Un bloc-notes sur la toile. * Lou, fils naturel de Cléo, est né le 21 mai 2002 († 30 avril 2004).

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Comment fonctionne une œuvre d'art – Michel Guérin, philosophe

 

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Michel Guérin, 2013

 

Keith Jarret, The Köln Concert, 1975

 

Aujourd'hui remontons en amont de l’œuvre d'art au moment où un geste inouï va se saisir de la matière, notes, mots, corps, couleurs, pour tout simplement créer, et c'est en compagnie du philosophe Michel Guérin...

 

Henri Matisse, La danse, 1909 - Musée de l'Ermitage

Henri Matisse, La danse, 1909 – Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg

 

Michel Guérin, quel est ce geste créateur que vous comparez à une danse et qui se situerait à l'origine de tout processus de création...

Dans tout art, il y a un geste de danser, pas seulement dans la danse, dans la chorégraphie, pas seulement dans la musique, éventuellement la mélodie ou la musique qui fait danser, mais je pense que dans les arts visuels mêmes – et pas seulement dans la sculpture, dans le drapé, dans des figures qui pourraient directement évoquer, de manière figurative, en quelque sorte, la danse –, je pense qu'il y a plus radicalement encore un danser de tout art, et ce danser de tout art, c'est tout simplement le commencement, c'est le geste lui-même, mais je dirais que le geste de l'art, ce n'est pas le geste technique habituel. Alors, évidemment, n'allons pas trop loin dans le paradoxe, il n'y a pas d'art sans technè, sans technique, sans ars, au sens latin du terme. L'art est une transformation, pas seulement une transformation d'objets, une transformation de choses en objets, il ne consiste pas simplement à construire des artefacts, il peut y avoir une construction, une transformation, mentale ou symbolique, mais quoi qu'il en soit, l'art, en effet, suppose une technique, et cependant, il rompt, à un moment donné, avec la logique habituelle de la technique, c'est-à-dire que l'art est un faire libre, c'est-à-dire un faire qui a envie d'explorer son propre commencement, qui n'est plus assujetti à un but. Lorsqu'on construit un objet, un outil, c'est pour s'en servir. L'art, comme la philosophie peut-être, ne sert à rien, c'est-à-dire qu'il explore quelque chose à partir de la conscience profonde de cette liberté. Comment se manifeste-t-elle ? Je dirais : comme mouvement, comme mouvement du corps – et le mouvement du corps le plus libre, le plus spontané, le plus gratuit, le plus gracieux, ça s'appelle encore la danse.

Lorsque je parle du geste, il faut entendre « les gestes », mais je pense qu'ils ont un air de famille entre eux, et cet air de famille, je vais essayer de l'expliquer comme peut-être je ne l'ai pas fait encore, et c'est le très beau morceau de piano -

Keith Jarrett, The Köln Concert -

que vous avez fait entendre, qui me le suggère peut-être avec une vigueur particulière. C'est que, dans ce danser, il y a ce paradoxe, à savoir que l'intention ne se sait pas encore.

Je rappelle que le morceau qu'on a entendu est une improvisation.

Voilà ! C'est bien parce que je savais que c'est une improvisation que, en plus, j'insiste sur ce point, c'est-à-dire qu'on a affaire à une intention qui n'est pas sûre d'elle-même, qui ne se précède pas. D'habitude, l'idée qu'on a de l'intention créatrice, ou de l'intention tout court, c'est qu'elle est dans la conscience avant la réalisation. Or, on a affaire ici, au contraire, à une forme qui se cherche elle-même dans la matière. Autrement dit, qu'est-ce que l'improvisation ? C'est la précellence de la matière sur la forme.

 

 

Michel Guérin, Adèle Van Reeth, ré. : Olivier Guérin, lectures : Marianne Denicourt, 2013

 

Pech Merle, main en négatif

Pech Merle, il y a 25.000 ans

 

Francis Bacon, Lying Figure in a Mirror, 1971

Francis Bacon, Lying Figure in a Mirror, 1971

« C'est alors que surgit quelque chose qu'on n'attendait pas et qui arrive inopinément […]. Le plus étonnant, c'est ce quelque chose qui est apparu comme malgré soi […]. Lorsque je commence une nouvelle toile, j'ai une certaine idée de ce que je veux faire, mais pendant que je peins, tout d'un coup, en provenance, en quelque sorte, de la matière picturale elle-même, surgissent des formes et des directions que je ne prévoyais pas. C'est cela que j'appelle des accidents. »

Francis Bacon, Entretiens avec Michel Archambaud, Lattès, 1992

 

Paul Cézanne, La baie de L'Estaque, 1886

Paul Cézanne, La baie de L'Estaque, 1886

 

Antoni Tàpies, Le chapeau renversé, 1967

Antoni Tàpies, Le chapeau renversé, 1967

 

Pablo-Picasso, Homme assis à la canne, 1971

Pablo Picasso, Homme assis à la canne, 1971

 

Honoré de Balzac, La Belle noiseuse

Honoré de Balzac, Le chef-d’œuvre inconnu, 1831-1837

 

Joyce Pensato, Maxi Mickey

Joyce Pensato, Maxi Mickey, 1993

 

Relisons-nous, relisons Lou.

