Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).
Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Collection Blanche, Gallimard, 2014
Patrick Modiano, Stockholm, 6 décembre 2014
En exergue.
Je ne puis donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre.
Stendhal
Presque rien. [...] une buée qui se dissipait sous le soleil.
[…]
Dans cette solitude, il ne s'était jamais senti aussi léger, avec de curieux moments d'exaltation le matin ou le soir, comme si tout était encore possible et que, selon le titre du vieux film, l'aventure était au coin de la rue...
Si on lui avait demandé aujourd'hui quel écrivain il aurait rêvé d'être, il aurait répondu sans hésiter : un Buffon des arbres et des fleurs.
De Sève, dessin, Louis Le Grand, graveur, Le chat sauvage, in Buffon, Histoire naturelle etc.
Une écriture limpide, rare, timide peut-être et lentement travaillée.
Une piqûre d’insecte, d'abord très légère, et elle vous cause une douleur de plus en plus vive, et bientôt une sensation de déchirure.
Le récit est écrit du point de vue de Daragane, le narrateur, de sa mémoire – défaillante ?
La moindre chose est une énigme, un soupçon.
Le roman commence par des sonneries de téléphone. Le personnage principal – Jean Daragane –, après une longue hésitation, finit par répondre. Un inconnu lui dit qu’il a entre ses mains un carnet d’adresses que Daragane avait perdu. Daragane lui trouve une insistance suspecte et même un ton de maître-chanteur. La voix de cet inconnu va lui remettre en mémoire un épisode de son enfance qu’il croyait avoir oublié et qui aura été déterminant dans sa vie. D’une manière générale, la perte avive la mémoire à cause du manque ou du sentiment d’absence qu’elle provoque. Bien sûr, la perte d’un être que vous aimiez. Mais quelquefois la perte d’un objet anodin qui vous était familier dans le passé : soldat de plomb, porte-bonheur, lettre que vous aviez reçue, vieux carnet d’adresses... Cette perte et cette absence vous ouvrent une brèche dans le temps.
Entretien avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier.
© Gallimard 2014
Presque onze heures du soir. Quand il se trouvait seul chez lui, à cette heure-là, il ressentait souvent ce qu'on appelle un « passage à vide ». Alors, il allait dans un café des environs, ouvert très tard, la nuit. La lumière vive, le brouhaha, les allées et venues, les conversations auxquelles il avait l'illusion de participer, tout cela lui faisait surmonter, au bout d'un moment, son passage à vide. Mais depuis quelque temps il n'avait plus besoin de cet expédient. Il lui suffisait de regarder par la fenêtre de son bureau l'arbre planté dans la cour de l'immeuble voisin et qui conservait son feuillage beaucoup plus tard que les autres, jusqu'en novembre. On lui avait dit que c'était un charme, ou un tremble, il ne savait plus.
Au téléphone, Gilles Ottolini, une voix menaçante : il recherche un certain Torstel. Chantal Grippay, liée à Ottolini, sous contrainte, est fragile et souffre de son état. Il y a un dossier Torstel : il s'agissait de notes très brèves mises bout à bout dans le plus grand désordre concernant l'assassinat d'une certaine Colette Laurent.
Un fait-divers. Le nom de Torstel apparaît dans le carnet de Daragane, et dans un de ses romans, Le Noir de l'été. Le fait-divers date de 1951. Le dossier est confus, on y trouve des éléments de 1952, peut-être d'une autre enquête.
Ottolini ne cherche-t-il pas, en fait, Daragane ?
Gilles Ottolini se dit à l'Agence Sweerts, Paris. Un employé fantôme d'une agence imaginaire. Tout est faux. Ottolini est inconnu au 8, square du Graisivaudan, où Daragane avait son logement d'étudiant.
Et Annie Astrand... cela fait si longtemps... se plonger dans ce passé lointain. A quoi bon ?
15, rue de L'Ermitage, à Saint-Leu-la-Forêt, Daragane a vécu auprès d'Annie. Dans son enfance. Ils ont dû fuir, vers l'Italie.
Annie s'appelle maintenant Agnès Vincent, 18, rue Alfred-Dehodencq.
« Entre, mon petit Jean... »
Une voix timide, mais un peu rauque, la même que celle d'il y avait quinze ans. »
Daragane avait retrouvé Annie Astrand quinze ans après son séjour à Saint-Leu-la-Forêt alors qu'il était enfant. Depuis, il s'était écoulé plus de quarante ans.
Elle s'était mariée quelques années auparavant avec Roger Vincent. Maintenant, Daragane avait vingt-cinq ans et elle, trente-six peut-être.
Maintenant... oui, le temps est heurté dans le récit. Annie et Jean se sont connus, une nuit, une douce amnésie.
Il était en présence d'un palimpseste dont toutes les écritures successives se mêlaient en surimpression et s'agitaient comme des bacilles vus au microscope.
« – Et l'enfant? demanda Daragane. Vous avez eu des nouvelles de l'enfant?
– Aucune. Je me suis souvent demandé ce qu'il était devenu... Quel drôle de départ dans la vie...
– Ils l'avaient certainement inscrit à une école...
– Oui. À l'école de la Forêt, rue de Beuvron. Je me souviens avoir écrit un mot pour justifier son absence à cause d'une grippe.
– Et à l'école de la Forêt, on pourrait peut-être trouver une trace de son passage...
– Non, malheureusement. Ils ont détruit l'école de la Forêt il y a deux ans. C'était une toute petite école, vous savez... »
4e de couverture
Au début, ce n'est presque rien […], et il vous faut un peu de temps encore pour vous rendre compte qu'il ne reste plus que vous dans la maison.
Pourquoi faudrait-il fuir la France en 1951 ou 1952 ? Il ne peut s'agir que d'un fait-divers, ou d'un écho au long hiver de 1940 à 1945 ?
Trois LLL, comme on dit dans certaine revue...
A Saint-Leu-la-Forêt, on écoutait Wanda Landowska.
Johann Sebastian Bach, Variations Goldberg, clavecin : Wanda Landowska, 1933
Une autre variation.
Johann Sebastian Bach, Variations Goldberg, clavecin : Scott Ross, 1985