’as pas à donner ton avis. »

Vrai, un intérimaire, c’est un moins que rien par rapport aux planqués de Tepco. Eux ont des uniformes bleus, une rente assurée, un sourire suffisant. Quand il faut travailler en zone irradiée, ces messieurs de la Tokyo Electric Power Company délèguent, distribuent des dosimètres maquillés par un entourage de plomb, ou pas de dosimètre du tout.

Un bruit sourd. Les parois du quatrième étage soudain s’ébranlent. Le cerveau de Mirafiori met quelques secondes à établir les connexions : tremblement de terre. Ce sera comme ces deux dernières semaines, un avertissement de plus. A moins qu’il ne s’agisse de quelque chose de plus terrible, de vraies secousses, le séisme final, prévu pour ce siècle et qui ne vient jamais. Les plaques continentales se fracasseront, Tokyo sera rasée, Nagasaki sous l’eau.

[…]

Par bonheur, en cas de séisme, l’endroit le plus sûr de tout l’archipel japonais, c’est une centrale atomique.

Au pénitencier, c’était sous le lit que Mirafiori devait se tenir pendant dix minutes. Les matons contrôlaient l’exercice : ça lui rappelle de mauvais souvenirs.

[…]

Pour ce travail, question culture de la sécurité, on est bien protégé, du solide, et pas trop mal payé, même en reversant un tiers du salaire aux hommes de la mafia qui vous embauchent.

[…]

Encore une secousse, plus forte que toutes les autres réunies, accompagnée de craquements inhumains. Cette fois une conduite se détache, se plie, se déchire, le métal se comportant comme un tissu mité. Une trombe liquide jaillit du plafond.

Saloperie, dit Mirafiori.

Touche pas ! crie Amir, radioactif.

Il sait ce qu’il dit, il a fait des études. Au plafond, tout se déglingue, mais on n’a pas le temps de voir parce que soudain il fait noir. Le bâtiment du réacteur n’a aucune fenêtre, il faut éviter de se mettre à hurler comme le collègue, qui semble n’avoir plus confiance dans la technique.

[…]

Le haut-parleur – voix d’homme cette fois – annonce que ceci n’est pas un exercice, mais une vraie alerte, tous les employés doivent se diriger vers la porte de sortie du premier étage, sans utiliser l’ascenseur, bien sûr. Mirafiori aide Amir à repousser les restes de l’échafaudage qui obstruent le palier. Ils font ça très vite, avec une certaine maladresse. Dans l’escalier, grâce à la lumière de leurs téléphones, ils distinguent différents objets dont aucun n’a gardé sa place : des sceaux, des échelles, des caisses à outils, des rouleaux de papier de toilette, chaque feuille marquée du logo de Tepco.

[…]

Mirafiori aime cette centrale, son odeur de détergent, la masse de chaque paroi de béton, les marques jaunes sur le sol d’un vert brillant, les indications numérotées, les consignes de sécurité, l’atmosphère chaleureuse et close, un vrai foyer japonais, où s’affiche un peu partout la devise de Tepco : « Des hommes au service des hommes. »

[…]

La file piétine. […] Quand vient le tour de Mirafiori, l’encapuchonné lui passe son pommeau de douche sous les bras, dans la nuque, le dos, et plus bas. Arrivé à hauteur des chevilles, l’instrument se met à crépiter, l’autre demande, suspicieux :

Où t’as mis les pieds ?

Mirafiori signale qu’il y a là haut, au quatrième étage, une grosse flaque alimentée par une fuite au plafond. A l’occasion, il faudrait fermer le robinet.

T’aurais pas pu le dire plus tôt, non ?

 

A New York, une heure du matin. A Tokyo, trois heures de l'après-midi. Et à Paris, sept heures du matin quand Max vom Pokk atterit. Il apprécie l'aéroport de Roissy. Ses grands panneaux avec une réplique de Molière, une publicité pour un avion de combat, une citation de Pascal, un soutien-gorge à dix-neuf euros, une pensée de Victor Hugo. Douce France, cher pays de mon enfance... Il se fredonne la chanson.

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Creys, La Place, 1913

 

Max a loué une Chevrolet pour se rendre en Isère, près de Malville, où il a rendez-vous avec Shikuzo, son grand amour, sauvage, espiègle, imprévisible – victime d'Hiroshima où elle est née avec la bombe.

Sur l'autoroute, devenue un champ de bataille avec ses hargnes, rages et insultes, il écoute France Culture : on raconte la belle histoire de Jacob-Frédéric Lullin de Châteauvieux.

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Shizuko, malgré son handicap, reste vouée à sa profession de chimiste. Elle dirige la déconstruction de la centrale de Malville. Passavant, le directeur aux cheveux très courts, n'a que tendresses pour l'éloge funèbre de Superphénix *(note en bas de page), la réserve de plutonium de la France entourée de gendarmes – cette folie.

 

Et maintenant, il y a l'histoire du plutonium manquant.

Pourquoi la France a-t-elle tant de centrales ?

Pour produire notre électricité.

Bravo, monsieur, mais vous oubliez de préciser que votre gouvernement a besoin des centrales civiles pour fabriquer des bombes.

 

A Fukushima vient alors le déluge. Une immense vague brise les remparts protégeant la centrale, l'océan emporte tout sur son passage et envahit les bâtiments. Le cœur s'affole.

 

Shizuko vient à peine de retrouver son ancien amant quand elle est appelée impérativement à Tokyo.

A Fukushima, la première tranche vient d'exploser. La population de Tokyo est menacée. Dans les bâtiments, tout est en ruine, les radiations percent les scaphandres, Amir en est victime.

 

Plus tard... un mois, un an... on oublie. 6 h 10, Tokyo s'éveille. Il ne fait pas encore jour dans le parc d'Ueno. Les sans-abris replient leurs baluchons. Dans la fraîcheur de l'aube, les premiers joggers, les habitués du tai-chi, les maniaques de l'hygiène sportive, les toqués de la méditation, tous se croisent sans s'adresser le moindre signe. Quelques peureux ridicules portent des masques chirurgicaux jetables, censés les protéger des particules nocives échappées de la centrale en fusion.

 

Max et Shizuko, Mirafiori, leur fils, sont condamnés.

 

Qu'est ce qu'il a dit, en dernier ?

Il a dit : vive le nucléaire.

 

Et aujourd'hui ?

Daniel De Roulet, Le Démantèlement du cœur – vive le nucléaire

Les déchets nucléaires s’accumulent dans les zones temporaires de stockage.

 

Sous sa charpente documentaire (excellente et passionnante), le récit est bien de l'ordre du roman : les personnages sont vivants. On vit la catastrophe comme si l'on y était – sans besoin de scaphandre. Préparez tout de même vos mouchoirs.

 

- - -

 

* (note) Superphénix (SPX) est un ancien réacteur nucléaire définitivement arrêté en 1998, situé dans l'ex-centrale nucléaire de Creys-Malville, en bordure du Rhône à 30 km en amont de la centrale nucléaire du Bugey.

En 2007, les travaux de démantèlement étaient prévus pour durer jusqu'en 2027. A cette date, les quatorze tonnes de plutonium et les trente huit mille blocs de béton au sodium seraient encore conservés sur le site.

Le coût de l'opération Superphénix a été très élevé sur le plan financier. Le prix de la construction (dix milliards de francs pour une prévision de quatre milliards) et de l'entretien de Superphénix pendant son fonctionnement a été évalué à 40,5 milliards de francs français (6,2 milliards d'euros) et le prix de son démantèlement a été estimé à 16,5 milliards de francs français (2,5 milliards d'euros) : au bout du compte l'expérience industrielle a été jugée coûteuse, la possibilité d'une exploitation industrielle « normale » étant contestée.

 

Superphénix, Le dernier souffle, documentaire de Patrice Morel, France 3, 2007

 

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 01:15
Françoise Hardy, Avis non autorisés...

Françoise Hardy, Avis non autorisés..., Équateurs, 2015

 

Quand elle passe au crible notre société contemporaine – les mensonges religieux et politiques, les idéologies et le sectarisme –, Françoise Hardy prend vite feu. Si cette frondeuse n’hésite pas à avouer ce qui la révulse, à épingler avec humour ceux qui l’agacent, elle sait aussi faire preuve d’admiration et de tendresse envers des hommes publics comme Michel Rocard ou Hubert Védrine, Nicolas Hulot ou Alain Juppé, Patrick Modiano ou Michel Houellebecq. Françoise Hardy nous offre ici son « âge de femme ». Elle, l’égérie longiligne des sixties, évoque sans concession l’épreuve de la vieillesse, de sa vieillesse, de la décrépitude des corps. Dans une époque qui se refuse à vieillir, il faut un vrai courage d’écrivain pour se confronter ainsi à sa propre image et raconter sa souffrance, la maladie, le parcours du combattant auprès des médecins, et parfois des charlatans. Dans ce livre, à la fois poignant et drôle, composé de messages personnels, les souvenirs avec les chanteurs, les couturiers, les artistes se mêlent aux digressions sur la politique, l’environnement, l’économie, les médias et les médecines douces. Françoise Hardy s’attache enfin à nous faire partager ses passions pour la littérature, l’astrologie et la spiritualité. Apparaît toute la sensibilité à fleur de peau d’une femme qui préfère la singularité, la solitude et la beauté à la foire aux vanités.

 

Icône de plusieurs générations, Françoise Hardy a notamment publié Le Désespoir des singes et autres bagatelles (Robert Laffont, 2008) et plus récemment L'Amour fou (Albin Michel, 2012).

4e de couverture

 

Incipit

 

En quête de vieux documents, je suis tombée sur des photos prises il y a une trentaine d'années à l'occasion d'un anniversaire où la famille de mon mari et la mienne - se bornant à ma mère - étaient réunies. Parents et beaux-parents, âgés alors de soixante à soixante-dix ans, esquissaient le même sourire vague et sans joie, tête baissée et regard éteint. C'était si frappant que je ne pouvais pas ne pas le remarquer à l'époque, mais j'étais jeune encore et les questions dérangeantes qui m'étaient venues à l'esprit avaient été vite occultées par d'autres préoccupations.

 

Françoise Hardy n'aime pas la vieillesse.

 

Maintenant que j’ai atteint cet âge dit respectable, vénérable ou avancé, je découvre à mon tour l’épreuve du vieillissement. C’est une telle dévastation à tous les niveaux que si la conscience en existait quand cet ultime passage obligé semble encore loin, personne ne souhaiterait mourir le plus tard possible.

 

La mémoire du passé récent flanche, on se rappelle difficilement les noms ou les détails importants de faits divers ou d’histoires que l’on aimerait rapporter pour éveiller si peu que ce soit l’intérêt d’un entourage qui ne vous prête plus guère attention.

 

Vieillir, c’est subir la déchéance d’un corps qui, en même temps qu’il fonctionne de moins en moins bien, s’abîme, se déforme, se dénature de plus en plus…

 

Elle n'aime pas l'ISF ni François Hollande.

 

Elle n'aime pas la religion chrétienne. Elle a été élevée chez les bonnes sœurs. Elle en a souffert.

 

Elle n'aime pas les purges pour les coloscopies. Quelles sont les motivations des proctologues, se demande-t-elle : Passer sa vie à explorer le derrière des gens et leurs matières fécales dépasse l'entendement.

 

Françoise Hardy aime Patrick Modiano.

 

Quel ennui, dit-elle, si tout le monde pensait la même chose. Il est déjà tellement accablant que les chaînes de télévision, qui ciblent le plus grand nombre, diffusent les mêmes navets...

 

Katie Melua, se rappelle-t-elle, une jeune chanteuse d'origine géorgienne, a repris une de ses chansons composée en 1965 et adaptée, la même année, en anglais.

 

Francoise Hardy, Dans le monde entier, 1965

 

Katie Melua, All over the world, 2012

 

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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 01:15
Linda Lê, Œuvres vives – la vie sans la musique est une erreur

Linda Lê, Œuvres vives, Christian Bourgois, 2014

Linda Lê, Œuvres vives – la vie sans la musique est une erreur

(photo : Jérôme Bonnet pour Télérama)

 

Née en 1963 au Viêt-nam, Linda Lê est arrivée en France en 1977, deux ans après la fin de la guerre, elle a pris le chemin de la littérature : Les Evangiles du crime, Calomnies, Les dits d'un idiot, Les Trois Parques, Voix, Lettre morte, Personne, Kriss/L'homme de Porlock, In memoriam, Cronos, A l'enfant que je n'aurai pas, Lame de fond.

 

« La littérature n'est pas faite pour les acquittés, elle n'est pas faite pour les élus. Elle est dans le camp des victimes et des sacrifiés, dans le camp des condamnés qui essayent, comme moi, de trouver leur salut et qui se cassent les dents. »

Linda Lê

 

Au cours d’un séjour au Havre, un jeune journaliste découvre un livre d’un mystérieux écrivain nommé Antoine Sorel. La lecture de ce roman le bouleverse, il s’interroge sur son auteur, dont il sait seulement qu’il a vécu toute sa vie dans cette ville portuaire.

Le lendemain de sa découverte, il apprend la mort, à quarante-cinq ans, de l’écrivain. Pour payer sa dette de lecteur, et parce que, pense-t-il, la mort ne doit pas avoir le dernier mot en littérature, il décide de ressusciter Antoine Sorel à travers un livre d’hommage.

En rencontrant ses proches, en faisant sienne la forme d’une ville, en enquêtant auprès des femmes que Sorel a aimées, il ne cherche peut-être pas seulement à assurer le salut de l’écrivain, mais aussi le sien.

Livre des solitudes et de la quête des origines, ce roman est d’abord celui de la ferveur et de son pouvoir de résurrection.

4e de couverture

 

Incipit

 

Le suicide d'Antoine Sorel n'avait pas fait couler des flots d'encre. Les hommages rendus à cet écrivain peu répandu, qui s'était défenestré du sixième étage de son immeuble, étaient d'une discrétion frisant l'indifférence. La plupart des journaux s'étaient contentés de reproduire la mystérieuse injonction qui figurait à la fin du faire-part inséré dans un grand quotidien. Elle était extraite d'un fameux recueil d'aphorismes dont j'imaginais que le disparu se séparait rarement : « Il ne faut pas s'astreindre à une œuvre. Il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l'oreille d'un ivrogne ou d'un mourant. » Moi-même, je serais passé à côté de ce qui était presque un non-événement dans le monde des lettres si, lors d'un séjour au Havre, un vendredi d'avril où je devais assister à l'adaptation d'une pièce de Beckett, Fin de partie, donnée au Volcan, la Maison de la culture du lieu (la mise en scène s'avéra d'un réalisme outrancier, avec des comédiens qui hurlaient et un décor d'une grande laideur), je n'étais tombé sur un livre d'Antoine Sorel, Naufrages. Ce n'était pas, comme on serait tenté de le croire, un roman maritime, mais le portrait d'un homme qui sombre irrémédiablement.

 

Au cours d’un séjour au Havre, un jeune journaliste découvre un livre d’un mystérieux écrivain nommé Antoine Sorel. Le lendemain de sa découverte, il apprend que l'écrivain vient de se jeter par une fenêtre de son appartement situé au sixième étage.

Les hommages rendus à l'écrivain presque inconnu sont de l'ordre de l'indifférence.

 

Le journaliste commence son enquête en vue de publier un livre en mémoire de l'oublié.

Il fait passer une petite annonce dans le journal local pour entrer en relation avec des personnes ayant connu Antoine Sorel. Il reçoit une réponse d'un certain Yves Barbet, qui avait été au collège avec Sorel et était resté un de ses amis. Barbet invite le journaliste chez lui, rue Édouard-Vaillant à Caucriauville.

Linda Lê, Œuvres vives – la vie sans la musique est une erreur

Rue Édouard-Vaillant, Caucriauville

 

Sorel […] faisait partie des francs-tireurs.

Sorel était un schopenhauerien, c'était ainsi du moins que l'avait défini un critique dans un article.

« Il n'y a point de rivages à la Mer douloureuse de la Naissance et de la Mort. »

 

Barbet n'avait pas été étonné qu'Antoine ait pris le pseudonyme de Sorel : à douze ans déjà, il avait une absolue dévotion pour Stendhal et relisait tout le temps Le Rouge et le Noir.

 

Antoine est Tran. Son grand-père, Diet Tran, s'est embarqué du Vietnam pour la France, où il fallait remplacer les ouvriers français partis à la guerre contre les Allemands. Son père, Martin Tran, s'est attaché à la France, à sa langue – on ne devait pas parler du Vietnam à la maison !

 

Il était minuit passé quand Barbet mit fin à l'entretien en me déclarant qu'il m'avait raconté tout ce qu'il savait. Il allait le samedi suivant à l'abbatiale de Montivilliers écouter la Messe en ut mineur de Mozart. Il me proposa de l'y accompagner.

 

Wolfgang Amadeus Mozart, Grande messe en ut mineur, K.427, Laudamus te, Anne-Sofie Von Otter, mezzo soprano, dir. : John-Elliot Gardiner

 

Les livres de Sorel dénonçaient la mascarade sociale, et pour nous, si habitués à nous mentir à nous-mêmes, c'était intolérable, il nous fallait nous en défendre : nous n'autoriserions personne à nous enlever ce que nous avions conquis de haute lutte. Nous nous étions ménagé une existence bien tranquille et celui qui la remettait en cause n'était qu'un malotru.

 

L'enquête se poursuit à la recherche d'autres témoins, chacun présentant une des multiples facettes de l'écrivain disparu – un peu comme dans Citizen Kane.

Le journaliste est un personnage du récit, les témoins sont des personnages, en quête d'un artiste, ou de l'invention d'un artiste – un peu comme dans Un monde flamboyant.

 

Antoine avait deux frères cadets, Claude Tran, mort écrasé par une machine dans son garage, et Jean.

Linda Lê, Œuvres vives – la vie sans la musique est une erreur

L'Eau Tarie

 

Je me dirigeai à petits pas vers L'Eau Tarie, un café de la rue piétonne, pour retrouver Jean Tran.

Antoine était un enfant peu dégourdi, ses jeunes frères devaient tout lui apprendre : comment jouer aux billes, et plus tard, comment aborder une fille. A la maison, le père faisait régner une atmosphère oppressante. Ce n'était pas la fête à la maison, dit Jean.

 

Antoine a rencontré Isabelle, ils se sont mariés, ils sont resté ensemble près de trois ans.

Son témoignage est précieux : elle avait gâché trois années de sa vie pour un homme ne montrant qu'une grande froideur et ne se vouant qu'à son art.

 

Martin Tran reçoit le journaliste dans son petit logement en désordre. Il parle longuement de la France livrée aux métèques, et un peu de son fils, un gribouilleur.

 

Les témoins boivent, mangent et fument énormément.

 

Damien Léger, animateur de La Planche de vivre, une revue confidentielle, décrit Sorel comme un irréductible.

 

Judith Altmann est une vieille dame très élégante aux cheveux gris coupés à la garçonne. Elle n'a pas vu Sorel depuis plus de vingt ans. Il avait été son élève, le seul gamin de sa classe à ne pas chahuter en cours de solfège. Ensemble, ils écoutaient Glenn Gould jouer Bach.

 

Johann Sebastian Bach, Variations Goldberg, piano : Glenn Gould, 1955

 

« La vie sans la musique est une erreur, un calvaire, un exil », répétait-elle à tout le monde.

 

Les œuvres de Sorel seront-elles mieux entendues maintenant qu'il est mort ?

 

Oui, il me fallait servir de guide à Sorel pour qu'il fasse le voyage vers cet ailleurs dont je n'avais aucun doute que ce n'était pas le pays des morts.

 

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 01:15
Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque (Un infinito numero – Virgilio e Mecenate nel paese dei Rasna, Giulio Einaudi, 1999), traduit de l'italien par Jérôme Nicolas, Phébus, 2005

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

L’auteur se fait aborder un jour, dans les parages de l’aéroport de Milan, par un étrange personnage qui se présente comme un fantôme venu tout droit de l’Antiquité : celui du dénommé Timodème, esclave affranchi qui fut le dernier secrétaire de Virgile. Ce Timodème ne demande qu’une chose : qu’on le laisse enfin parler, et raconter les véritables circonstances qui ont poussé son maître à rédiger L'Énéide, l’immense poème des origines de Rome – et à mentir de bout en bout en pleine connaissance de cause.

Et nous suivons Virgile au long d’un « voyage en Italie » à l’époque d’Auguste, escorté par son secrétaire et par l’influent Mécène (ce dernier était d’origine étrusque), tous trois partis se documenter sur les sources de l’Histoire... Au fil de mille tribulations picaresques en maints lieux profanes et sacrés, le poète va découvrir que l’arrivée du « fondateur » Énée et des siens dans l’Italie des origines, loin d’apporter ce qui deviendra la paix romaine, n’aura entraîné qu’une suite de carnages, les nouveaux venus n’ayant de cesse qu’ils n’aient « purgé » la péninsule de toutes les cultures concurrentes au premier rang desquelles l’étrusque, dont Virgile découvre dans l’étonnement les mystères sacrés...

Comment pourra-t-il désormais composer sans mentir cette Énéide que lui commande Auguste et dont le succès auquel elle est promise enterrera pour jamais l’histoire honteuse mais vraie qui est à la source de ce qu’on appelle la civilisation ?

 

Sebastiano Vassalli, couronné en 1990 (pour La Chimère) par le prestigieux prix Strega un équivalent du Goncourt en Italie , est en train de s’imposer au premier rang des romanciers de son pays. Sur la quinzaine de fictions qu’il a publiées, trois ont été traduites en français : chez P. O. L., Tout l’or du monde (1990) et La Chimère (1993) ; chez Fayard, Le Cygne (1996). Ses romans, volontiers inscrits dans l’Histoire mais où les ingrédients du « roman historique » apparaissent comme subtilement dévoyés , l’ont fait comparer à Marguerite Yourcenar.

4e de couverture

 

Fils d'une prostituée, Timodème est vendu par sa mère, à l'âge de cinq ans, à un marchand d'esclaves. Il est formé par ce dernier au métier de grammaticus (Il parle deux langues et il sait compter). Vers ses dix-huit ans, il est remis en vente sur le marché de Naples. Mille drachmes ! Quatre mille sesterces ! Il est acheté par Virgile.

Son histoire est un roman initiatique. Au commencement, la bibliothèque.

 

Je n'avais jamais vu de bibliothèque. Quand Virgile me fit entrer dans une pièce de sa maison dont les quatre murs, du sol au plafond, alignaient des étagères de bois comme l'eût fait une échoppe de boulanger, à ceci près qu'en guise de miches de pain on y trouvait des rouleaux de papyrus rangés en bon ordre, – Grecs d'un côté, Latins de l'autre, et poètes entre les deux rayons –, je me sentis profondément ému, comme si l'on m'avait présenté aux auteurs de tous ces ouvrages.

[…]

Pendant mes loisirs, si j'en avais envie, je pourrais m'adonner à la lecture, en choisissant parmi les volumes qui m'entouraient ceux que je trouvais les plus intéressants. Je devais seulement respecter les trois règles fondamentales de toute bibliothèque : la première, me dit Virgile, c'est que les textes ne pouvaient pas sortir de la pièce où ils étaient conservés, jamais ni sous aucun prétexte ; la deuxième, c'est qu'on ne pouvait pas écrire dessus, ni les déchirer, ni les salir ; la troisième, c'est qu'après avoir lu un ouvrage, il fallait le remettre à sa place, sur son étagère et à son emplacement spécifique.

Ici, nous nous servons rarement du fouet, me dit mon nouveau maître en guise d'avertissement. Mais si un de ces volumes devait être perdu ou abîmé, nous n'hésiterions pas à y recourir.