« Dans cette peinture en acte, l’artiste s’investit en se représentant, la représentation n’étant que l’empreinte d’un déplacement.

[...]

Joyce Pensato est une femme de taille moyenne.

Le cercle du ventre de Mickey est tracé d’un seul geste, c’est l’empreinte corporelle de l’artiste. Prenez les mesures du tableau, mettez-vous à l’aune de Joyce et tracez un cercle, d’un unique trait de pinceau, selon Shitao.

Le Mickey est une empreinte, une représentation, un déplacement. »

 

Wolfgang Amadeus Mozart, Exsultate Jubilate, Cecilia Bartoli, dir. Riccardo Muti, 2006

Le corps, l'intention, le corps. Le chant vient des entrailles. Il faut que ça vibre en bas (regardez les plis de la robe) pour que ça chante en haut.

A la fin, elle est vraiment heureuse, elle l'a fait ! La note très haute. Oui, ce sont de grands professionnels, mais non. C'est de l'art et ce n'est jamais gagné d'avance.

 

 

Boby Lapointe, La peinture à l'huile, 1969

 

_ _ _

 

Plus loin.

 

Comment le philosophe éprouve-t-il la situation qui lui est faite aujourd’hui ? Cette question, trop générale, enveloppe une multitude d’interrogations. Les unes touchent le regard que les autres, les non-philosophes, c’est-à-dire la société, portent sur celui dont la profession ou la vocation est de philosopher; les autres, intérieures à cette pratique même, concernent les inflexions, plus ou moins irrépressibles, que connaissent nos philosophèmes dès lors qu’on considère, comme c’est mon cas, qu’il n’existe pas dephilosophia perennis, mais une histoire de la philosophie solidaire de l’histoire tout court ; en d’autres termes, le philosophe contemporain réinvestit moinsles problèmesde la philosophie (sous-entendu : éternels) qu’il ne s’efforce d’élever àla dignité philosophiquedes questions qui germent dans le terreau de l’époque. Maiscomment les formuler, ces questions ? Par quel effort de langage les rendre pertinentes ? Si la voie directe s’avère impraticable, celle de l’analogie – de la métaphore – est-elle en mesure de prendre le relais ? Ou faut-il aller encoreau-delà, au risque, en perdant totalement de vue toute référence objectivable, de prêter le flanc au reproche de faire passer pour philosophie une sorte de « littérature » aussi vague qu’indigeste ?

 

Michel Guérin, De la philosophie comme figurologie, in Analogia e Mediaçao : Transversalidade na Investigaçäo em Arte, filosophfia, et Ciência, dir. José Quaresma, CIEBA-FBAUL / CFUL, 2012

 

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D
<br /> je ne sais pas où j'étais...<br />
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L
<br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Si, rappelle-toi !<br /> <br /> <br /> Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers, nus et maigres, tremblants...<br /> <br /> <br /> La struggle for life a été rude. Tu es arrivé le premier dans le giron de la reine. Comme chez les abeilles. Ta maman t'a parlé des fleurs et des abeilles ?<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
D
<br /> Billet qui invite à la réflexion...Il me semble que pas mal d'artistes contemporains officiels entourent leur "oeuvre" d'un discours fumeux...<br /> <br /> <br /> J'ai dernièrement visité l'expo Braque. J'ai vu l'interview d'une amie qui vivait avec lui depuis plus de trente ans, connaissant parfaitement son oeuvre et la génèse de chaque tableau. Elle<br /> parlait du dernier. Un paysage sur lequel il travaillait durant des mois. Son dernier coup de pinceau fut de peindre un nuage. Le lendemain, il décédait...<br />
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L
<br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Le paradoxe de la peinture, c'est qu'elle se définit de la vie, mais elle s'exécute par la mort, dit Michel Guérin à la fin de l'extrait sonore que je propose.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Nous étions ensemble à LLG en 1964 - ce qui ne nous rajeunit pas : - )<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />