Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

Publicité

László Krasznahorkai, Sous le coup de la grâce

László Krasznahorkai, Sous le coup de la grâce
Publicité

László Krasznahorkai, Sous le coup de la grâce, nouvelles de mort (Kegyelmi viszonyok, Magvető Kiadó, Budapest, 1986), traduit du hongrois par Marc Martin, Vagabonde, 2015

László Krasznahorkai, Sous le coup de la grâce

László Krasznahorkai est un écrivain et scénariste hongrois né à Gyula, en Hongrie, le 5 janvier 1954.

 

Je compris aussitôt que ce que j’attendais depuis si longtemps se trouvait là, à portée de main. J’étais certain en effet que le monde, qui se consumait sous l’emprise défaillante de l’amour, devait posséder un noyau vivant d’une plénitude infinie, un point nodal où toute forme de vie puisse refluer pour s’y ressourcer à l’inépuisable lumière de l’astre salvateur, tant il me semblait incontestable que lorsque, jour après jour, je me mêlais à mes semblables et inspirais, avide, le souffle de bonté qui se dégageait d’eux, la force trop souvent contenue de l’amour n’était plus, sur tous ces visages, qu’une ombre vague – le reflet d’une lointaine mais irrésistible splendeur créatrice.

Qu'il s'agisse de ressortissants pris au piège d'une attente insoutenable alors qu'ils s'apprêtent à s'exiler, de la vengeance exercée par un piégeur professionnel à l'encontre de ses concitoyens, de la fuite d'un homme en supposé danger ou des errances d'un autre ayant commis un crime « pour rien ni personne », l'irrésistible drôlerie du grand prosateur hongrois se révèle toujours aussi percutante. Mais derrière une apparente désinvolture, László Krasznahorkai interroge la nature humaine, les illusions, la perfidie, la trahison, la paranoïa, offrant ici une rhapsodie fantaisiste sous haute tension où se répercutent de l'un à l'autre de ces huit mouvements de multiples échos.

4e de couverture

 

Le dernier bateau

En mémoire de Mihály Vörösmarty

Il faisait encore nuit à l'heure du départ, et même si nous encourager de la sorte, nous le savions, était absurde et stupide, car au fond peu nous importait de partir de jour ou de nuit, nous pensions malgré tout qu'aujourd'hui encore l'aube allait poindre, le soleil se lever et la lumière se répandre, bref qu'il allait faire jour et que nous discernerions alors nos mines flétries, nos yeux cernés et injectés de sang ou, de dos, la peau fripée de nos nuques, que nous verrions l'eau redevenir étale après les remous laissés dans notre sillage et, le long des quais, les bâtisses à l'abandon qu'entrecoupaient les méandres des rues désertes encore intactes, ainsi qu'au loin, la rive en pente douce sur le point de s'effondrer. Nous étions partis de nuit...

 

Courtes nouvelles, longues phrases. Génial, tout simplement.

 

Herman le garde-chasse

La mission – quand bien même avait-il compté dessus en secret, non sans la sourde crainte d'encourir la sentence dès son départ à la retraite : on se passerait de lui désormais –, la mission l'avais en fin de compte pris de court, pour ainsi dire surpris, si bien qu'à l'instant où, sans plus de cérémonies superflues, il avait, en quelques mots simples, remercié "de leur confiance les experts en gestion de la faune sauvage" et accepté l'offre, il s'effraya presque de toucher si facilement au but, en la quasi absence d'obstacle ou d'une lutte quelconque, car loin de seulement "compter dessus" et pas juste "en secret", il en avait fait le centre névralgique de ses projets depuis la première fois où, des années plus tôt, l'idée lui était venue qu'en partant à la retraite il pourrait espérer une véritable liberté de mouvement, voire les pleins pouvoirs "nécessaires" à l'épanouissement sans entrave de son talent jusqu'ici réprimé par trop de règles, consignes ou décrets stupides.

 

Herman a passé sa vie à piéger des animaux innocents que d'autres disent nuisibles. A l'heure de la retraite, il piège les petits bourgeois, jusqu'au jour où Herman ne s'écroula dans la neige qu'à l'instant où les tireurs s'avisèrent, longtemps après les premiers tirs, que seules leurs salves maintenaient en l'air son corps criblé de trous.

 

Nous l'avons déjà dit, les traducteurs sont des écrivains, Marc Martin est un grand écrivain.

 

Dans la main du barbier

Déterminer l'ampleur du coup à asséner – car on ne pouvait tout de même pas le qualifier de professionnel –, évaluer la force de frappe requise pour ne pas devoir s'y reprendre à deux fois, puis, à l'instant décisif...

Publicité
László Krasznahorkai, Sous le coup de la grâce

Un trouble profond de l'écriture.

Il venait de comprendre qu'écouter la radio ne lui donnait pas, non, non, à goûter "la douceur de la liberté", mais ne lui servait que de dérivatif à "sa solitude irrémédiable" et au sentiment si douloureux que "lui, personne ne l'avait aimé".

László Krasznahorkai, Sous le coup de la grâce

« La grâce a du succès.

Dans les petites choses il est avantageux d’entreprendre une action. »

Yi King, hexagramme 22

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
Cher confrère, j'emporte avec moi ce recueil que je compte lire après quelques de route...
Répondre
L
Recueille-toi, et emporte le 'Juste ciel' d'Éric Chevillard. L'éternité, c'est long, surtout vers la fin. La vie est courte, surtout vers la fin.
Y
"génial tout simplement", difficile de résister après ça :-) je ne sais pas si j'ai déjà lu un écrivain hongrois ?
Répondre
L
Le "trouble profond" se lit à une écriture disloquée, incohérente, montrant un esprit de dissimulation, le tout révélant un esprit lent et chavirant.
D
Je verrai bien... La littérature me surprend parfois agréablement.
Répondre
D
Je le note sur mes tablettes...
Répondre
L
Tu n'aimes pas trop les nouvelles ni les longues phrases d'une page, mais je pense que tu ne seras pas déçu.
L
"Déterminer l'ampleur du coup à asséner". Ah, Maître Lou ! "La syllabe "se" prend un accent grave devant une syllabe muette", nous dit Maître Littré (de chez Mimile), sans préciser que, sinon, rie, et qu'en aucune façon elle ne prend d'accent aigu. L'ami Martin Marc, qui n'est pas un âne, n'en est pas moins un un grand traducteur, puisqu'il est un grand écrivain.
Répondre
L
Le Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-1935, donne "asséner". "Assener" est seulement une variante orthographique autorisée. Autrement, comme d'habitude, tu n'as rien à dire sur ce roman, que tu n'as pas lu. Rien sur le Yi King, dont tu ne connais rien. Juste quelques jeux de mots... l'âne Martin...