 

Le soir même, je commençai à lire le poème d'Homère intitulé l'Odyssée. Ce furent les premiers vers de cette œuvre, dont je me souviens encore par cœur (« C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d'hommes et connut leur esprit », etc.), qui m'introduisirent dans ce monde merveilleux et pour moi inconnu : celui de la lecture ! Je me jetai dans cette activité avec l'ardeur qu'on voit généralement les hommes mettre dans d'autres plaisirs, tels que courir le guilledou ou fréquenter les tripots ; et je continuai pendant quatre ans, sans interruption, sans autres pauses que le repos et le temps que je devais consacrer au service de mon maître. J'appris toutes, ou presque toutes, les choses les plus importantes qui avaient été pensées et écrites avant ma naissance ; je m'habituai à regarder le monde avec cent yeux plutôt qu'avec les deux miens seulement, et à sentir dans ma tête cent pensées diverses plutôt que la seule mienne. Je pris conscience de moi-même et des autres. Sans la lecture, les hommes ne connaissent qu'une toute petite partie des choses qu'ils pourraient connaître. Ils croient être heureux parce qu'ils foutent, se remplissent la panse de nourriture et de vin, et adoucissent leur vie avec des plaisirs absolument identiques pour tout le monde ; mais la lecture leur donnerait cent, leur donnerait mille vies, et une sagesse et un pouvoir sur les choses du monde qui n'appartiennent qu'aux dieux. Moi, en tout cas, j'en suis convaincu. Et je ne regrette pas une seule journée ni une seule heure des mes années de jeunesse passées dans la bibliothèque de Virgile à converser avec les grands auteurs des époques passées : ces gens s'entretenaient avec moi et me répondaient aimablement, moi qui n'était jamais qu'un esclave...

A la fin, il ne me resta plus un seul texte à lire. Quand je m'adressai à mon maître pour lui demander l'autorisation de fréquenter une bibliothèque publique, il me regarda longuement sans rien dire, puis il m'annonça que le lendemain nous nous présenterions devant le magistrat et qu'il ferait inscrire mon nom dans le registre des affranchis. Je me souviens encore de ses paroles :

Toi, Timodème, me dit Virgile en cette circonstance, voilà longtemps déjà que tu es un homme libre, car ton intelligence et ta culture t'ont rendu tel ; mais il se pourrait que les personnes superficielles, ou bien celles qui ne te connaissent pas aussi bien que moi, ne s'en soient pas aperçues. Il faut que tout le monde sache que ta condition a changé.

 

La guerre civile avait une face paisible, les murs des villes se couvrant d'inscriptions : un champ de bataille où s'affrontaient Octave César et son rival Marc Antoine. On pouvait lire que le boulanger d'Aricia – entendez Octave – était devenu l'héritier du grand Jules César grâce à ses talents de cinaedus (« homosexuel passif »). On voyait des caricatures d'Antoine, le chien de Cléopâtre, ou Antoine le baudet, chevauché par une reine.

La bataille d'Actium * consacra le triomphe d'Octave, et les inscriptions de la propagande pâlissaient, tandis que revenait la bataille millénaire entre les mentulae et les pilosa, ainsi que les annonces sauvages : « Si tu as mal aux dents, adresse-toi à Asellius ».

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Lorenzo A. Castro, La Bataille d'Actium, huile sur toile, 108,5 x 158 cm, 1672 – Musée national de la Marine, Londres

* Le 2 septembre de l'an 31 av. J.-C. pendant la guerre civile, une grande bataille navale eut lieu près d'Actium (sur la côte occidentale de la Grèce), entre les forces d'Octave et celles de Marc Antoine et Cléopâtre. La victoire d'Octave (bientôt Auguste, l'empereur, sous l'égide d'Apollon), marqua la fin de la guerre civile.

 

Rome, en ce temps-là, n'était que foules déguenillées et vulgaires, vacarme , la plèbe.

(le peuple a bien changé, de nos jours)

 

Mécène, protecteur des arts et des lettres, avait fait carrière à Rome comme conseiller politique du jeune Octave et il connaissait bien sa conduite scandaleuse. Les matrones elles-mêmes s'écriaient : « Que devrons-nous encore supporter, en cette époque sans frein et sans lois ? Qui sauvera nos institutions de la ruine, et qui leur rendra un peu de crédibilité et de décence ? »

(l'époque a bien changé, de nos jours)

 

Mécène et Virgile, avec Timodème, partent à la recherche des véritables origines de Rome, en Étrurie.

Le deuxième jour, nous descendîmes dans une auberge de Sutrium, Chez Marcellus […]. Le dîner fut aussi abondant que nous le promettait le ventre du maître de maison. Pour commencer, nous mangeâmes des olives en saumure et du thon ; puis on nous amena du jambon de sanglier coupé en très fines tranches, et ensuite les terrines pleines de tripes à la falisque, qui étaient le plat du jour et que l'on nous servit trois fois de suite, jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus. Nous goûtâmes plusieurs vins et arrêtâmes notre choix sur un vin d'Albe jeune et un falerne de garde, tous deux excellents.

(on pourrait suivre un fil de lecture Nourritures terrestres)

Et chez Marcellus, on chante et les filles se dévoilent.

 

Après quelques jours et quelques auberges décentes, nous arrivâmes dans une auberge sordide à souhait, avec une enseigne qui n'aurait pas pu être plus trompeuse ; Benequiesco * (littéralement : « je dors bien »). Après un potage d'épeautre et un pain bis, et après quelques verres d'un vin qui avait un goût de fumée, les délices d'un vaste dortoir nous attendaient.

 

* note en bas de page

 

A partir de Sacni, l'origine étrusque et impubliable de Rome est découverte.

 

Le narrateur a-t-il rêvé ou n'est-il qu'un personnage dans un rêve de Timodème ?

 

Tchouang-tseu rêva une fois qu'il était un papillon, un papillon qui voletait et voltigeait alentour, heureux de lui-même et faisant ce qui lui plaisait. Il ne savait pas qu'il était Tchouang-tseu. Soudain, il se réveilla, et il se tenait là, un Tchouang-tseu indiscutable et massif. Mais il ne savait pas s'il était Tchouang-tseu qui avait rêvé qu'il était un papillon, ou un papillon qui rêvait qu'il était Tchouang-tseu. Entre Tchouang-tseu et un papillon, il doit bien exister une différence ! C'est ce qu'on appelle la Transformation des choses.

Tchouang-tseu, chapitre II, « Discours sur l'identité des choses », 庄周梦蝶

 

Et Virgile ?

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Virgile, tenant l'Énéide, entre les Muses Clio et Melpomène, mosaïque romaine du IIIe siècle, découverte à Sousse, Tunisie, musée du Bardo, Tunis

 

Arma uirumque cano...

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Virgile, Énéide, I, 704-721

 

Virgile écrira un faux. L'Histoire est écrite pour la poésie et non pour la vérité.

 

(en 2015, l'époque n'a pas changé ; on refait l'Histoire seulement en temps réel)

 

Un petit air de flûtiau...

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

 

Musica Romana, Symphonia Panica, XVII, Emmuty Records, 2006

 

* * *

 

* note : de nos jours, Au Lion d'or (littéralement : « Au lit on dort » même à Nogent-le-Rotrou).

Sebastiano Vassalli, La Source étrusque – C'est l'homme aux mille tours, Muse, qu'il me faut dire

Hôtel Au Lion d'or, Nogent-le-Rotrou

 

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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 01:15
Arnaldur Indriðason, La Rivière noire

Arnaldur Indriðason, La Rivière noire (Myrká, Arnaldur Indriðason, Forlagid, 2008), traduit de l'islandais par Éric Boury, Éditions Métailié, 2011

Arnaldur Indriðason, La Rivière noire

Arnaldur Indriðason, photo : Daniel Mordzinski

 

Le sang a séché sur le parquet, le tapis est maculé. Égorgé, Runolfur porte le t-shirt de la femme qu’il a probablement droguée et violée avant de mourir. Sa dernière victime serait-elle son assassin ? Pas de lutte, pas d’arme. Seul un châle parfumé aux épices gît sur le lit. L’inspectrice Elinborg enquête sur cet employé modèle qui fréquentait salles de sport et bars... pour leur clientèle féminine.

Né en 1961 en Islande, Arnaldur Indriðason est journaliste et critique de cinéma. Ses romans sont publiés dans plus de 30 pays.

4e de couverture

 

Résumé

 

Dans un appartement à proximité du centre-ville, un jeune homme gît, mort, dans un bain de sang. Pas le moindre signe d’effraction ou de lutte, aucune arme du crime, rien que cette entaille en travers de la gorge de la victime, entaille que le légiste qualifie de douce, presque féminine. Dans la poche de sa veste, des cachets de Rohypnol, la drogue du viol... Il semblerait que Runolfur ait agressé une femme et que celle-ci se soit ensuite vengée. Un châle pourpre trouvé sous le lit dégage un parfum puissant et inhabituel d’épices, qui va mettre Elinborg, l’adjointe d’Erlendur et cuisinière émérite, sur la piste d’une jeune femme. Mais celle-ci ne se souvient de rien, et bien qu’elle soit persuadée d’avoir commis ce meurtre rien ne permet vraiment de le prouver. Des indices orientent les inspecteurs vers d’autres sévices soigneusement tenus secrets. En l’absence du commissaire Erlendur, parti en vacances, toute l’équipe va s’employer à comprendre le fonctionnement de la violence sexuelle, de la souffrance devant des injustices qui ne seront jamais entièrement réparées, et découvrir la rivière noire qui coule au fond de chacun.

Éditions Métailié

 

Incipit

 

Il enfila un jeans noir, une chemise blanche et une veste confortable, mit ses chaussures les plus élégantes, achetées trois ans plus tôt, et réfléchit aux lieux de distraction que l’une de ces femmes avait évoqués.

[…]

Le plus important c’était de se fondre dans la foule, il ne fallait pas que quelqu’un s’interroge ou s’étonne, il devait n’être qu’un client anonyme. Aucun détail de son apparence ne devait le rendre mémorable ; il voulait éviter de se distinguer des autres.

[…]

Il s’efforçait de rester discret. Il tapota une fois encore la poche de sa veste afin de vérifier que le produit était bien là. Il l’avait plusieurs fois tâté tandis qu’il marchait et s’était dit qu’il se comportait comme ces cinglés qui se demandent perpétuellement s’ils ont bien fermé leur porte, n’ont pas oublié leurs clefs, sont certains d’avoir éteint la cafetière ou encore n’ont pas laissé la plaque électrique allumée dans la cuisine. Il était en proie à cette obsession dont il se souvenait avoir lu la description dans un magazine féminin à la mode. Le même journal contenait un article sur un autre trouble compulsif dont il souffrait : il se lavait les mains vingt fois par jour.

[…]

Dans le troisième bar, il aperçut une jeune femme qu’il connaissait de vue. Il se dit qu’elle devait être âgée d’une trentaine d’années ; elle avait l’air seule.

[…]

C’était une brune au visage plutôt fin, même si elle était un peu ronde ; ses épaules étaient recouvertes d’un joli châle, elle portait une jupe qui l’habillait avec goût ainsi qu’un t-shirt de couleur claire sur lequel on lisait l’inscription “San Francisco” : une minuscule fleur dépassait du F.

[…]

Personne ne leur prêtait une attention particulière dans le bar et ce ne fut pas non plus le cas quand ils en sortirent, une bonne heure plus tard, pour aller chez lui, en empruntant des rues peu fréquentées. […] Tout se passait pour le mieux entre eux, il savait qu’elle ne lui poserait aucun problème.

Arnaldur Indriðason, La Rivière noire

Vous connaissez le Rohypnol. Quelques cocktails pour emballer, un cachet dans la potion, et le viol est là, simple et tranquille. Sauf quand une lame, surgie on ne sait d'où vous lacère.

 

Maintenant, nous allons tout dire, mais... pour ne pas gâcher le plaisir des lecteurs enquêteurs, la fin de l'histoire est invisible – sauf en surlignant ce qui suit.

 

Au terme de son enquête, Elinborg trouve Valdimar, l'homme au rasoir : naguère, Addy, sa demi-sœur, alors encore une fillette, a été droguée et violée par Runolfur. Nina, la dernière victime du pervers, trouvée dans le troisième bar, lui a donné la chance d'assouvir sa vengeance longuement préméditée.

 

Vous ne regrettez pas votre geste ? lui demanda-t-elle.

Runolfur a eu ce qu'il méritait, observa-t-il.

Vous vous êtes posé à la fois en juge et en bourreau.

Lui aussi, il était en même temps juge et bourreau dans le procès de ma sœur, répondit-il immédiatement. Je ne vois aucune différence entre ce que je lui ai fait et ce qu'il a fait à Addy. J'avais simplement peur de me dégonfler. Je pensais que ce serait plus difficile et que je n'arriverais pas à aller jusqu'au bout. Je m'attendais à plus de résistance de sa part, mais Runolfur n'était qu'un pauvre type, un lâche. Je suppose que les hommes de son genre sont tous comme lui.

Il existe d'autres moyens d'obtenir que justice soit faite.

Lesquels ? Addy avait raison. Les individus de ce genre sont condamnés à deux ou trois ans de taule. Si tant est qu'ils soient traduits en justice. Addy... m'a avoué qu'il aurait tout aussi bien pu [Idem] tuer et qu'à ses yeux, cela ne faisait aucune différence. Je n'ai pas l'impression d'avoir commis un crime si affreux. En fin de compte, les choses se retrouvent entre vos mains et vous devez bien agir pour apaiser votre conscience. Aurait-il mieux valu que je reste les bras croisés et que je le laisse continuer à sévir ? Je me suis débattu avec cette question jusqu'à ne plus pouvoir le supporter. Que peut-on faire quand le système est de mèche avec les salauds ?

[…]

Je ne regrette pas ce que j'ai fait. Je ne le regretterai jamais, déclara Valdimar.

Venez, nous devons en finir.

 

L'enquête se déroule lentement, comme au détour de la vie familiale d'Elinborg, un chéri, des enfants... On apprend beaucoup de la vie quotidienne en Islande.

 

Krummi svaf í klettagjá, traditionnel islandais, int. Klezmer Kaos

 

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7 mars 2015 6 07 /03 /mars /2015 01:15
Árni Thórarinsson, L'ombre des chats – on est tellement démuni face aux faux-semblants

Árni Thórarinsson, L'ombre des chats (Ár kattarins, Árni Thórarinsson, Forlagid, 2012), traduit de l'islandais par Éric Boury, Éditions Métailié, 2014

 

Qu’est-ce qui se cache derrière le “suicide assisté par ordinateur” soigneusement scénarisé de la jeune femme dont le récent mariage avait été transformé en cauchemar par une farce de très mauvais goût ? Qui envoie sur le téléphone d’Einar des messages obscènes à l’orthographe défaillante ? Qui a attaqué, devant une boîte de nuit, le cadre dynamique et misogyne qui terrorisait sa famille, et l’a expédié à l’hôpital dans un coma profond ? Quelles manipulations politiques viennent troubler la bataille pour le destin du Journal du soir, le grand quotidien islandais ? Quel jeu mène son directeur ?

Enquêteur nonchalant et lucide, Einar tente de résoudre ces énigmes malgré l’hostilité du commissaire de police local. Pour cet amateur de rock qui regarde les changements du monde avec une distance désabusée, les choses ne sont pas toutes ce qu’elles semblent être. Et le bonheur est peut-être fugitif comme l’ombre des chats. Árni Thórarinsson a un point de vue caustique et lucide sur la société mondialisée. Il construit ici une critique sociale féroce et pose des questions gênantes dans un thriller bien ficelé et plein d’ironie.

4e de couverture

Árni Thórarinsson, L'ombre des chats – on est tellement démuni face aux faux-semblants

Árni Þórarinsson starfaði árum saman sem blaða- og fjölmiðlamaður, var m.a. ritstjóri Mannlífs og blaðamaður á Morgunblaðinu.

Fyrsta skáldsaga Árna, spennusagan Nóttin hefur þúsund augu, kom út árið 1998 og síðan hefur hann sent frá sér fleiri bækur um blaðamanninn Einar, auk annarra sagna. Hann á einn kafla í bókinni Leyndardómar Reykjavíkur 2000, sem nokkrir glæpasagnahöfundar skrifuðu í sameiningu og árið 2002 kom út bókin Í upphafi var morðið sem Árni skrifaði ásamt Páli Kristni Pálssyni. Þeir hafa einnig unnið saman tvö sjónvarpshandrit, Dagurinn í gær, sem sýnt var í RÚV 1999 í leikstjórn Hilmars Oddssonar og 20/20, sem Óskar Jónasson leikstýrði fyrir RÚV 2002. Síðarnefnda myndin var tilnefnd til fjögurra Edduverðlauna, meðal annars fyrir besta handrit. Þá hefur Árni sent frá sér viðtalsbók og þýðingu á barnabók eftir Evert Hartman, en fyrir þá þýðingu hlaut hann Barnabókaverðlaun Reykjavíkurborgar 1984. Spennusögur Árna hafa komið út í þýðingum, meðal annars á Norðurlöndunum, í Þýskalandi og Frakkland.

 

Árni Thórarinsson (Árni Þórarinsson, en islandais) est né en 1950 à Reykjavik. Après un diplôme de littérature comparée à l'université d'East Anglia à Norwich en Angleterre, Árni Thórarinsson devient journaliste. Il exerce dans différents grands journaux islandais. Il participe également à des jurys de festivals internationaux de cinéma et a été organisateur du Festival de cinéma de Reykjavík de 1989 à 1991. Ses romans sont traduits dans les pays nordiques, en Allemagne et en France.

 

Un samedi après-midi en mars

 

« Tu es nue ? »

Trois mots et deux fautes d'orthographe, adressés au mauvais numéro. En tout cas, je suppose.

 

Einar est journaliste. Il est invité à un mariage, il peut venir accompagné, il a pensé à Gunnhildur, sa vieille amie nonagénaire pour cavalière.

 

J'espère bien qu'on va nous offrir un petit verre de schnaps, dit la vieille dame.

 

Les coupes de champagne virevoltent dans la longue salle blanche décorée de fleurs et de ballons.

[…]

Joa nous rejoint, suivie par Heida.

 

Joa est lesbienne, photographe et musclée. Heida, sa petite amie, est la féminité incarnée.

 

Un mariage, deux mariées : Kristin et Saga. Le pasteur luthérien n'est pas regardant.

 

Adalheidur Heimisdottir, directrice de la rédaction au Courrier d'Akureyri, précise Heida avec un sourire, l'air un peu solennel.

Gunnhildur Bjargmundsdottir, vieille bique en maison de retraite, répond ma cavalière qui, rivée sur sa chaise, toise mes deux copines.

 

Sur la table installée contre le mur juste à côté de l'entrée sont entassés les cadeaux que les invités ont offerts aux mariées.

 

Dans un paquet, un petit bocal où nage, à première vue, un cornichon.

 

Dans le liquide baigne un pénis sectionné et tout recroquevillé.

 

Samedi soir

 

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Murmure Kristin...

 

Kristin et Saga s'avancent à travers la foule qui leur fait une haie d'honneur. Au son d'une chanson de Judy Garland qui parle du pays de l'arc-en-ciel. Toutes deux dansent joue contre joue, à l'ancienne.

 

Victor Fleming, Le Magicien d'Oz (The Wizard of Oz), Somewhere Over The Rainbow – Judy Garland, 1939

 

Somewhere over the rainbow, way up high

There's a land that I've heard of once in a lullaby.

Somewhere over the rainbow, skies are blue

And the dreams that you dare to dream,

Really do come true.

 

Vient l'histoire du triton, un conte populaire islandais. Eyvindur, un invité, sourit.

C'est une histoire qui parle de préjugés, de méconnaissance et de bêtise, mais aussi de peur et d'inquiétude face à l'inconnu ou à ces choses qu'on ne comprend pas

Ah, soupire Gunnhildur, on est tellement démuni face aux faux-semblants.

 

Dimanche

 

Le pénis de Napoléon a été sectionné au cours de son autopsie. Plus tard, il a été vendu à un scientifique pour la somme de trois mille dollars.

Sur la Toile, on trouve des mentulae à tous les étages. Et le Musée islandais des Phallus présente une collection de presque trois cents organes mâles de toute espèce conservés dans le formol ou séchés.

 

Mercredi matin

 

Peut-on tout acheter ? Tout est-il possible ?

[…]

Le commerce des pénis s'étendrait-il jusqu'à notre lointaine île du Nord ? La dégénérescence ne connaît-elle aucune frontière ?

Bien sûr que non, tant qu'il y a un marché. La demande ne connaît aucune frontière.

 

Einar ! Téléphone !

C'est à propos d'un article du jour, en page deux :

Un homme âgé d'un peu plus de quarante ans a été admis au service des soins intensifs suite à une agression particulièrement violente et apparemment gratuite qui a eu lieu dans la nuit de samedi à dimanche. Il faisait la queue devant un bar du centre-ville de Reykjavik quand une femme également présente dans la file d'attente s'en est prise à lui, armée d'une bouteille de Breezer.

Y aurait-il un lien avec l'affaire du bocal ? Les présomptions s'accumulent.

 

Lundi après-midi

 

Einar ouvre le bocal. C'est du bluff ! C'est une fausse ! La chose est un moulage en matière de synthèse – une plaisanterie douteuse.

 

Einar reçoit un nouveau texto, en provenance du même numéro que pour le message du samedi : Tu es nu ? - cette fois, sans faute. Le téléphone du député Smari Pall Karason.

Un lien ? Une affaire politique ?

 

Mardi matin

 

Einar ! halète Joa, la voix tremblante, à l'autre bout de la ligne. Ils sont morts !

Comment ? Qui donc ?

_ Kristin et Eyvindur ! Ils sont morts tous les deux !

 

Mardi après-midi

 

Un double suicide en apparence. Mais il ne faut pas se fier aux apparences.

 

Mercredi...

 

Jeudi après-midi

 

Deux étudiants originaires des îles Orcades et appréciés de tous ont été retrouvés morts dans leur chambre d'hôtel.

Ainsi commence le papier d'un journal.

Quand une femme de chambre les a trouvés, ils étaient assis l'un en face de l'autre à une table sur laquelle reposait un ordinateur connecté à une pompe commandée par le clavier, et d'où partaient des perfusions reliées à leurs avant-bras.

 

Dimanche, on apprend que d'après le calendrier vietnamien, nous sommes dans l'année du chat.

 

Mardi matin, Einar envoie un texte dans le système : vérité et réalité dans un monde d'illusions.

 

Samedi

 

Ah, on est tellement démuni face aux faux-semblants.

La radio passe une chanson des Who.

 

Pete Townshend, Substitute, The Who, 1966

 

You think we look pretty good together

You think my shoes are made of leather

 

But I'm a substitute for another guy

I look pretty tall but my heels are high

The simple things you see are all complicated

I look pretty young, but I'm just back-dated, yeah

 

Substitute your lies for fact

 

Le coupable ! demandez-vous. Non, pour une fois, ce n'est pas le majordome. Son nom n'a pas été donné dans la présente page. Il s'est fait connaître jadis comme un militant de l'euthanasie (un militant déçu, c'était autrefois, hélas pour lui !). En fait, un esthète de l'image et de la mise en scène – c'est ce qui le trahit.

 

Encore une œuvre parlant du semblant et du faux-semblant, où mensonge et vérité se cherchent.

Un récit tissé de fausses pistes, dans une langue comme si de rien n'était. Et une vision (une représentation ?) cruelle du monde et de l'Islande.

 

L'ombre des chats est un excellent roman. Des pas perdus le dit et nous soutenons, dans sa lutte, le socialiste de la vieille école :

« Je suis un socialiste de la vieille école, j'ai travaillé comme un esclave toute ma vie, mais je suis sûr que si on nettoyait toute la merde que les capitalistes ont foutue et qu'on redistribuait toutes les cartes, les gens vivraient mieux. Au lieu de ça, les riches se voient offrir un nouveau départ avec un bel avantage. »

C'est une citation tirée du roman par Des pas perdus, son aveu personnel ?

 

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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 01:15
Tim Willocks, Les Douze enfants de Paris – le pot de chambre de Satan

Tim Willocks, Les Douze enfants de Paris, (The Twelve Children of Paris, Jonathan Cape, 2013), traduit de l'anglais par Benjamin Legrand, Sonatine, 2014

(Le Grand Livre du Mois, pour notre édition)

Tim Willocks, Les Douze enfants de Paris – le pot de chambre de Satan

23 août 1572. De retour d’Afrique du Nord, Mattias Tannhauser, chevalier de Malte, arrive à Paris. Il doit y retrouver sa femme, la comtesse Carla de La Penautier, qui, enceinte, est venue assister au mariage de la sœur du roi avec Henri de Navarre. A son arrivée, Mattias trouve un Paris en proie au fanatisme, à la violence et à la paranoïa. La tentative d’assassinat contre l’amiral de Coligny, chef des réformistes, a exacerbé les tensions entre catholiques et protestants. Introduit au Louvre par le cardinal de Retz, Mattias se retrouve bientôt au cœur des intrigues de la Cour et comprend très vite que le sang va couler dans les rues de Paris.

Dans une capitale déchaînée, où toutes les haines se cristallisent, Carla est impliquée au même moment dans une terrible conspiration. Plongé dans un océan d’intrigues et de violences, Mattias n’aura que quelques heures pour tenter de la retrouver et la sauver d’un funeste destin.

Tim Willocks est sans aucun doute l’un des plus grands conteurs de notre temps. Avec un souffle épique qui évoque Alexandre Dumas, il nous donne ici un roman inoubliable qui, se déroulant sur vingt-quatre heures, capture toute la folie d’un des plus terribles épisodes de l’histoire de France.

Tim Willocks est né en 1957. Grand maître d’arts martiaux, il est aussi chirurgien, psychiatre, producteur et écrivain. Scénariste, il a travaillé avec Steven Spielberg et Michael Mann. Auteur de six romans, parmi lesquels La Religion (Sonatine Éditions, 2009) et Green River (Sonatine Éditions, 2010), il vit en Irlande.

4e de couverture

 

Le livre est construit sur les voix alternées de Carla et Mattias Tannhauser.

Une des choses les plus importantes qui est ressortie du livre au moment où j'étais en train de l'écrire est ce contraste entre le masculin et le féminin, leurs principes de vie, ou plutôt leur attitude face à la vie... Car la violence des massacres est une violence masculine et politique. Or, il y a beaucoup de personnages féminins dans le livre, des femmes, des jeunes filles. Le contraste dans leur façon de gérer la catastrophe est devenu la dialectique principale de mon histoire.

 

Incipit

 

Maintenant il chevauchait à travers un pays éventré par la guerre et toujours saignant de ses contrecoups, où les soldats sans solde de monarques coupables exerçaient encore leur métier, où bienveillance était folie, et cruauté force, où personne n'osait affirmer être le gardien de son propre frère.

Il passa des arbres aux pendus, où des corbeaux aux pattes rougies étaient perchés, noirs comme leur charogne, où de petits groupes d'enfants en guenilles lui rendaient son regard en silence. Il passa les carcasses sans toit d'églises incendiées, où des tessons de vitraux étincelaient tels des trésors abandonnés dans les débris du choeur. Il passa des campements habités par des squelettes rongés, où les yeux jaunes des loups luisaient dans les ténèbres. Parfois une meule de foin en flammes éclairait une colline lointaine. Au clair de lune, les vignobles en cendres étaient blancs comme des tombeaux.

En très peu de jours, il avait couvert plus de lieues qu'il ne l'aurait cru possible. Et maintenant il y était enfin, et il y était arrivé : au terme du voyage. Les murailles tremblotaient dans le lointain, gauchies par la chaleur d'août, et au-dessus d'elles luisait un plastron de brume ocre, comme si ces murs d'enceinte n'avaient pas été de pierre, mais plutôt la lèvre d'un vaste puits ouvrant vers les royaumes infernaux.

Telle fut sa première impression de la ville la plus catholique de toute la chrétienté.

Cette vision lui apportait un vague réconfort. Les pressentiments qui l'avaient habité n'avaient pas diminué. Il avait dormi près des routes et il était remonté en selle dans la fraîcheur précédant l'aube et, chaque matin, sa destinée s'était dressée devant lui. Il la sentait qui l'attendait, tapie derrière ces murailles plutoniennes. Dans la ville de Paris.

Mattias Tannhauser pressa le pas en direction de la porte Saint-Jacques.

L'enceinte de trente pieds de haut était parsemée de tours de guet tout aussi hautes. La porte était encore plus massive et, comme les murs, souillée par le temps et les fientes d'oiseaux. Comme il traversait le pont-levis, ses yeux s'embuèrent des vapeurs putrides émanant des douves emplies d'ordures. A travers la buée, comme dans un rêve, deux familles se pressaient pour sortir entre les énormes portes de bois.

Elles étaient entièrement vêtues de noir et Tannhauser se dit que ce devaient être des huguenots. Ou des calvinistes, luthériens, protestants, ou autres réformateurs. A la question de comment les nommer il n'avait jamais trouvé de réponse servant tous les besoins. Leur nouvelle conception de la vie avec Dieu faisait à peine ses premiers pas que des factions internes étaient déjà prêtes à se sauter à la gorge. Cela ne surprenait pas du tout Tannhauser, qui avait tué pour Dieu au nom de plus d'une croyance.

Ces huguenots, femmes et enfants compris, ployaient sous divers bagages et balluchons. Tannhauser essayait d'imaginer tout ce qu'ils avaient abandonné d'autre. Les hommes, qui avaient l'air de deux frères, échangèrent un regard de soulagement. Un garçon mince releva la tête pour regarder Tannhauser. Tannhauser esquissa un sourire. Le garçon cacha son visage dans les robes de sa mère, révélant une marque de naissance grosse comme une fraise sous l'angle de sa mâchoire. La mère vit qu'il l'avait remarquée et, de sa main, elle couvrit la marque.

 

« les royaumes infernaux... ces murailles plutoniennes » : nous sommes dans l'Enfer de Dante, comme le confirment d'autres références tout au long du récit.

Tim Willocks, Les Douze enfants de Paris – le pot de chambre de Satan

Paris 1572

Darren Bennett, carte adaptée de « Map of Paris, 1572 » de Braun et Hogenberg, Bibliothèque nationale d'Israël

(cliquer ICI pour mieux lire l'image : la carte légendée pour le roman permet de suivre les personnages dans leurs aventures)

Tim Willocks, Les Douze enfants de Paris – le pot de chambre de Satan

Braun et Hogenberg, Map of Paris, 1572, Bibliothèque nationale d'Israël

(cliquer ICI pour mieux lire l'image)

 

Diego Ortiz, Recercada primera sobre el passamezzo antico, Jordi Savall : Viola da gamba, Arianna Savall : Harp, Ferran Savall : Theorbo, Colegiata de Sant Vicenç de Cardona, vers 2001-2013

 

Carla est une virtuose de la viola da gamba, elle a été invitée au mariage royal pour jouer lors des réjouissances.

 

A Paris en 1572, ça chie, ça fornique, ça détrousse, ça s’entre-tue, ça sodomise, dans tous les coins. Les fillettes aguichent le chaland sous l’œil de leur maquereau. Les prêtres troussent les gueuses au fond des cours. L'atmosphère est lourde d'une puanteur venant autant des déchets et déjections domestiques que des coupables activités de la rue. On respire un peu mieux dans les cabarets enfumés dont l'air chargé de vapeurs vinassières masque les relents du dehors.

[…] et ceux parmi les damnés, dont la tâche éternelle était de récurer le pot de chambre de Satan avec leur langue ne connaissaient pas pire puanteur.

 

Dès son arrivée, Mattias Tannhauser, preux chevalier, sauve et recueille Grégoire, un enfant affligé et maltraité par son maître, et il en fait son servant : il le soigne, le nourrit, l'habille.

Entrons dans les tavernes d'étudiants. Dans la quatrième, Le Bœuf Rouge, Tannhauser prit une table près de la porte. Il commanda du vin, une tourte froide à l'oie et deux jeunes poules rôties. […] La tourte était grasse, moelleuse et délicieuse.

(on pourrait suivre un fil de lecture Nourritures terrestres)

Tim Willocks, Les Douze enfants de Paris – le pot de chambre de Satan

Saint Bartthélemy, icône, église Saint-Michel-Archange, Bakou

 

Le 23 août est la veille de la Saint-Barthélemy, la fête de saint Barthélemy l'apôtre.

En ce temps-là, les grands et les puissants demeuraient comme subjugués par leur propre suffisance ; leurs plus abjectes émotions faisaient tourner les roues de l'Histoire. (en 2015, le monde a bien changé)

 

A la Grande Halle, dans le Palais de justice, Mattias trouve une robe de baptême finement brodée, Carla allait l'adorer.

Il retrouve une ancienne connaissance, Guzman, un mercenaire espagnol, désormais au service d'Albert de Gondi, le comte de Retz : il assure sa garde rapprochée. Retz, Guzman et Tannhauser se rendent au Louvre – toujours pour Carla. En chemin, Tannhauser évoque ses pensées sur les guerres de religion : elles sont dues aux ambitions politiques et économiques des puissants et non à des différends à propos de la lecture des textes. (en 2015, le monde a bien changé)

C'est une guerre entre croyants qui ne comprennent pas ce en quoi ils croient. C'est une question de pouvoir, pas de religion.

Au Louvre, sous les ors et les stucs, un étalage de la décadence, des femmes de haute lignée dévoilant leurs seins pour des gentilshommes alanguis par la débauche. Le tout dans une odeur d'urine persistante.

Tim Willocks, Les Douze enfants de Paris – le pot de chambre de Satan

François Dubois, Le Massacre de la Saint-Barthélemy, vers 1572-1584, huile sur bois de noyer, 93,5 x 154,1 cm – © Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

(cliquer ICI pour mieux lire l'image)

 

Le massacre commence au son du tocsin. Ça saigne, ça s'étripaille, ça meurt beaucoup, et ça émascule à cœur joie. Les pillards sont à la fête pendant les tueries.

 

On embroche... et cela nous donne de l'appétit : entrons dans une gargote. Une tourte à la viande froide composée de porc émincé, d'étourneaux et de morceaux de lapin, […] un plateau de tartelettes au fromage, un chargement d’œufs farcis, un blanc-manger de riz au poulet et un potage de tripes de bœuf séchées […]. Des pichets de vin […]. […] une tournée de petites tartes aux figues dégoulinantes de miel accompagnées d'une assiette d'écorces d'orenges confites avec un pichet de lait de vache.

(on pourrait suivre un fil de lecture Nourritures terrestres)

 

L'enfant de Carla et de Mattias est né, c'est une fille, Amparo. Ils échappent à Paris. Maintenant, une longue route les attendait pour rentrer chez eux.

 

La folle journée est riche en péripéties, comme dans les grands romans d'aventures du XIXe siècle, ou les chansons de geste.

 

(en 2015, le monde n'a pas changé ; on a seulement inventé les stations d'épuration – attention, risque de polysémie)

 

Avant d'entamer le pavé de 936 pages, veillez à vos provisions.

(on pourrait suivre un fil de lecture Nourritures terrestres)

 

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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 01:15
Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Collection Blanche, Gallimard, 2014

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

Patrick Modiano, Stockholm, 6 décembre 2014

 

En exergue.

 

Je ne puis donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre.

Stendhal

 

Presque rien. [...] une buée qui se dissipait sous le soleil.

[…]

Dans cette solitude, il ne s'était jamais senti aussi léger, avec de curieux moments d'exaltation le matin ou le soir, comme si tout était encore possible et que, selon le titre du vieux film, l'aventure était au coin de la rue...

 

Si on lui avait demandé aujourd'hui quel écrivain il aurait rêvé d'être, il aurait répondu sans hésiter : un Buffon des arbres et des fleurs.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

De Sève, dessin, Louis Le Grand, graveur, Le chat sauvage, in Buffon, Histoire naturelle etc.

 

Une écriture limpide, rare, timide peut-être et lentement travaillée.

 

Une piqûre d’insecte, d'abord très légère, et elle vous cause une douleur de plus en plus vive, et bientôt une sensation de déchirure.

 

Le récit est écrit du point de vue de Daragane, le narrateur, de sa mémoire – défaillante ?

La moindre chose est une énigme, un soupçon.

 

Le roman commence par des sonneries de téléphone. Le personnage principal – Jean Daragane –, après une longue hésitation, finit par répondre. Un inconnu lui dit qu’il a entre ses mains un carnet d’adresses que Daragane avait perdu. Daragane lui trouve une insistance suspecte et même un ton de maître-chanteur. La voix de cet inconnu va lui remettre en mémoire un épisode de son enfance qu’il croyait avoir oublié et qui aura été déterminant dans sa vie. D’une manière générale, la perte avive la mémoire à cause du manque ou du sentiment d’absence qu’elle provoque. Bien sûr, la perte d’un être que vous aimiez. Mais quelquefois la perte d’un objet anodin qui vous était familier dans le passé : soldat de plomb, porte-bonheur, lettre que vous aviez reçue, vieux carnet d’adresses... Cette perte et cette absence vous ouvrent une brèche dans le temps.

Entretien avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier.

© Gallimard 2014

 

Presque onze heures du soir. Quand il se trouvait seul chez lui, à cette heure-là, il ressentait souvent ce qu'on appelle un « passage à vide ». Alors, il allait dans un café des environs, ouvert très tard, la nuit. La lumière vive, le brouhaha, les allées et venues, les conversations auxquelles il avait l'illusion de participer, tout cela lui faisait surmonter, au bout d'un moment, son passage à vide. Mais depuis quelque temps il n'avait plus besoin de cet expédient. Il lui suffisait de regarder par la fenêtre de son bureau l'arbre planté dans la cour de l'immeuble voisin et qui conservait son feuillage beaucoup plus tard que les autres, jusqu'en novembre. On lui avait dit que c'était un charme, ou un tremble, il ne savait plus.

 

Au téléphone, Gilles Ottolini, une voix menaçante : il recherche un certain Torstel. Chantal Grippay, liée à Ottolini, sous contrainte, est fragile et souffre de son état. Il y a un dossier Torstel : il s'agissait de notes très brèves mises bout à bout dans le plus grand désordre concernant l'assassinat d'une certaine Colette Laurent.

 

Un fait-divers. Le nom de Torstel apparaît dans le carnet de Daragane, et dans un de ses romans, Le Noir de l'été. Le fait-divers date de 1951. Le dossier est confus, on y trouve des éléments de 1952, peut-être d'une autre enquête.

Ottolini ne cherche-t-il pas, en fait, Daragane ?

 

Gilles Ottolini se dit à l'Agence Sweerts, Paris. Un employé fantôme d'une agence imaginaire. Tout est faux. Ottolini est inconnu au 8, square du Graisivaudan, où Daragane avait son logement d'étudiant.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

Et Annie Astrand... cela fait si longtemps... se plonger dans ce passé lointain. A quoi bon ?

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

15, rue de L'Ermitage, à Saint-Leu-la-Forêt, Daragane a vécu auprès d'Annie. Dans son enfance. Ils ont dû fuir, vers l'Italie.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

Annie s'appelle maintenant Agnès Vincent, 18, rue Alfred-Dehodencq.

 

« Entre, mon petit Jean... »

Une voix timide, mais un peu rauque, la même que celle d'il y avait quinze ans. »

 

Daragane avait retrouvé Annie Astrand quinze ans après son séjour à Saint-Leu-la-Forêt alors qu'il était enfant. Depuis, il s'était écoulé plus de quarante ans.

Elle s'était mariée quelques années auparavant avec Roger Vincent. Maintenant, Daragane avait vingt-cinq ans et elle, trente-six peut-être.

 

Maintenant... oui, le temps est heurté dans le récit. Annie et Jean se sont connus, une nuit, une douce amnésie.

 

Il était en présence d'un palimpseste dont toutes les écritures successives se mêlaient en surimpression et s'agitaient comme des bacilles vus au microscope.

 

« – Et l'enfant? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l'enfant?

Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu'il était devenu... Quel drôle de départ dans la vie...

Ils l'avaient certainement inscrit à une école...

Oui. À l'école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d'une grippe.

Et à l'école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage...

Non, malheureusement. Ils ont détruit l'école de la Forêt il y a deux ans. C'était une toute petite école, vous savez... »

4e de couverture

 

Au début, ce n'est presque rien […], et il vous faut un peu de temps encore pour vous rendre compte qu'il ne reste plus que vous dans la maison.

 

Pourquoi faudrait-il fuir la France en 1951 ou 1952 ? Il ne peut s'agir que d'un fait-divers, ou d'un écho au long hiver de 1940 à 1945 ?

 

Trois LLL, comme on dit dans certaine revue...

 

A Saint-Leu-la-Forêt, on écoutait Wanda Landowska.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

Johann Sebastian Bach, Variations Goldberg, clavecin : Wanda Landowska, 1933

 

Une autre variation.

Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier – une douce amnésie

Johann Sebastian Bach, Variations Goldberg, clavecin : Scott Ross, 1985

 

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